mardi 31 juillet 2018

Airs de Folia obsesseurs — Mystique douceur








Au pied des cascades
Dans la fraîcheur du jardin
En contrebas du château
Vous marchez pieds nus
Dans le petit cours d'eau


Les falaises blanches
Le cristalloir
C'est un monde de beauté minérale
Qu’enchante encore Bartolomé de Selma y Salaverde




On goûte le soir
Dans un village ancien
Où viennent plus tard
Nous éblouir encore et nous émouvoir
Les musiciens



Puis on repart
Dans la nuit chaude
Légers comme les amants rassasiés de merveille
Que l'on est
Et l'on retrouve enfin la vallée
Avec ses coteaux empierrés
Rôtis par le soleil :
On sent les caves où dorment les vins
Les belles tables
Les mets fins

C'est chaleureux
Voluptueux
Ce n’est plus du tout cristallin


Ça sent aussi l’otium
Bref, c'est romain

Même si la plupart n'en savent plus rien


Résonnent encore pour nous la flûte et le clavecin




R.C. Vaudey
Le 30 juillet 2018
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018



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dimanche 29 juillet 2018

L’œuvre d’amour






Tandis que sur vous je repose
Sans plus d'esprit
Dans l'osmose
Qui suit la conflagration fantastique
De l'extase harmonique
Je sens nos souffles longtemps accordés
Comme jumelés
Jusque dans leurs soupirs


Quelle étrange chose
Que l'opéra du désir
Où nous sommes si peu de chose
Sinon les instruments
Dont se servent le Monde et l'Amour
Pour jouir





R.C. Vaudey
Le 28 juillet 2018
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018 


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vendredi 27 juillet 2018

Épurement élégant et galant









Nous réalisons mon Everest
Que je ne pensais jamais atteindre…

Trois jours dans la splendide canicule
À l'ombre du tilleul et
À la fin —
L'atelier d'été
La quatre
La trois
La buanderie
Le four à pain
Font déborder notre cour…


Puis, tout disparaît…


Nous sommes si heureux
Et si légers
Malgré notre travail de Romain


Vivre dans un épurement élégant et galant…
Voilà le point !


Sur la route mauve
C'est l'été absolu…
À un moment, j'entre dans sa splendeur…
Lui et moi ne faisons plus qu'un


Sans pensers
Sans paroles
Soudain, la merveille du monde…


À cet instant, je suis ce vallon étroit et odorant
Où s'accrochent des vignes
Perchées sur leurs chaillées
Qu'on appelle ici challées
Et où survivent aussi
Assoiffés —
Les châtaigniers




Une incandescence miraculeuse
Calme et profonde —
Mille senteurs
Et plus encore de cigales…
Voilà à quoi ressemblait aujourd'hui l’extase







R.C. Vaudey
Le 27 juillet 2018
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018 




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mardi 24 juillet 2018

L'été de la vie











On boit du Spritz Aperol
— Vals et champagne…
Et c'est si drôle…


On rit comme je n'ai plus ri
Depuis 1983…
Sous produit —
(La rhubarbe
En Afghan du roi
Il ne manquait plus que cela… )


On se dit des chose intenses
Et nos âmes
Dansent
Comme un slow
Sur la musique des mots…


On lève élégamment nos verres à l'Amour
À la vie


On se tait
Dans le silence et la beauté surréelle
De ce soir d'été…
Et dans sa douceur extrême 
Aussi…


Mais
Surtout
On rit…
De Joie
D’une joie
Tout à la fois
Inextinguible
Enfantine
Amoureusement intime


On rit et
C'est l'été de la vie





R.C. Vaudey
Le 24 juillet 2018
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018


 
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dimanche 22 juillet 2018

Ceux qui cultivent les beaux-arts amoureux






Brochure
Juin 1999




I





Dans la nuit de l'été
Et du monde
Paisiblement,
Comme un amant comblé :


Celui qui dans ce temps aura échappé
À l'alcoolisme,
À la toxicomanie,
À la pornographie,
c'est-à-dire, celui qui aura su alléger par l'analyse, l'amour et la poésie vécue sa détresse et ses souffrances infantiles et sociales devenues sexuello-narcotico-alcoolico maniaques, et qui s’en sera ainsi affranchi (s'affranchissant du même mouvement de tous ceux qui, eux-mêmes victimes de leur détresse infantile et de leurs souffrances sociales utilisent, économiquement, philosophiquement, religieusement, politiquement celles des autres pour les manipuler et les soumettre à leurs délires et à leurs projets économiques, philosophiques politiques, religieux etc., d’injouissants ((puisqu'il faut bien appeler un chat, un chat )), et qui, par cet affranchissement, aura enfin trouvé le secret de la jouissance de l’amour et du Temps, celui-là, qui aura ainsi échappé, intellectuellement, aux différentes manifestations du grégarisme de ses contemporains, et si la vie a dans le même temps bien voulu lui permettre d'échapper, physiquement, à la foule de ces mêmes contemporains, tout en l'exemptant de devoir participer à leurs différents efforts de guerre ((religieuse, économique etc.)), lui permettant ainsi de pouvoir cultiver les beaux-arts amoureux et de « travailler » plus totalement à éclairer le monde de ses œuvres ((et de ses écrits))), celui-là, donc, si la Providence a bien voulu lui offrir de surcroît la douceur et l’extase d'une âme sœur, — pourra remercier le Ciel.


Post-scriptum


Cependant,
considérant ce qu'il est advenu des travaux de ceux qui dans l'Histoire avaient en partie bénéficié de ces faveurs du destin,
il devra prendre garde à ce que 
cet éclairage du monde ne dépasse pas les limites de son Jardin.






II





À Istanbul
On se morfondrait dans la foule !
À Budapest
On pesterait contre tout le reste !
À Paris, au Ritz
Entourés de touristes
Tous fans de remix
On boirait du Spritz
Pour oublier qu’on est tristes...


Allons, Madame,
Restons à Postdam
À Sans-Souci
Et gardons vis-à-vis
De ce vilain monde
Immonde
Notre Quantz-à-soi


Pourquoi devrions-nous quitter
Notre immense parc
Et les grand bois
Où vivent nos milliers d'oiseaux

Leurs chants sont si beaux !




III



Dans notre promenade
On roule sur des chemins de traverse
Qui semblent ne mener nulle part
Et puis,
Dans le soir
On écoute
Mine de rien
Mais en pleurs —
Les Quatuors Parisiens
Et Carl Philipp Emanuel

Ce qui était bon pour Frédéric
Nous convient


On ne boit rien
On retient




IV



Au lit
L'été
L'amour
Gorgé comme un fruit mûr
Explose
Comme une grenade


Au lit
L'été
L'automne
Le printemps
L'hiver
La nuit
Le jour
L'amour
Pour nous
C’est toujours une fusion galactique dAntésades  !










