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François
Boucher
Marie-Louise
O'Murphy
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Shitao
ne décapitait pas des rats vivants avec ses dents, Wang Wei ne
cultivait pas un goût particulier pour le vomi ; la déambulation
triste dans les rires hébétés de l'alcool mélangé aux autres
stupéfiants, réveillée à coups de boursouflures cocaïnées, ni
l'un ni l'autre ne la pratiquait ; le goût pour le monstrueux et
pour la fange, la misère et la poésie désespérée de tout cela,
qui, dans leurs époques, l'exploitait comme il l'est aujourd'hui ?
Le
massacre du monde, de sa beauté et des êtres encore libres qui le
peuplent, ou la production, par le massacre du vivant, de ce qui
devra nourrir la mort soi-disant vivante du nouveau lumpenprolétariat
mondialisé dont les contremaîtres, immensément argentés,
travaillent sans relâche à flatter et à exploiter les
fantaisies mégalomaniaques de bas étage et le goût immémorial
pour le kitsch et la quincaillerie, ou (comme versant opposé d'une
même montagne de misère) celui pour l'autodestruction et la
destruction, vont parfaitement de pair avec l'interminable vogue pour
le trash et la “transgression” (devenue aujourd'hui la norme)
dans les mœurs, en “art”, en “littérature” etc., quoi qu'en
pensent les chiens de guerre, c'est-à-dire les employés —
encore en formation, parfaitement surexploités, ou déjà mis au
rebut —
des internationales du crime spectaculaire-marchand, lorsqu'ils se
piquent d'avoir une opinion sur ces questions, et qui voudraient y
voir l'antidote au clinquant et au toc d'un certain art actuel
utilisé comme savonnette à vilains pour ces contremaîtres,
parvenus et autres néo-rastaquouères.
Le
divertissement “artistique”, “littéraire” etc. de “luxe”
ou de masse utilise et va utiliser ce filon de la décomposition, du
trash et de la “transgression” tant que pourra perdurer,
pratiquement, ce massacre de la beauté et du monde, et du vivant.
Ils sont de la même veine. C'est une même insensibilité et un même
goût profond, mauvais, qui se manifestent identiquement dans le
domaine de l'exploitation du monde et du vivant et dans son
divertissement “artistique” ou “littéraire”.
L'avant-garde
(et pour paraphraser Debord), elle, “sous les modes apparentes qui
s'annulent et se recomposent à la surface futile du temps
pseudo-cyclique contemplé”, en grand style de l'époque, “est
toujours dans ce qui est orienté par la nécessité évidente et
secrète de la révolution” poétique et sensualiste du monde.
Pour
le moment, elle est encore élitiste —
c'est-à-dire numériquement très inférieure —,
consciente, libertine-idyllique, sensualiste, délicate, raffinée,
profondément immergée dans la jouissance pleine, sans peine et sans
haine, du Temps.
Contrairement
à ce qu'elle retrouve, dans le passé, de ressemblant à ce qu'elle
peut être, elle n'ignore rien de la décomposition et de la volonté
farouche de destruction du nihilisme actif tel qu'il se déploie
depuis plus de deux siècles avec une rage, une insensibilité et une
efficacité technique jamais égalées dans le cours précédent de
l'histoire de l'Homme.
Quoiqu'elle
soit cela également, elle n'est pas une sorte de pureté qui
ignorerait le crime : elle est le moi idéal, à venir de l'humanité,
qui ne s'oppose pas à, mais se dégage
de l'enfer (et surtout de la rage, de la souffrance et du
désespoir qui le sous-tendent) exploré.
C'est un monde tout entier, une époque nouvelle qui vont devoir aimer la profondeur, le respect et la beauté, la délicatesse, la noblesse, dans leurs mœurs et dans leurs goûts, dans le rapport à soi-même, à l'autre et au monde. Au vivant et à la nature.
Ou
disparaître.
C'est
tout une poésie du dérèglement des sens, de la déstructuration,
avec sa tendresse désespérée aussi, qui doit passer comme elle est
venue. Un mauvais goût des miséreux jouant contre leurs maîtres —
et dans un monde sans maîtres mais sous la férule de leurs
contremaîtres —
à se détruire, et la beauté du monde avec.
Et
cette disparition et ce dépassement devront se faire tant par la
transcription littéraire ou artistique de l'expérience puissante
et saisissante de cette beauté du monde retrouvée (mais
soutenue, oui, pour la première fois dans l'Histoire, par ce
mouvement de dépassement-compréhension du nihilisme, enfin analysé
et réalisé) que dans la production et la reproduction des moyens
mêmes du développement de la beauté et du vivant.
La
plus belle jeunesse (clic), aujourd'hui, dans tous les pays de cette planète
maintenant interconnectée, s'attache —
le plus souvent sans pouvoir très exactement définir ce qu'elle
fait —
à cette même application de ce principe de délicatesse dans
tous les domaines de la “production et de la reproduction” de la
beauté et du vivant, et elle possède —
outre le goût et la volonté —
la maîtrise des moyens pratiques lui permettant de réaliser cela ;
et une belle créativité.
