samedi 28 mai 2022

Misère et grandeur de Schopenhauer

 

 

 Chère amie,

Indépendamment du verbiage oiseux de Schopenhauer — Kant, Platon etc. —, il y a chez lui une vraie admiration, sinon une vraie expérience, de l'extase mystique.  Par exemple, parlant de la contemplation, il écrit : « à ce degré par suite, celui qui est ravi dans cette contemplation n’est plus un individu (car l’individu s’est anéanti dans cette contemplation même), c’est le sujet connaissant pur, affranchi de la volonté, de la douleur et du temps. »

Passons sur « le sujet connaissant pur »… 

Mais, reproduisant l'erreur plurimillénaire des systèmes ascétiques religieux — hindou, bouddhiste ou chrétien —, il pose comme voie royale à cette extase mystique — que j'ai nommée, élégamment et pour la seule beauté de l'expression : jouissance du Temps – ce qui ne veut Rien dire et correspond parfaitement à un hors -temps, un hors-jeu, qui ne veut lui-même rien dire, qui ne peut rien penser ni dire —, il pose, donc, l'extinction des feux — ce qu'il définit comme « la négation du vouloir-vivre » — comme seule et unique voie vers cet état de grâce.


Sa lecture vous permettra, par contraste, de mieux sentir le caractère inouï — au sens strict —, de notre contemplatisme —- galant qui, à l'inverse, fait de la transe sentimentale et de l'abandon à la puissance incontrôlée du vivant, s'explandissant dans le miracle de l'extase harmonique, la voie royale vers cette fusion océanique dans l'Absolu.


Luis de Miranda, rendant compte il y a vingt ans du Manifeste sensualiste, nous situait « au carrefour de situationnisme et du tantrisme » : passons sur le « situationnisme » — qui, selon Michèle Bernstein, n'existe pas, sauf à ne rien entendre aux situationnistes —, reste le Tantra dont j'ai souvent souligné le côté non-sentimental et avaricieux, puisque l'homme y est toujours tenu à la rétention de sa jouissance volcanique.


Or, je sais, par expérience, que c'est l'accord harmonique des puissances et des délicatesses volcaniques des sexes opposés, qui, seul, permet d'atteindre cette illumination et cette extase post-orgastique que les mystiques ont recherchée, — le plus souvent par l'ascèse.


Que cet état de grâce puisse être atteint par d'autres voies, et même, et surtout, sans être recherché, je le sais parfaitement.


Sans doute l'acte d'amour n'a-t-il pas pu être imaginé comme voie royale vers l'expérience de l'Absolu par l'injouissant, philosophique ou religieux, à travers le temps, parce que sa  « sexualité », pré-génitale et le plus souvent phallique, au moins chez l'homme, est précisément le lieu où s'exprime le plus violemment cette intentionnalité qui, bonne ou mauvaise, fait obstacle au déroulé spontané du miracle orgastique-mystique. 

Ce n'est pas dans ce cas la négation du vouloir-vivre mais tout à l'inverse l'abandon aux mouvements puissants, spontanés, involontaires des deux pôles du vivant s'unissant selon leur rythme et leur puissance irrépressible originels — et auxquels le « vouloir-vivre »individuel, avec ses traumatismes non résolus, ses phantasmes réactionnels, ses calculs et ses manigances sordides fait obstacle par son intentionnalité névrotique — qui amène à cette « immolation de la volonté » qui permet de rejaillir dans l'Absolu.


C'est une voie qu'un fils d'épicier allemand ne pouvait pas connaître, au XIXe siècle, ne serait-ce que par la condition faite aux femmes par la bourgeoisie industrielle et financière, — dont Marx disait que, dans ses méthodes d'accaparement, comme dans ses réjouissances, elle n'était rien d'autre que la réincarnation du lumpemprolétariat au sommet de la société bourgeoise.


Mais enfin restent : « la pureté de la vie, [... ], la pauvreté [in]volontaire, le vrai calme, l’indifférence absolue aux choses de la terre, l’abnégation de la volonté, l’enfantement en Dieu, l’oubli entier de soi-même et l’anéantissement dans la contemplation de Dieu » — dont Schopenhauer rappelle justement qu'ils sont ce qui échappera toujours à la multitude et au vulgaire —, c'est-à-dire le miel divin du monde, toujours — par tout —, menacé, mais toujours — par tous —, célébré lorsqu'il nous ravit.

 

 R.C. Vaudey




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