R.C. Vaudey
Le 22juillet 2018
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018 




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mardi 17 juillet 2018

LE RÉFLEXE DE L'ORGASME. HISTOIRE D'UN CAS








Jean-Honoré Fragonard

Les progrès de l'amour : l'amant couronné

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Cher ami,


Je relisais le texte mis en ligne la semaine dernière (clic), où je définis ce que j'appelle l'irruption de la violence sexuelle dans l'Histoire, avec l'apparition, « l'invention » du viol, de l'esclavage, de la domination patriarcale, et de la gynophobie corrélative — gynophobie parfaitement intériorisée par les femmes elles-mêmes, qui sont passées, depuis cette époque, et dans leur esprit même, du statut de filles de la Déesse, très uniques porteuses et sources de la vie (c'est-à-dire de la survie du groupe, du clan et, donc, du monde), à celui de ventres, de trous plus ou moins infâmes (pour le dire comme ce pauvre Lacan, cette malheureuse Hypatie, cette stupide Mme Morand ou ce crétin de Sartre), et propriétés des hommes — qui en récoltent les fruits désirables : les enfants mâles ; en en supprimant, plus ou moins complètement, les sous-produits indésirables : les enfants femelles — et sur ce point l'infanticide des filles dans le monde est toujours aujourd'hui une réalité indiscutable —, je relisais ce texte, donc, où je mets en avant le « saut qualitatif » — pour ainsi dire — que l'invention du viol des femmes et de leur assujettissement a impliqué pour les êtres humains — et leurs structures caractérielles — qui sont apparus à partir de cet instant-là dans le monde, puisque ces êtres humains ont commencé à être, et pour la première fois dans la longue histoire de l'humanité, massivement et systématiquement traumatisés et marqués par la haine de leur mère, déjà pendant leur vie intra-utérine, et tourmentés, volontairement et consciemment, dès leur naissance, et, relisant ce que j'écrivais dans ce texte à propos de Reich — dans le même temps que je feuilletais par hasard La fonction de l'orgasme —, il m'est revenu à la mémoire le souvenir de l'époque où j'avais lu pour la première fois ce livre et particulièrement ce passage intitulé : « Le réflexe de l'orgasme. Histoire d'un cas » (pages 242 à 256 de l'ouvrage en question), passage qui m'avait tant impressionné à l'époque parce qu'il donnait la clé de ce que j'avais ressenti, peu de temps auparavant, avec beaucoup d'émerveillement, et un peu de sidération, je dois l'avouer, la première fois que, après une dispute très violente avec ma petite amie de l'époque, dispute où les pleurs avaient succédé aux cris et à la violence, j'avais ressenti, dans l'amour physique, ces sensations de courants et ces mouvements cloniques involontaires du bassin et de tout le corps qui m'emportaient, au moment de la jouissance, sans que j'y pusse rien, — probablement parce que toute cette colère et tout ce chagrin, si violemment défoulés dans notre querelle, avaient dissout en partie cette cuirasse caractérielle et musculaire qui me faisait le reste du temps, lorsque que nous « faisions l'amour », lui pilonner bien consciencieusement les ovaires, espérant obtenir par ce frottement plus ou moins violent l'éjaculation qui mettrait fin à nos ébats, éjaculation associée éventuellement à quelque satisfaction masturbatoire du même ordre chez elle — quand la malheureuse qui avait été déflorée et violée dans un hôpital à douze ans par une infirmière qui était venue nuitamment lui faire un « toucher vaginal » alors qu'elle devait être opérée le lendemain des amygdales, quand cette pauvre jeune fille, donc, n'avait pas dépassé le stade oral, et ne trouvait de plaisir que dans la fellation, où elle pouvait régresser telle une enfant sur le sein protecteur de sa mère.


Relisant ce texte remarquable, récit d'une analyse qui ne l'est pas moins, je me suis rendu compte que tout ce que nous avons le bonheur d'explorer, d'approfondir, d'illustrer poétiquement, théoriquement, artistiquement avec Héloïse, depuis près de vingt-cinq ans maintenant, était déjà exposé là, par ce jeune patient de vingt-sept ans de Wilhelm Reich : lorsque, retrouvant une part de sa sensibilité et de sa mobilité végétatives et voluptueuses, cet homme décrit — je date ce texte de 1936 ou 1937 — « [son] contact particulier avec le monde », la « gravité » de ce contact particulier avec le monde ; lorsqu'il déclare à Reich : « c'est comme si j'avais un contact total avec le monde. C'est comme si toutes les impressions s'inscrivaient en moi plus lentement, comme les vagues. C'est comme une couverture protectrice autour d'un enfant. C'est incroyable à quel point je sens maintenant la profondeur du monde », que fait-il d'autre que décrire ce sentiment océanique qui suit l'amour et l'extase harmonique — cette fusion, sentimentale et extasiante, de deux abandons simultanés — s'amplifiant, s'exaltant l’un l'autre — aux mouvements splendides, involontaires, élémentaires, primitifs, viscéraux de la jouissance orgasmique ? Que fait-il d'autre que décrire ce sentiment océanique qui suit cette forme accomplie de la rencontre et de la jouissance amoureuses où se réalise le déploiement parfait et de la féminité et de la masculinité, et où, tout aussi bien, se déploient, le plus merveilleusement du monde, cette jouissance amoureuse et cette extase post-orgasmique dont nous parlons tant pour l’expérimenter si régulièrement, — qu'Héloïse nomme « flottance », que j'appelle, avec un peu d'emphase, la jouissance du Temps — mais qu'importe l'emphase, pourvu que l'on soit en phase, dirais-je en plaisantant ?

C’est ce texte, parce qu'il décrivait ce que j'avais vécu une première fois sous la forme d'un coup de tonnerre dans une vie sentimentale et sexuelle marquée par une forme d'insensibilité assez courante, agrémentée par quelques fantaisies plus ou moins pornographiques, c'est ce texte, donc, qui m'a engagé, à l'époque, alors que je n'avais que vingt-et-un ans, dans ce travail analytique quotidien, et qui a duré près de cinq ans ; et quand j'ai dit qu'il s'agissait d'une analyse « primalo-reichienne », parce qu'il me semblait que c'était de Arthur Janov et de sa thérapie primale que je tenais l'idée de la possibilité de régresser au stade des traumatismes pré-verbaux, eh bien, je me trompais : il y a dans cette analyse, menée par Wilhelm Reich en 1937, des moments de régression au stade du nourrisson (le traumatisme de la naissance et son revécu ne sont rien en eux-mêmes s'ils ne sont pas compris dans une analyse qui prend en compte le déploiement de la libido — qui veut rayonner pleinement – et qui veut la splendeur de la génitalité comme la dent de lait veut la dent de sagesse — et sa rétractation et sa fixation sur des phases prégénitales de son développement sous le coup des déceptions et des traumatismes vécus par l'enfant) qui montrent que sur ce point Janov n'a rien inventé. Tu m'avais demandé à quoi avait ressemblé l'analyse que j'avais faite : en voilà la parfaite illustration.

Je tiens ici à rendre hommage à Reich, en reproduisant ce texte, Reich qui m'a donné le chemin qui mène à une vie amoureuse poétique, sentimentale, charnelle, accomplie. Qu'il soit devenu plus ou moins fou ne m'intéresse pas : il avait associé une vie intellectuelle riche à une vie sentimentale et sexuelle heureuse. La Deuxième Guerre mondiale lui a fait perdre cette possibilité de cette vie sentimentale et sexuelle heureuse, ses illusions sur la capacité des masses à sortir de leur léthargie physique et psychique autrement que par le meurtre, le viol et le lynchage : Stefan Zweig, confronté à cette même période historique, avait choisi le suicide : je n'ai jamais pensé que son œuvre en était pour autant disqualifiée. 

Reich a suivi, avec sa théorie de l'orgone, un chemin qui ne m'intéresse pas : mais ce qu'il appelle, dans ce texte, sa végétothérapie caractéro-analytique me paraît une forme très améliorée et très accomplie de ce qu'avait initié Antiphon, avec sa thérapie par la parole et le rêve, à Athènes. Et il me paraît juste que « les poètes, les philosophes, les aventuriers » saluent ceux sans lesquels ni leur poésie, ni leur philosophie, ni leurs aventures n'auraient été les mêmes — ou même sans lesquels elles n’eussent jamais existé.