Elle
ne comprend pas forcément complètement la misère des hommes et ne
s'attend vraisemblablement pas à tout ce qui pourra lui arriver.
Elle doute beaucoup, ne vit pas loin du monde, hors du monde,
élaborant les jeux délicats, raffinés, puissants, extasiés de
l'humanité accomplie, post-analytique, post-économique.
Elle
travaille au milieu du champ de mines que constituent les intérêts
de ceux qui possèdent aujourd'hui le monde, intérêts violemment
contradictoires qui tendent —
considérés les masses humaines, les intérêts et les moyens
technologiques engagés dans cet immense processus de restructuration
ou de mise à sac du monde définitive (l'avenir nous le dira…
) —
plutôt à sa destruction.
Cette
jeunesse, qui ne vit pas hors du monde, se débrouille comme elle
peut avec cette violente négativité du monde autour d'elle et en
elle, parfois, aussi.
Comme
toutes celles qui l'ont précédée, elle construit aujourd'hui le
monde dans lequel elle vivra demain ; et ses enfants avec elle. Et
comme beaucoup de celles qui l'ont précédée également, à l'ombre
manipulatrice, le plus souvent haineuse et venimeuse, de ses aînés
qui la gouvernent.
Elle
hérite de toute la misère qu'aura produite cette période d'infamie
qui s'est encore intensifiée au début des années 70 du siècle
dernier avec la “modernisation” de la société
spectaculaire-marchande : de l'amiantage consciemment cancérigène
des bâtiments publics et privés, à la fabrication “hors sol”
de cadavres de bétail destinés à nourrir le bétail humain
ambulant et décorseté, en passant par l'empoisonnement des sols et
des nappes phréatiques, et de l'air tout aussi bien, à tout le
reste qui se révèle à elle chaque jour davantage, plus
complètement et plus terriblement.
Elle
découvre, avec horreur et indignation, cet héritage et surtout
l'esprit qui l'a fondé : le principe de cruauté et de
prédation, armé par la technique et nourri à la haine et au mépris
: de sexe, de race, de classe, de caste, de religion ; et aux folies
diverses : ethniques, politiques, religieuses, “économiques”,
idéologiques etc. et de surcroît toujours alimenté par les sources
abyssales (sans lesquelles le reste tarirait) des malédictions et
des rancœurs familiales individuelles, responsables de cette
insensibilité, de cette anesthésie sensualiste, voluptueuse,
poétique de ses aînés dont elle découvre ainsi, sans pouvoir
la nommer, la fondamentale et séculaire injouissance.
Comprenant
les mobiles de leurs crimes, elle comprend également que toutes ces
forces pernicieuses que je viens de nommer sont aussi celles qui la
menacent. De l'extérieur ; ou à l'intérieur d'elle-même.
Hors
d'elle, elle voit que sous la guerre qui fait rage, il s'en prépare
de plus terribles encore dont l'horreur, si elles éclataient,
pourrait être encore aggravée par la difficile question du “partage
des ressources” (allant en se raréfiant toujours davantage...)
laissée aux bons soins d'un affrontement des gangs planétarisé,
gangs eux-mêmes plus ou moins organisés autour des clans, des
ethnies, des groupes raciaux, nationaux, idéologiques ou religieux
et chauffés à blanc par des furies historiques revanchardes.
En
elle, elle sent bien que, dans un tel climat, ce qui l'anime c'est,
le plus souvent, le très nihiliste : “Détruis ton prochain comme
toi-même” (ce qu'elle fait assez alternativement), plutôt que le
très christique et finalement éthique et “socialiste” : “Aime
ton prochain comme toi-même” ou, pire encore, l'idyllique et
aujourd'hui ahurissant : “Peace and love” universels puisque le
nouveau slogan de l'époque pourrait bien être, tout à l'inverse :
“War and Hate” universels.
Mais
cette très particulière injouissance, et sa violence, qu'elle voit
partout, se présente, maintenant massivement, habilement et
ironiquement, dans le domaine des arts et des lettres ou des mœurs
sous les traits très “hip”, très “avant-gardistes” de
l'hédonisme libérateur des pulsions “libertaires” violemment
destructrices ou autodestructrices. Du trash et du punk, donc.
Le
trash et le punk ont été à la littérature, aux arts et aux mœurs
—
et dans cette période d'infamie intensifiée dont on voit
aujourd'hui (d'une façon ou d'une autre...) l'ombre de l'ombre de la
fin —
ce que l'alimentation “cannibalique” du bétail par la farine de
ce même bétail a été à l'histoire de la gastronomie : une
période de vaches folles.
