Chère
amie,
Vous
avez raison, c'est Ta-yu (page 209 des Entretiens) qui dit à Lin-tsi : « Alors
que Houang-po, comme une bonne vieille grand-mère, s’est donné
tant de mal pour toi etc. » (Houang-po était un géant de
sept pieds de haut ((plus de 2,10 m ! )) qui pratiquait l'Éveil par
le contact physique violent ! Bigre !)
Du
coup, après avoir relu le texte, que j'avais cité rapidement, je
pense que la traduction est littérale.
Quels
qu'aient été les souffrances et les traumatismes que vous avez
endurés dans votre enfance, dans votre vie, l'Homme vrai sans
situation, en vous, peut être révélé et réveillé par une
bonne vieille grand-mère, — fût-elle haute de plus de deux mètres
dix. Voilà ce que dit Lin-tsi. Le cœur, c'est l'enfance.
Bien
sûr, cet enfant dont je parle n'est pas le sale gosse des cours de
récréation.
C'est
bien le cœur archaïque le plus profond, avec sa perception, son
intuition totales, infra-verbales ; sa plénitude et sa présence
absolues au monde.
Bien
sûr, ce sont des moments de l'enfance primale, pré-verbale — qui
n'est pas que cela — mais c'est vers ce cœur que doit aussi
tendre une analyse sensualiste, dont le but n'est pas d'adapter un
individu à un monde plus ou moins catastrophique et à ses normes
plus ou moins hagardes, mais de lui permettre de déployer — tant
que les circonstances le lui permettent —, à partir de cette
présence totale retrouvée, sa souveraineté poétique,
sentimentale, amoureuse, sexuelle, philosophique (ou plutôt
anti-philosophique), — à laquelle chacun, idéalement, a droit.
Comme le dit Lin-tsi lorsqu’il s’éveille : « Après
tout, le bouddhisme de Houang-po, ce n’est pas grand-chose ! ».
La
vie traumatique est ce qui sépare de ce cœur rayonnant de lucidité,
de bonté, d'extase, de présence béatifique et de perception
immédiate du monde, — dont le névrosé adulte n'a plus aucune
idée.
L'analyse
est le chemin qui y mène.
Pour
quoi faire ? J’espère que ce Bureau peut en donner une
vague idée.
Mais
je crois que dans certaines conditions les défenses peuvent céder
d'un coup et réveiller cette âme « aux anges »,
profonde, poétique, esthétique, absolument indépendante et sans
aucun besoin de tuteur religieux ou philosophique — parce que
absolument présente dans ce qui n'est pas encore le temps, bref,
parce que souveraine et océanique.
L’amour contemplatif — galant
est un de ces raccourcis vers cet état de perception premier, qui,
en retour, rend cette forme de l’amour possible et familière.
Il n’est pas le seul.
La
plus perdue de toute les journées est celle où l’on n’a pas
vécu un poème. Certainement pas celle où l’on n’a pas joué
avec les « illusions et fleurs de rêves » des idées sur
le monde.
Il ne s’agit pas d’avoir des avis philosophiques sur le
monde, mais d’être immergé dans le monde, — un avec lui.
Comme
on ne peut pas être dans ce « coma extatique » dont
parlait — avec le mépris de l’injouissant spontané — le Père
Wieger, jésuite et traducteur de Lao-tseu et de Tchouang-tseu (« Ce
sont des exclamations échappées à des abrutis momentanément tirés
de leur coma. »), on a des idées « philosophiques »,
qui seraient charmantes si elles se connaissaient pour ce qu’elles
sont : vaines. Des passe-temps plus ou moins artistiques.
Mais
bon, les théologiens (de toutes les religions) resteront toujours
des théologiens, et les mystiques des mystiques : il y a ceux
qui parlent de ce qu’ils n’expérimentent jamais, et ceux qui ne
peuvent rien dire de ce qu’ils vivent, directement, souvent. Et ce
qui est vrai des théologiens vaut aussi pour les philosophes, —
qui ne sont la plupart du temps que des théologiens déguisés. Les premiers, les
théologiens de tout poil, et leurs adeptes, continueront de
s’entre-déchirer pendant que les seconds, seuls, essaieront de se
tenir à l’écart de ces furieux — sourds, aveugles mais bavards
forcenés —, et de leurs mêlées.
Malgré
cela, on cherche toujours à faire ressurgir ce cœur profond chez
tel ou tel que l’on croise.
Lin-tsi
disait avoir cherché beaucoup, — et en vain.
Je
l'ai lu à dix huit ans, et il m’a pêché à
plus de mille ans de distance, ce vieux gaillard.
Lacan
a voulu imité son air mais il n'avait pas la chanson.
Pour ma part, cet
air ne me concerne guère : je n'ai jamais eu à former des
étudiants ou des disciples, comme Lacan, qui voulait aussi imiter
Freud. Les manières sibyllines et les éructations théoriques
mallarméennes ne sont d'aucune utilité à un gentilhomme de
fortune vivant retiré depuis près de trente ans sur ses terres, —
où il roucoule.
Je
n'ai jamais eu ni à appartenir à, ni à gérer de chapelle
littéraire, philosophique, ou psychanalytique.
En
cela plus près de Montaigne.
J'avais
seulement voulu répondre à un jeune scélérat qui me voyant ainsi
roucouler bienheureusement avait cru pouvoir venir me tirer les
moustaches impunément, et que je pensais, moi aussi, pouvoir
rappeler soudainement à lui même.
Mais
bon, encore un coup d’épée dans l'eau, — vraisemblablement.
(Quoique, finalement, il semble que le gaillard ait de la
ressource !)
À
vous,
R. C.
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