On comprend à la lecture de ce texte qu'il n’y a chez Reich aucune condamnation morale d'une sexualité fixée prégénitalement, qui devrait, à ses yeux, se sentir coupable, comme certains « libertaires » — qui ne sont que des injouissants comme les autres — le prétendent : on a seulement affaire à un analyste qui ne s'en laisse pas conter — si l'on peut dire — et qui ne prend pas les résistances et les fixations pré-génitales qu'entraînent les souffrances refoulées pour du pain bénit.

Je crois qu'il était par-dessus tout, à cette époque-là de sa vie, un homme soucieux de rendre aux autres la pleine jouissance de la leur.

Qui, aujourd'hui, aurait le temps de se consacrer à tout cela ? Qui, aujourd'hui, pourrait consacrer sa vie, comme je le fis alors, de vingt-et-un à vingt-sept ans, à tenter de défaire, un par un, les éléments d'une cuirasse physiologique et caractérielle mise en place peu à peu, tout au long de sa jeunesse et de son adolescence, pour se protéger de la peur, de la rage et des tristesses sans nom de l'enfance ? Et pour quoi faire ? Pour rencontrer quels types d'injouissant ou d'injouissante, aujourd'hui si parfaitement confortés dans leurs délires maintenant marchandisés, et si assurés que tout va pour le mieux dans leur monde hystérisé.


Moi-même, à l'époque, je n'ai, au sortir de cette analyse, rencontré qu’une jeune femme que j'avais beaucoup aimée, lorsque nous étions au lycée : nous sommes devenus tout de suite amants ; je lui ai offert ces grands abandons et cette grande jouissance retrouvés, qui nous ont offert, à leur tour, de grands éblouissements poétiques, mais qui n'ont fait, finalement, que la terroriser : elle était comme la plupart des névrosées : elle rêvait, au fond, qu'on la maltraitât, qu’on la déchirât — beat that meat, disent les Anglo-saxonnes en parlant de leur sexe, qu'elles regardent avec l'étonnement d'un chien qui se regarde l'arrière-train quand il pète. 
Elle me rendit malheureux ; ne détruisit pas ce que m'avaient apporté ces années d'analyse mais me fit, pour un temps, plus rude, et perdre un peu de l'innocence retrouvée ; innocence que je n'ai recouvrée pleinement que douze ans plus tard — en rencontrant Héloïse qui, elle, n'avait pas besoin d'une analyse pour retrouver le chemin de son cœur, et pour s'y abandonner.


La névrose obsessionnelle de masse qui tenait le monde, du temps de la féodalité et au début de l'ère bourgeoise, a laissé la place à une exploitation et à une domination de ce même monde  par l’hystérie : elle a ses hérauts, qui nous chantaient l'hymne même des masses hystériques — hymne qui clame tout haut le drame intime de l'hystérique : « I can’t get no satisfaction » ; et tous trouvaient cela très beau et se démenaient comme de beaux diables en gigotant dans tous les sens et en levant les bras au ciel : et le dernier homme, en hystérique qu'il est, a voulu croire que ces gigotements de l’injouissance — injouissance qui n'est que de la souffrance condensée et stratifiée qui veut éclater, s’éclater (« Éclater ou jouir : voilà la question centrale de l'Humanité ») —, que cette injouissance était justement la jouissance ; et il lui a même donné un nom, d'un concept récupéré chez Nietzsche — dont la notion de grande santé méritait qu'on la corrigeât, ce que nous avons fait  : le dionysiaque.


Le texte dont je parlais, et que je mets en ligne ci-après, montre, lui, à l’inverse, ce qui avait depuis toujours intéressé les philosophes et les poètes, et que Nietzsche, toujours lui, décrivait ainsi

« Le nouveau sentiment de la puissance : l'état mystique ; et le rationalisme le plus clair, le plus hardi servant de chemin pour y parvenir. »





R.C. Vaudey



Le 1er février 2017

















LE RÉFLEXE DE L'ORGASME. HISTOIRE D'UN CAS




Pour présenter la libération directe des énergies sexuelles (végé­tatives) des attitudes musculaires pathologiques, j'ai choisi un cas où l'établissement de la puissance orgastique réussit particulièrement vite et aisément. Je voudrais souligner le fait que — pour cette raison — ce cas n'illustre pas les difficultés considérables que l'on ren­contre communément lorsqu'on s'efforce de surmonter les troubles de l'orgasme.

Il s'agit d'un technicien de vingt-sept ans qui me consulta pour son éthylisme. Il ne pouvait s'empêcher de s'intoxiquer chaque jour, non sans craindre de ruiner ainsi complètement sa santé et sa capacité de travail. Son mariage avait été extrêmement malheureux. Sa femme était une hystérique plutôt difficile qui lui compliquait considérablement la vie. Il était facile de voir que la misère de son mariage avait déterminé dans une large mesure sa fuite dans l'alcoolisme. En outre, il se plaignait de ne pas « se sentir vivant. » Encore que son mariage fut très malheureux, il n'était pas capable d'établir un contact avec une autre femme. Son travail ne lui donnait aucun plaisir, il l'accomplissait mécaniquement, sans y prendre le moindre intérêt. « Si cela continue ainsi, disait-il, je vais m’effondrer complètement. » Cet état s'était prolongé durant plusieurs années, et il avait considérablement empiré au cours des derniers mois.

L'un de ses traits le plus évidemment pathologique était sa complète incapacité de marquer la moindre agressivité. Il se sentait contraint à être toujours « gentil et poli », à donner son accord à tout ce qu'on disait autour de lui, même si sa propre opinion était diamétralement opposée. Cette manière d'être superficielle le faisait souffrir. Il était incapable de se livrer pleinement à une cause, à une idée ou à un travail. Il passait ses loisirs dans les restaurants, les salles de réunions, en de vaines conver­sations, et en s'adonnant à des plaisanteries stupides. Jusqu'à un certain point, il se rendait compte que c'était là une attitude anormale, mais il n'avait pas encore pris conscience du caractère pleinement pathologique de ces traits. Il souffrait d'un trouble très répandu, d'une sociabilité sans contact, obsessionnelle.

Le patient donnait une impression générale caractérisée par des mouve­ments incertains ; il marchait à pas contraints, de sorte que sa démarche paraissait maladroite. Ne se tenant pas droit, il exprimait ainsi de la soumission, comme s'il était continuellement sur ses gardes. Son visage semblait vide. Il ne signifiait rien de particulier. La peau en était plutôt luisante, tendue, et avait l'apparence d'un masque. Le front paraissait « plat ». Sa bouche était petite, serrée, et remuait à peine quand il parlait ; ses lèvres étaient minces, comme pressées ; ses yeux étaient sans expression.