Il
est étonnant de voir des jeunes gens qui combattent sur tous les
fronts les résultats de cette période infâme de l'histoire (et qui
tentent de prévenir les catastrophes qui en découlent et qui se
profilent), accepter sans réfléchir ces mêmes résultats
lorsqu'ils se présentent sous une forme littéraire ou artistique,
ou dans les mœurs, et croire encore que le trash et le punk
représentent l'avant-garde de ce temps, par exemple l’antidote à
son goût pour le clinquant ou le kitsch, même si l'on peut
comprendre qu'ils y trouvent, faute de mieux, une sorte de posture
critique contre la réaction dans les mœurs ou en art, et, encore
plus évidemment, les moyens de défouler l'angoisse et la haine que
leur a données et que leur donne un monde qui leur est si
angoissant.
Le
trash et le punk ont été “élaborés” par des gens qui ne
voulaient pas de futur (parce qu'ils pensaient que
l'ignominie de l'exploitation marchande de tout n'aurait jamais de
fin). Les jeunes gens d'aujourd'hui, à l'inverse, savent qu'il leur
faut, et veulent (parce qu'ils savent que l'ignominie de
l'exploitation marchande de tout n'a pas d'avenir)
reconstruire les
situations et le monde, et donc le futur, selon ces principes de
délicatesse et de noblesse qu'ils
pressentent sans pouvoir les nommer encore.
On
pourrait, sarcastiquement, remarquer que pour des gens qui voulaient
passer vite, les initiateurs du trash et du punk ont duré et durent
bien longtemps ; et que pour des gens qui voulaient détruire “le
système” ils sont, et sur tous les fronts —
de la mode à la littérature en passant par la philosophie et l'art
contemporains d'avant-hier —,
ce qui reproduit et ce que vend encore ce “système”, le plus
massivement.
Le
trash et le punk, que l'on a vu, que l'on voit et que l'on verra
encore fleurir dans tous les domaines que je viens d'évoquer, comme
manifestation de masse d'un long processus de dévoilement du
méphitique, trahissent ce fait que pour la première fois une
société nouvelle —
qui à chaque époque antérieure était élaborée pour la
satisfaction des classes dominantes —
se trouve avoir été conçue pour et par les pauvres (qu'ils
soient en haut ou en bas de l'échelle
sociale...) qui peuvent ainsi expérimenter les plaisirs de la
destruction et de l'auto-destruction, et du caprice vengeur, réservés
naguère à leurs élites. Ils sont, aussi, la matérialisation de ce
que le même Debord avait parfaitement énoncé avant moi : “À
l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une
même chose la révolte purement spectaculaire : ceci traduit ce
simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une
marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable
d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière
première.”
Venus
avec une certaine forme de l'“abondance économique”
(c'est-à-dire de nuisances et de malfaisants dus à la domination du
règne sans partage de l'esprit économiste) et (par l'exploitation
de la mine d'or noir des perversions, des pulsions et des caprices
sado-masochistes, voyeuristes, exhibitionnistes et des haines
ressentimentales des masses et non plus des maîtres —
ou de leur besoin de consolations) comme expression ultime du
dévoilement de l'injouissance
plurimillénaire de l'humain, ils ne disparaîtront qu'avec
l'intelligence et le dépassement de l'une et de l'autre dont il
fallait au préalable poser —
et c'est l'objet d'un certain nombre de nos écrits —
le nécessaire diagnostic…
Il
reste donc à la jeunesse —
de tous âges et du monde entier —
à comprendre que ces principes de délicatesse et de noblesse
que l'Avant-garde sensualiste défend dans les mœurs, dans les
relations entre les femmes et les hommes, entre les êtres, entre
les êtres et le monde, constituent, en aboutissement-dépassement
de l'ère de la métaphysique du sado-masochisme et
comme fin mot de l'histoire du nihilisme européen, les principes
sur lesquels doivent se déployer non seulement l'art et la poésie
d'aujourd'hui et de demain mais également ceux sur lesquels on doit
reconstruire le monde et le futur : poétiquement,
sensualistement.
Nos
observations et notre ton, aussi impérieux ou même élitistes
qu'ils puissent paraître dans une époque de promiscuité violente
et sans égards, n'ont cependant pas d'autre but que d'éclairer (par
les expériences qui sont les nôtres dans le domaine de la poésie
vécue et de ses transcriptions “littéraires et artistiques”,
qui sont les seuls domaines dans lesquels nous nous réjouissons
d'avoir quelque talent) tous ceux qui partout dans le monde, d'une
façon ou d'une autre, du haut en bas de l'échelle sociale,
travaillent eux aussi à la victoire de ces principes de
délicatesse et de noblesse contre tout ce qui, hors d'eux et en
eux, depuis toujours et dans tous les domaines, veut leur destruction
; et celle du monde avec.
C'est
à cette “nouvelle noblesse” qui, partout, devra re-sensibiliser
et éclairer, de ses œuvres et de ses écrits, le monde parfaitement
idolâtre, fanatisé ou surexploité à l'extrême —
et ses “saigneurs” —
que ce numéro 4 d'Avant-garde sensualiste est adressé.
Avant-garde
sensualiste 4. Recueil littéraire et artistique. Juillet
2006/Mai 2008
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