Chère amie,
Indépendamment du verbiage oiseux de Schopenhauer — Kant, Platon etc. —, il y a chez lui une vraie admiration, sinon une vraie expérience, de l'extase mystique. Par exemple, parlant de la contemplation, il écrit : « à ce degré par suite, celui qui est ravi dans cette contemplation n’est plus un individu (car l’individu s’est anéanti dans cette contemplation même), c’est le sujet connaissant pur, affranchi de la volonté, de la douleur et du temps. »
Passons sur « le sujet connaissant pur »…
Mais, reproduisant l'erreur plurimillénaire des systèmes ascétiques religieux — hindou, bouddhiste ou chrétien —, il pose comme voie royale à cette extase mystique — que j'ai nommée, élégamment et pour la seule beauté de l'expression : jouissance du Temps – ce qui ne veut Rien dire et correspond parfaitement à un hors -temps, un hors-jeu, qui ne veut lui-même rien dire, qui ne peut rien penser ni dire —, il pose, donc, l'extinction des feux — ce qu'il définit comme « la négation du vouloir-vivre » — comme seule et unique voie vers cet état de grâce.
Sans doute l'acte d'amour n'a-t-il pas pu être imaginé comme voie royale vers l'expérience de l'Absolu par l'injouissant, philosophique ou religieux, à travers le temps, parce que sa « sexualité », pré-génitale et le plus souvent phallique, au moins chez l'homme, est précisément le lieu où s'exprime le plus violemment cette intentionnalité qui, bonne ou mauvaise, fait obstacle au déroulé spontané du miracle orgastique-mystique.
Ce n'est pas dans ce cas la négation du vouloir-vivre mais tout à l'inverse l'abandon aux mouvements puissants, spontanés, involontaires des deux pôles du vivant s'unissant selon leur rythme et leur puissance irrépressible originels — et auxquels le « vouloir-vivre »individuel, avec ses traumatismes non résolus, ses phantasmes réactionnels, ses calculs et ses manigances sordides fait obstacle par son intentionnalité névrotique — qui amène à cette « immolation de la volonté » qui permet de rejaillir dans l'Absolu.
Mais enfin restent : « la pureté de la vie, [... ], la pauvreté [in]volontaire, le vrai calme, l’indifférence absolue aux choses de la terre, l’abnégation de la volonté, l’enfantement en Dieu, l’oubli entier de soi-même et l’anéantissement dans la contemplation de Dieu » — dont Schopenhauer rappelle justement qu'ils sont ce qui échappera toujours à la multitude et au vulgaire —, c'est-à-dire le miel divin du monde, toujours — par tout —, menacé, mais toujours — par tous —, célébré lorsqu'il nous ravit.
R.C. Vaudey
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