En dépit de l'affaiblissement de toute évidence grave qu'avait subi sa motilité végétative, on sentait derrière tout cela un être intelligent, très vivant. Sans doute est-ce à ce fait que nous pouvons attribuer la grande énergie avec laquelle il s'efforçait d'éliminer ses difficultés.
Le traitement dura six mois et demi avec des séances quotidiennes. J'essaierai d'en montrer les stades principaux :

Dès la première séance, je dus faire face à cette question : fallait-il commencer avec sa réserve psychique ou avec sa très frappante expression du visage ? Je préférai la seconde manière et laissai à plus tard le soin de décider quand et comment je m'attaquerais au problème de la réserve psychique. Ma description répétée de l'attitude rigide de sa bouche eut pour résultat de faire apparaître dans ses lèvres un tremblement clonique, d'abord léger, et qui s'intensifia peu à peu. Il fut surpris par le caractère involontaire de ce tremblement et essaya de le combattre. Je l'encou­rageai à s'abandonner à toute impulsion qu'il ressentirait. Après cela, ses lèvres commencèrent à saillir et à se rétracter, rythmiquement, puis restèrent pendant quelques secondes en saillie comme dans un spasme tonique. Au cours de ce phénomène, son visage prit nettement l'expression d'un enfant au sein. Le patient s'étonna et demanda anxieusement où tout cela allait le mener. Je le rassurai et l'engageai de nouveau à s'abandonner méthodiquement à chaque impulsion et à me faire connaître toute inhibition à une impulsion dont il prendrait conscience.

Au cours des séances qui suivirent, les diverses manifestations de son visage devinrent de plus en plus distinctes et éveillèrent progressivement l'intérêt du patient. Cela, pensait-il, devait indiquer quelque chose de très important. Encore que, assez bizarrement, tout cela ne semblait pas le concerner : après ces spasmes cloniques ou toniques, il continuait de parler avec moi calmement, comme si rien ne s'était passé. Lors d'une séance, les crispations de sa bouche augmentèrent jusqu'à devenir l'ébauche d'une crise de larmes réprimée. Il émit des sons qui ressemblaient à l'explosion de sanglots douloureux, longtemps contenus. J'obtins qu'il se prêtât à chaque impulsion musculaire. Les mouvements de son visage devinrent plus variés. Sa bouche, il est vrai, se déforma dans un spasme, comme s'il allait se mettre à pleurer. Mais cène expression aboutit, à notre surprise, à une expression déformée de colère et non aux pleurs que nous attendions. Assez curieusement, bien qu'il sût qu'il exprimait de la colère, le patient n'éprouvait rien d'un tel sentiment.

Quand ces phénomènes musculaires devenaient particulièrement intenses, au point que son visage en devenait bleu, le patient se montrait inquiet et angoissé. Il continuait à demander où tout cela allait le mener et ce qui allait lui arriver. Je commençai à lui faire ressortir que cette peur de quelque événement imprévu correspondait pleinement à son attitude caractérielle générale et qu'il était dominé par une vague crainte de quelque chose d'inattendu, de quelque chose qui lui arriverait brusquement.

Comme je ne voulais pas abandonner l'investigation méthodique d'une attitude somatique dès lors que celle-ci était saisie, il fallait que dans mon esprit tout fût clair, d'abord en ce qui concerne la relation entre les activités musculaires de son visage et ses mécanismes généraux de défense caractérielle. Si la rigidité musculaire avait été moins nette, j'eusse commencé à travailler sur sa défense caractérielle, laquelle se présentait elle-même sous forme de réserve. Je fus forcé de conclure que son conflit psychique dominant était clivé de la façon suivante : la fonction défensive à l'époque se trouvait dans sa réserve psychique, tandis que ce contre quoi il se défendait, c'est-à-dire l'impulsion végétative, se révélait dans les activités musculaires du visage. Je me rappelai juste à temps que l'attitude musculaire elle-même contenait non seulement l'affect contre lequel on se défend, mais aussi la défense. La petitesse et l'étroitesse de sa bouche pouvaient n'être, en effet, rien d'autre que l'expression de l'opposé, c'est-à-dire de la bouche en saillie, crispée, pleurante. J'avais résolu de mener à bonne fin l'expérience qui consistait à détruire les défenses logiquement, par leur côté musculaire et non psychique.

Ainsi je continuai à travailler toutes ces attitudes musculaires dans le visage que je tenais pour des contractions spasmodiques, c'est-à-dire pour des défenses hypertoniques contre des actions musculaires correspondantes. Au cours de plusieurs semaines, les activités de la musculature du visage et du cou se développèrent suivant le tableau que voici : le res­serrement de la bouche fut remplacé par une crispation clonique, puis par la saillie des lèvres. Cette saillie se transforma en une expres­sion de pleurs qui cependant n'éclatèrent pas complètement. Les pleurs à leur tour cédèrent la place à une expression faciale de colère extrê­mement intense. En outre, la bouche se tordit, la musculature des mâchoires devint dure comme une planche, les dents grincèrent. Il y eut d'autres mouvements expressifs. Le patient s'assit à moitié, se secoua de colère, leva le poing comme s'il voulait asséner un coup, sans toutefois frapper réellement. Puis il retomba, épuisé, sur le divan. Le tout s'était dissous dans une sorte de pleurnichement. Ces actions musculaires expri­maient la « rage impuissante » que les enfants éprouvent si souvent envers les adultes.

Lorsque cette crise fut terminée, il en parla avec calme, comme si rien n'était arrivé. Il n'y avait aucun doute : une interruption s'était produite quelque part entre ses impulsions musculaires végétatives et la prise de conscience psychique de ces impulsions. Naturellement, je continuai à discuter avec lui non seulement la séquence et le contenu de ses actions musculaires, mais aussi le phénomène particulier de son détachement psychique par rapport à celles-ci. Ce qui le frappa autant que moi fut le fait qu'en dépit de son détachement psychique, il avait une saisie immé­diate de la fonction et de la signification de ces crises. Je n'avais pas besoin de les lui interpréter. Au contraire, il me surprenait toujours par des explications qui lui étaient immédiatement évidentes. C'était très satisfaisant. Je me rappelais les nombreuses années de travail pénible que m'avait coûtées l'interprétation des symptômes ; il fallait alors déduire la colère ou l'angoisse de symptômes ou d'associations, essayer pendant des mois et des années de mettre le patient en contact avec eux. Rarement, et encore dans une petite mesure, il était possible alors d'aller au-delà d'une compréhension purement intellectuelle ! J'avais donc de bonnes raisons d'être content de mon patient qui, sans la moindre explication de mon côté, avait eu le sentiment immédiat de la signification de ses actes. Il savait qu'il exprimait une colère énorme refoulée depuis des années. Le dé­tachement psychique disparut lorsqu'une des crises reproduisit le souvenir de son frère plus âgé qui l'intimidait et le maltraitait horriblement quand il était enfant.

Spontanément, il comprit qu'à cette époque il avait refoulé sa haine contre son frère qui était le favori de sa mère. Pour surcompenser cette haine, il avait manifesté une attitude particulièrement gentille et aimante envers son frère, attitude en contradiction violente avec ses vrais senti­ments. Il avait agi de la sorte pour rester en bons termes avec sa mère. Cette haine, qui n'avait pas été exprimée à l'époque, ressortait maintenant dans ses activités musculaires, comme si les lustres l'avaient laissé inchangée.

A cet endroit de notre exposé, il peut être bon de s'arrêter un moment, pour considérer la situation psychique que nous avons devant nous. Avec la vieille technique de l'association libre et de l'inter­prétation de symptômes, ce serait une affaire de chance si, première­ment, les souvenirs décisifs des expériences infantiles apparaissaient ; et, deuxièmement, si les souvenirs qui apparaissent sont réellement ceux auxquels étaient attachées les émotions les plus intenses et sur­tout ces émotions qui avaient eu un effet essentiel sur la vie future du patient. En végétothérapie, d'autre part, le comportement végé­tatif ramène nécessairement à la surface ce souvenir qui fut décisif pour le développement du trait caractériel névrotique. Comme nous le savons, l'approche des souvenirs psychiques ne suffit à remplir cette tâche que dans une mesure très incomplète. Lorsqu'on évalue les changements apportés chez un patient après des années de trai­tement, on doit admettre qu'ils ne valent pas le temps et les efforts dépensés. D'un autre côté, les patients chez qui l'on parvient à atteindre directement la fixation musculaire de l'affect, produisent cet affect avant de savoir lequel est refoulé. Ajoutons à cela que le souvenir de l'expérience qui est à l'origine de l'affect apparaît ensuite, sans aucun effort, comme dans notre cas, par exemple, le souvenir de la situation avec le frère plus âgé que sa mère lui préférait. On ne soulignera jamais assez ce fait — qui est aussi important que typique : dans ce cas, ce n'est pas le souvenir qui — dans des circonstances favorables — produit un affect, mais c'est l'inverse qui a lieu : la concentration d'une excitation végétative et sa percée à la surface reproduisent le souvenir.

Freud a souligné à plusieurs reprises le fait qu'en analyse on n'a jamais affaire qu'à des « dérivés de l'inconscient », qu'on ne peut pas atteindre à l'inconscient lui-même. Cette affirmation est vraie, mais conditionnellement, c'est-à-dire pour autant que la méthode pratiquée à l'époque est concernée. Aujourd'hui, par une approche directe de l'immobilisation de l'énergie végétative, nous sommes capables de saisir l'inconscient non plus dans ses dérivés, mais dans sa réalité. Notre patient, par exemple, n'a pas déduit sa haine envers son frère de vagues association chargées de peu d’affects. Il s'est comporté exac­tement comme il se serait comporté dans la situation infantile si sa haine n'avait pas été réprimée par la peur de perdre l'amour de sa mère. Mieux que cela : nous savons qu'il y a des expériences infantiles qui ne sont jamais devenues conscientes. L'analyse ulté­rieure de notre patient montra que, bien qu'il eût une connais­sance intellectuelle de sa jalousie envers son frère, il n'avait jamais été conscient de l'étendue et de l'intensité de sa fureur. Maintenant, comme nous le savons, les effets d'une expérience psychique ne sont pas déterminés par son contenu, mais par la quantité d'énergie végétative qui fut mobilisée par l'expérience et ensuite immobilisée par le refoulement. Dans une névrose obsessionnelle, par exemple, même les désirs incestueux peuvent être conscients, et pourtant nous sommes en droit de les dire « inconscients », parce qu'ils n'ont pas perdu leur charge émotionnelle ; nous savons tous par expérience que la méthode usuelle ne permet pas de rendre conscient un désir incestueux, sauf dans une forme intellectuelle. Ce qui signifie, en fait, que la levée du refoulement n'a pas réussi. L'illustration nous en sera fournie par la suite du traitement de notre cas, auquel nous allons revenir.

Plus les activités musculaires devenaient intenses dans le visage, plus l'excitation somatique s'étendait à la poitrine et à l'abdomen. En même temps persistait le détachement psychique complet. Quelques semaines plus tard, le patient signala de nouvelles sensations : au cours de crispa­tions dans la poitrine, mais particulièrement lorsqu'elles cessaient, apparais­saient des « courants » dans le bas de l'abdomen. A cette époque, il s'éloi­gnait de son épouse, avec l'intention de nouer des rapports avec une autre femme. Cependant, au cours des semaines suivantes, il apparut qu'il n'avait pas réalisé son intention. Le patient ne semblait même pas conscient de ce manque de logique. Ce n'est que lorsque j'attirai son attention sur ce point qu'il commença — après avoir donné d'abord un certain nombre de rationalisations — à manifester quelque intérêt pour ce problème. Il était clair qu'une certaine inhibition intérieure l'empê­chait d'approcher la question d'une manière vraiment affective. Comme il est de règle en analyse caractérielle de ne soulever aucun sujet que le patient n'est pas capable de manier avec une pleine participation affective, même s'il paraît important pour l'immédiat, je remis à plus tard la dis­cussion de ce sujet et continuai le cours indiqué par le développement de ses activités musculaires.

Le spasme tonique commença à s'étendre à la poitrine et au sommet de l'abdomen ; la musculature devenait comme une planche. Durant ces crises, il semblait qu'une force intérieure soulevait la partie supé­rieure de son corps, contre sa propre volonté, par-dessus le divan, et la maintenait dans cette position. Une tension intense régnait dans la muscu­lature de la poitrine et de l'abdomen. Il me fallut beaucoup de temps pour comprendre pourquoi l'excitation ne gagnait pas davantage vers le bas. Je m'étais attendu à ce que désormais l'excitation végétative s'étendît de l'abdomen au pelvis, mais il n'en fut tien. Au contraire, des crispations cloniques violentes se produisaient dans la musculature des jambes, avec une intensification extrême du réflexe rotulien. A ma grande surprise, le patient me dit qu'il ressentait les crispations dans ses jambes comme extrê­mement agréables. Cela parut confirmer mon hypothèse antérieure selon laquelle les crises épileptiques et épileptiformes représentent la libération de l'angoisse. En tant que telles, elles ne peuvent être éprouvées que comme agréables. Il y avait des périodes dans le traitement de ce patient où je n'étais plus tout à fait sûr de ne pas avoir affaire à un cas d'épilepsie authentique. Au moins quant à l'apparence extérieure, ces crises, qui commençaient sous forme de tonus, et qui se résolvaient souvent en forme clonique, pouvaient à peine se distinguer des crises épileptiques.

A cette phase du traitement, après trois mois environ, la musculature de la tête, de la poitrine et de l'abdomen supérieur était devenue mobile, de même que celle des jambes, particulièrement aux genoux et aux cuisses. En même temps, le bas de l'abdomen et le pelvis demeuraient immobiles. Le détachement psychique du travail musculaire restait constant. Le patient connaissait ses crises. Il comprenait leur signification. Il sentait l’affect qu'elles contenaient. Et cependant, il semblait toujours ne pas être réellement concerné par elles. La question principale restait : quel obstacle causait cette dissociation ? Il devenait de plus en plus clair que le patient se défendait contre la compréhension du tout dans toutes ses parties. Nous le savions l'un et l'autre : il était très circonspect. Cette circonspection s'exprimait non seulement dans son attitude psy­chique, non seulement dans le fait que son amabilité et sa collabo­ration dans le travail thérapeutique n'allaient jamais au-delà d'un certain point, et qu'il devenait quelque peu froid ou distant lorsque le travail dépassait certaines limites. Cette « circonspection » s'inscrivait aussi dans son comportement musculaire, il était pour ainsi dire maintenu doublement. Lui-même saisissait et décrivait la situation dans les termes d'un garçon qu'un homme poursuit et tente de battre. En agissant ainsi, il faisait quelques pas de côté, comme s'il voulait esquiver quel­que chose, il regardait anxieusement derrière lui et portait ses fesses en avant, comme pour mettre cette partie du corps hors d'atteinte. Dans le langage psychanalytique usuel, on aurait dit que, derrière cette peur d'être battu, se tenait la peur d'une agression homosexuelle. En fait, ce patient avait été analysé pendant un an, et son homosexualité passive avait été constamment interprétée. « En soi », c'était exact. Mais du point de vue de notre connaissance actuelle, nous devons dire qu'une telle interprétation était vaine. Car nous voyons ce qui empêchait le patient de saisir d'une façon réellement affective son attitude homo­sexuelle : sa circonspection caractérologique, autant que la fixation musculaire de son énergie. Ni l'une ni l'autre n'était dissoute.

J'entrepris d'attaquer la circonspection non pas du côté psychique, comme il est d'usage en analyse caractérielle, mais du côté somatique. Par exemple, je m'employai à lui montrer que bien qu'il exprimât de la colère dans ses activités musculaires, il ne prolongeait jamais celles-ci ; que, bien qu'il levât le poing, il ne laissait jamais le coup tomber.
Je lui montrai plusieurs fois qu'au moment même où son poing voulait frapper le divan, sa colère disparaissait. Dès lors, je concentrai mon travail sur l'inhibition qui l'empêchait d'achever l'action musculaire. Je me guidais toujours sur la supposition que c'était sa circonspection même qui s'exprimait dans cette inhibition. Après plusieurs heures de travail continu sur la défense contre l'action musculaire, il se rappela soudain l'épisode suivant de sa cinquième année. Quand il était un petit garçon, sa famille habitait au bord de la mer, au sommet d'une falaise abrupte. Un jour, étant occupé à faire un feu tout au bord de la falaise, son jeu l'absorbait tellement qu'il se trouvait en grand danger de tomber à l'eau. Sa mère apparut à la porte de la maison, située quelques mètres plus loin. Elle prit peur et tenta de l'éloigner. Elle savait qu'il était très vif et cela augmentait sa frayeur. Elle l'attira vers elle avec des paroles gentilles, en lui promettant un bonbon. Et comme il venait à elle, elle lui donna une terrible correction. Cette expérience avait fait sur lui une impression profonde. Mais maintenant il compre­nait qu'elle était en relation avec son attitude de défense envers les femmes, et aussi avec la circonspection dont il faisait preuve dans le traitement.

Néanmoins, cela ne changea rien à l'affaire. La circonspection demeurait comme avant. Un jour, entre deux crises, il raconta avec humour ce qui suit. C'était un pêcheur de truites passionné. D'une manière très impressionnante, il me décrivit le plaisir d'attraper des truites ; il exécuta tous les mouvements du pêcheur, expliqua comment on aperce­vait brusquement la truite, comment on jetait la ligne ; en donnant cette démonstration, son visage avait pris une expression d'extrême avidité, presque sadique. Ce qui me frappa, ce fut que, bien qu'il eût décrit toute sa technique avec force détails, il en omit un, et précisément le moment où la truite mord à l'appât. Je compris la relation, mais aussi qu'il ne se rendait pas compte de cette omission. Dans la technique analytique habituelle, on aurait insisté sur cette relation, ou on l'aurait encouragé à la trouver lui-même. Mais il me semble plus important de lui faire prendre d'abord conscience de l'omission, et des motifs de celle-ci. Il s'écoula quatre semaines avant qu'eussent lieu les faits suivants : les crispations du corps perdirent de plus en plus leur caractère tonique spasmodique. Le clonus aussi diminuait, et des crispations particulières apparurent dans l'abdomen. Celles-ci n'étaient pas nou­velles pour moi. Je les avais relevées chez d'autres patients. Mais je ne les avais jamais relevées dans la relation où le patient les présentait maintenant. La partie supérieure du corps (épaules et poitrine) partait en saccades vers l'avant, le milieu de l'abdomen restait calme, et la partie inférieure du corps (pelvis et hanches) partait en saccades vers le haut. Dans ces crises, brusquement, le patient se levait à demi, tandis que la partie inférieure du corps se soulevait. Le tout constituait un mouvement organique unitaire. A certaines heures, ces mouvements avaient lieu en permanence. Alternant avec les saccades, des sensations de courant se manifestaient dans tout le corps, particulièrement dans les jambes et l'abdomen, sensations que le patient ressentait comme agréables. L'attitude du visage et de la bouche changeait quelque peu ; au cours d'une de ces crises, le visage avait pris sans erreur possible l'expression d'un poisson. Avant même que je n'attirasse l'attention du patient sur ce fait, il déclara spontanément : « Je me sens comme un animal primitif », puis : « Je me sens un poisson ». De quoi s'agissait-il ici ? Sans le savoir, sans avoir élaboré aucune relation sur la voie des associations, le patient, par les mouvements de son corps, s'était iden­tifié à un poisson, apparemment à un poisson capturé et qui se débattait au bout de la ligne. Dans le langage de l'interprétation analytique, on eût dit qu'il « abréagissait » la truite prise à l'hameçon. Cela s'expri­mait de diverses manières : la bouche était en saillie, raide et tordue. Le corps frétillait de la tête aux pieds. Le dos était raide comme une planche. Ce qui n'était pas tout à fait incompréhensible à ce stade, c'était le fait qu'au cours de la crise, à un certain moment, il étendait les bras comme pour embrasser quelqu'un. Je ne me rappelle plus si j'attirai son attention sur la relation avec l'histoire de la truite, ou s'il la saisit spontanément, cela n'ayant d'ailleurs qu'une très mince impor­tance ; de toute façon, il eut le sentiment immédiat de la relation et ne douta pas le moins du monde du fait qu'il représentait à la fois la truite et le pêcheur de truites.

Naturellement, l'épisode tout entier était en relation immédiate avec ses déceptions filiales. En un certain sens, pendant son enfance, sa mère l'avait négligé, maltraité et fréquemment battu. Souvent il avait attendu d'elle quelque chose de beau et de bon, mais c'était exactement le contraire qui se produisait. Maintenant, on pouvait comprendre sa circonspection. Il n'avait confiance en personne ; il ne voulait pas être pris. Cela était l'ultime fondement de son côté superficiel, de sa peur de s'abandonner, de sa peur des responsabilités, etc. Lorsque cette rela­tion l'eut bien pénétré, il connut un changement très net. Son côté superficiel disparut, il devint sérieux. Ce côté sérieux se révéla tout à fait subitement au cours d'une séance, où le patient me dit mot pour mot : « Je ne comprends pas. Tout à coup tout est devenu tellement sérieux ! » C'est dire qu'il ne s'était plus souvenu de l'attitude affective sérieuse qu'il avait eue à une certaine période de sa vie d'enfant ; ou plutôt, il avait réellement changé du superficiel au sérieux. Il devenait clair que son attitude pathologique envers les femmes, autrement dit sa peur d'entrer en rapport avec une femme, de se donner à une femme, résultait de cette peur qui était devenue structurée. Il avait un grand pouvoir de séduction sur les femmes, mais n'avait fait encore que très peu usage de ce pouvoir de séduction.

A partir de ce moment, il y eut une multiplication marquée et rapide des sensations de « courant », d'abord dans l'abdomen, puis dans les jambes et la partie supérieure du corps. Il décrivit ces sensations non seulement comme des courants, mais comme voluptueuses, « fondantes », surtout après que les saccades abdominales, devenues fortes et vivaces, se furent succédé à un rythme rapide.

Peut-être serait-il bon de s'arrêter ici un moment en vue de dres­ser le bilan de la situation où se trouvait le patient.

Les saccades abdominales n'exprimaient rien que le fait que la tension tonique de la paroi abdominale se relâchait. Le tout opérait comme un réflexe. Un coup léger sur la paroi abdominale avait une saccade pour effet immédiat. Après plusieurs saccades, la paroi abdominale devenait douce et pouvait être facilement pressée avec les doigts ; auparavant, elle était tendue et accusait un état de défense abdominale, ainsi que je le désignerai pour l'instant. On rencontre ce phénomène chez tous les névrosés sans exception. Lorsqu'on fait expirer profondément un patient et qu'on exerce ensuite une légère pression sur sa paroi abdominale, à deux centimètres et demi environ au-dessous du sternum, on sent une résistance violente à l'intérieur de l'abdomen, ou bien le patient éprouve une douleur analogue à celle qu'il éprouverait si l'on pinçait un de ses testicules. Un coup d'œil sur la position des organes abdominaux et du plexus solaire du système neuro-végétatif — ajoutée à d'autres phénomènes dont nous discuterons plus tard — montre que la tension abdominale a pour fonction d'exercer une pression sur le plexus solaire. La même fonc­tion est remplie par un diaphragme tendu dans sa position de pression de haut en bas. Ce symptôme aussi est typique. Chez tous les névrosés, sans exception, on peut trouver une contracture tonique du dia­phragme, qui se révèle dans le fait que les patients ne peuvent expirer que d'une manière peu profonde et saccadée. Dans l'expiration, le diaphragme est soulevé, et l'importance de la pression sur les organes situés au-dessous de lui — y compris le plexus solaire — diminue. Lorsqu'au cours du traitement nous obtenons une diminution dans la tension du diaphragme et des muscles abdominaux, le plexus solaire est libéré de la pression anormale à laquelle il était soumis. Cela se vérifie par l'apparition d'une sensation semblable à celle qu'on éprouve dans une dégringolade, dans un ascenseur qui commence soudain à descendre, ou en tombant. L'expérience clinique montre l'extrême importance du phénomène. Presque tous les patients en arrivent à se souvenir que, pendant leur enfance, ils s'exerçaient à supprimer ces sensations abdominales qui devenaient particulièrement intenses quand ils éprouvaient colère ou angoisse. Ils avaient appris spontanément à réaliser cette suppression en retenant leur souffle et en rentrant leur abdomen.

La compréhension de ce mécanisme de pression sur le plexus solaire est indispensable pour saisir le cours ultérieur du traitement chez notre patient. Les événements gui suivirent s'accordèrent à cette hypothèse et la confirmèrent, Plus le patient, sur mes injonctions, observait et décrivait intensivement le comportement de sa musculature dans le haut de l'abdomen et plus intenses devenaient les saccades et la sensation de « courants » après celles-ci, et plus s'étendaient les mouvements ondula­toires, serpentins, du corps. Néanmoins, le pelvis demeurait raide, jusqu'à ce que je décidai de porter à la conscience du patient la rigidité de sa musculature pelvienne. Pendant les saccades, toute la partie inférieure du corps se portait en avant. Cependant, le pelvis ne bougeait pas par lui-même, c'est-à-dire qu'il participait au mouvement des hanches et des cuisses, mais pas du tout comme une unité corporelle séparée des hanches et des cuisses. Je demandai au patient de faire attention à tout ce qui inhibait le mouvement du pelvis. Il lui fallut deux semaines avant de saisir complètement l'inhibition musculaire dans le pelvis et de la surmonter. Peu à peu, il apprit à inclure le pelvis dans la contraction, et une sensation de « courants » qu'il n'avait jamais connue jusqu'alors apparut dans les organes génitaux. Il eut des érections pendant la séance et une impulsion puissante d'éjaculer. Les contractions du pelvis, de la partie supé­rieure du corps et de l'abdomen sont identiques à celles que l'on éprouve dans le clonus orgastique. A partir de ce moment, je me concentrai sur la description détaillée que le patient donna de son comportement dans l'acte sexuel.

Cela révéla un fait qui se manifeste non seulement chez tous les névrosés, mais dans la vaste majorité des personnes des deux sexes : les mouvements dans l'acte sexuel sont forcés artificiellement, sans que l'individu en soit conscient. Ce qui se meut, en règle générale, ce n'est pas le pelvis lui-même, mais l'abdomen, le pelvis et les cuisses comme une seule unité. Cela ne correspond pas au mouvement végétatif naturel du pelvis dans l'acte sexuel. Au contraire, il y a là une inhibition du réflexe de l'orgasme. C'est un mouvement volontaire, en contraste avec le mouvement involontaire qui se dessine lorsque le réflexe de l'orgasme n'est pas troublé. Ce mouvement volontaire a pour fonction de diminuer ou de faire disparaître complètement la sensation orgastique de courant dans les organes génitaux.

En outre, je trouvai que le patient tenait toujours les muscles de la base pelvienne remontés et tendus. C'est à partir de ce cas que je me représentai nettement la nature de la lacune que comportait ma technique, lacune dont je n'avais été jusque-là que vaguement conscient. En essayant d'éliminer les inhibitions de l'orgasme, il est vrai, j'avais toujours porté attention à la contraction de la base pelvienne. Mais, à de nombreuses reprises, j'avais senti que par quelque côté le résultat restait partiel. J'avais négligé le rôle joué par la tension de la base pel­vienne. Maintenant, je me rendais compte que, tandis que le diaphragme comprimait le plexus solaire d'en haut et que la paroi abdominale le comprimait en avant, la contraction de la base pelvienne servait à diminuer l'espace abdominal en exerçant une pression d'en bas. La signification de ces découvertes dans le développement et le maintien des états névro­tiques sera discutée plus loin.

Après quelques semaines, la dissolution complète de la cuirasse muscu­laire était chose faite. Les contractions abdominales isolées diminuaient dans la proportion où augmentait la sensation de courant dans les organes génitaux. Là-dessus le caractère sérieux de la vie affective s'accrut lui aussi. Mon patient se souvint alors d'une expérience datant de sa deuxième année.

Il est seul avec sa mère en villégiature d'été. La nuit est claire et étoilée. Sa mère dort et respire profondément. Il entend le bruit rythmé du ressac sur la plage. Ce qu'il éprouve alors, c'est le même sérieux profond, la même humeur quelque peu mélancolique qu'il éprouve aujourd'hui. Nous pouvons dire que maintenant il se rappelait une des situations de sa toute première enfance où il se permettait encore de ressentir ses tendances végétatives (orgastiques). Après la déception que lui avait causé sa mère à l'âge de cinq ans, il avait lutté contre la pleine expérience de ses énergies végétatives et était devenu froid et superficiel. En un mot, il s'était construit ce caractère qu'il présentait au début du traitement.

A partir de cette phase du traitement, il éprouva à un degré toujours croissant le sentiment d'un « contact particulier avec le monde ». Il m'assura que la gravité actuelle de son sentiment était identique à la gravité de celui qu'il avait éprouvé autrefois envers sa mère, lors de cette nuit-là particulièrement. Il le décrivit ainsi : « C'est comme si j'avais un contact total avec le monde. C'est comme si toutes les impres­sions s'inscrivaient en moi plus lentement, comme des vagues. C'est comme une couverture protectrice autour d'un enfant. C'est incroyable à quel point je sens maintenant la profondeur du monde ». Je n'avais rien à lui expliquer, il comprenait spontanément : le rapprochement de la mère est identique au rapprochement de la nature. L'identification de la mère et de la terre, ou de l'univers, a un sens plus profond si on la comprend du point de vue de l'harmonie végétative entre l'individu et le monde.

Au cours d'une des séances suivantes, le patient eut une grave crise d'angoisse. Il se redressa avec brusquerie. Sa bouche était douloureuse­ment tordue, son front couvert de sueur, toute sa musculature tendue. Il incarnait l'hallucination d'être un animal, un singe. Sa main avait pris exactement la pose du poing crispé d'un singe. Il émettait des sons qui paraissaient venir du plus profond de sa poitrine, « comme hors de ses cordes vocales », expliqua-t-il plus tard. Il avait l'impression que quelqu'un s'approchait dangereusement de lui et le menaçait. Alors, comme dans une extase, il s'écria : « Ne vous fâchez pas ! Je veux seulement téter. » Puis il se calma, et dans les heures qui suivirent il repensa à la scène. Il se rappela qu'à deux ans — âge qu'il put détermi­ner grâce à une certaine disposition de l'appartement — il avait feuilleté Tierleben, le livre de Brehm (Note : Livre classique sur la vie des animaux), pour la première fois. Il ne se souvenait pas d'avoir éprouvé la même angoisse à l'époque. Néanmoins, il n'était pas douteux que l'angoisse présente se rattachait à cette expé­rience ; la vue d'un gorille lui avait causé une grande surprise et un grand sentiment d'admiration.

Bien que cette angoisse n'ait pas eu à ce moment-là de caractère manifeste, elle avait cependant dominé toute sa vie. Elle n'avait percé à la surface qu'aujourd'hui seulement. Le gorille représentait le père, la figure menaçante qui essayait de l'empêcher de téter. La relation à la mère s'était fixée à ce niveau. Elle avait percé au début même du traitement sous la forme de mouvements de succion des lèvres, mais elle n'était devenue spontanément évidente qu'après la complète dissolution de la cuirasse musculaire. Il n'était pas nécessaire de rechercher pendant des années son expérience de nourrisson qui tétait. Il était devenu réellement pendant la séance thérapeutique un bébé tétant. Il éprouvait réellement les angoisses infantiles, et l'expression de son visage était bien celle d'un nourrisson.

Le reste de l'histoire peut être conté brièvement. Après qu'il eut liquidé la déception causée par sa mère et la peur de se donner qui en résulta, l'excitabilité génitale s'accrut rapidement. Quelques jours plus tard, il fit la connaissance d'une jolie jeune femme dont il devint l'ami facilement et sans conflits. Après le deuxième ou le troisième rapport sexuel qu'ils entretinrent, il revint, rayonnant, pour me raconter comment, à sa grande surprise, son pelvis se mouvait « de lui-même, si particulièrement ». Une investigation plus serrée décela que le patient avait encore une légère inhibition au moment de l'éjaculation. Mais puisque le pelvis était devenu mobile, ce reliquat pouvait être facilement éliminé. Ce que le patient avait encore à surmonter, c'était sa tendance à se retenir au moment de l'éjaculation, plutôt que de s'abandonner complètement aux mouvements végétatifs. Il ne doutait pas une minute que les contractions qu'il avait produites pendant le traitement ne fussent rien d'autre que des mouvements végétatifs de coït réprimés. Néanmoins, comme il apparut, le réflexe de l'orgasme ne s'était pas développé sans trouble. Les contractions musculaires dans l'orgasme étaient encore saccadées. Le patient bronchait encore fortement lorsqu'il lui fallait relaxer la nuque, prendre une attitude d'abandon. Peu de temps après, le patient abandonna toute résistance pour adopter une allure douce et harmo­nieuse des mouvements. A partir de là, le reste de son trouble — qui, auparavant, avait plus ou moins échappé à l'attention — disparut. L'allure dure et saccadée des contractions musculaires correspondait à une attitude psychique : « Un homme est dur et ne s'abandonne pas, toute espèce de reddition est féminine. »

Après cette réalisation, un ancien conflit infantile avec le père fut liquidé. D'une part, le patient se sentait abrité et protégé par son père. Il pouvait être sûr que si les choses devenaient difficiles, une « retraite » lui était assurée à la maison paternelle. Mais, en même temps, il enten­dait voler de ses propres ailes, être indépendant de son père ; il sentait que son besoin de protection était féminin, et il voulait s'en libérer. Un conflit subsistait donc entre son désir d'indépendance et son besoin passif-féminin de protection. Chacune de ces tendances était représentée sous la forme de son réflexe orgastique. La solution de ce conflit psy­chique accompagna l'élimination de la forme dure et saccadée de son réflexe orgastique, après qu'il eût été démasqué comme une attitude de défense contre le doux mouvement d'abandon. Lorsqu'il éprouva pour la première fois l'abandon dans le réflexe lui-même, il eut une réaction de profonde stupeur : « Je n'aurais jamais pensé, dit-il, qu'un homme aussi pût s'abandonner. Je croyais que c'était là une caractéristique de la sexualité féminine. » Ainsi sa propre féminité, dont il se défendait, s'était trouvée liée à la forme naturelle d'abandon orgastique et troublait par conséquent celui-ci.

Il est intéressant de noter combien la double norme sociale de moralité s'était reflétée et ancrée dans la structure du patient. L'iden­tification de l'abandon à la féminité et de la dureté inflexible à la masculinité est partie intégrante de l'idéologie sociale officielle. Selon cette idéologie, il est inconcevable qu'une personne indépendante soit capable de se donner, ou qu'une personne qui se donne soit capable d'indépendance. De même que les femmes (à cause de cette équation) protestent contre leur féminité et essaient d'être masculines, de même les hommes luttent contre leur rythme sexuel naturel de peur d'apparaître féminins. La différence entre les concepts de sexualité chez l'homme et chez la femme tire de là sa justification apparente.

Au cours des quelques mois qui suivirent, à chaque changement qui se produisit chez le patient, celui-ci devenait plus solide. Il cessa de boire à l'excès, mais il ne refusa pas de boire, de temps en temps, quand l'occasion s'en présentait dans une réunion. Il fut capable de situer ses relations avec son épouse sur une base rationnelle, d'avoir aussi des relations heureuses avec une autre femme. Mais, surtout, il choisit une nouvelle carrière et s'y engagea avec enthousiasme.

Son côté superficiel avait complètement disparu. Il n'était plus disposé à entrer dans des conversations futiles au restaurant ou à entreprendre quelque chose qui n'aurait eu quelque importance objective. J'aimerais mettre l'accent sur le fait que je n'avais pas rêvé un instant de l'influencer ou de le guider moralement d'aucune manière. Ce fut pour moi une sur­prise de constater le changement qui s'était opéré en lui, dans le sens de l'objectivité et du sérieux. Il avait saisi les principes fondamentaux de l'économie sexuelle, non pas tant à cause du traitement qu'il avait suivi — et qui, de toute façon, avait été de courte durée — mais à cause de la transformation de sa structure, du sentiment qu'il éprouvait de son propre corps, et de sa motilité végétative récupérée. Dans des cas aussi difficiles, il n'est pas banal de connaître le succès aussi rapidement. Pendant les quatre années qui suivirent — c'est-à-dire aussi longtemps que je continuai à avoir de ses nouvelles — le patient continua de consolider ses gains, par l'acquisition d'une égalité de caractère, d'une capacité pour le bonheur et d'une conduite rationnelle dans les situations délicates.

Je pratique maintenant la végétothérapie sur des étudiants et des patients depuis environ six ans. Elle représente un grand pas dans le traitement des névroses caractérielles. Les résultats sont meilleurs qu'ils ne l'étaient d'ordinaire, et le temps nécessaire pour le traite­ment est plus court. Un grand nombre de médecins et d'enseignants ont déjà appris la technique de la végétothérapie caractéro-analytique.




Wilhelm Reich

La fonction de l'orgasme (pages 242 à 256)
L'Arche éditeur

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(Première mise en ligne 2 février 2017)
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