lundi 25 mai 2015

Être l’homme de son cœur







Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.  






Du point de vue de l’incomplétude, la complétude n’est qu’un goût comme un autre.

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Le libertinage idyllique est une patrie : celle des amants, heureux amants…

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L’amour sensualiste est la seule chose au monde que seuls puissent posséder ceux qui en sont dignes.

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Les poèmes et les maximes semblent être des genres nettement aristocratiques, parfaitement accordés aux libertins idylliques.

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Comme les dents de lait, il y a les amours de lait. Beaucoup n’en connaissent pas d’autres.

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Les catégories pornographiques permettent de repérer, si besoin était, une société sans égard pour l’individualité irremplaçable de chaque Homme.

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La pornographie est bien sûr l’idéologie de l’indifférence sentimentale envers le prochain, mais c’est surtout  le signe de l’ignorance totale, et donc du mépris, plus que millénaires, de ce que sont réellement
la chair et la chose — comme l’existence de la junk-food manifeste l’inconnaissance généralisée de ce qui s’appelle manger.
La première est — considérant qu’ils n’ont pas vraiment lieu — ce qui est bien suffisant pour ceux qui composent la multitude affairée, mais aussi pour ses contremaîtres, politiques ou financiers, quand la seconde est encore réservée, quasi exclusivement, aux servants de la grande machine productiviste — qui fonctionne à l’injouissance, qu’elle reproduit, en retour.

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En ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout, le seul luxe qu’un homme civilisé puisse connaître est de posséder en propre une terre qui lui soit un sanctuaire pour ce qu’il aime, suffisamment vaste — et qui ne soit pas visitée.

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La sensualité est la possibilité permanente de retrouver le monde — dans la joie ou dans la contemplation.

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Le libertinage idyllique est tout ce que l’Université ne peut pas enseigner.

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Considérant que la société — ce qu’on appelle le monde — n’est que la lutte de mille petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l’une par l’autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d’une défaite, le triomphe de la veille, les Libertins-Idylliques ont choisi de vivre retirés, et de ne point être froissés dans ce choc misérable, où l’on attire un instant les yeux pour être écrasé l’instant d’après — cette vie « sociale » qui, pour eux, s’appelle
n’être rien, n’avoir pas d’existence, pas de joie, pas d’extases, pas de flottance…
Pauvre humanité !

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Celui qui ne sait point s’abandonner sans calcul à la galanterie, et qui manque de délicatesse dans l’amour, se trouve très souvent voué à être cynique ou à être mauvais dans ses plaisirs « amoureux » : alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l’ordinaire, par de la grâce et de l’enchantement.

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Ce qui explique le mieux comment l’injouissant et le pervers réussissent toujours mieux, dans le monde, que le libertin idyllique et que l’homme sensualiste à faire leur chemin, c’est que l’injouissant et le pervers ont moins de peine à se mettre au courant et au ton du monde, qui, en général, n’est qu’injouissance et perversité, au lieu que le libertin idyllique et que l’homme sensualiste, ne pouvant pas entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent, en vain, un temps précieux pour l’amour et la poésie. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays, vendent et s’approvisionnent tout de suite, tandis que les autres seraient obligés d’apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands, ce à quoi, bien sûr, ils se refusent. Avant que d’exposer leurs projets, et d’entrer en traité avec eux, ils dédaignent d’apprendre cette langue, et alors ils s’en retournent sans étrenner — d’où, à la fin, des embarras matériels.

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« Ne tenir dans la main de personne, être l’
homme de son cœur, de ses principes, de ses sentiments, c’est ce que j’ai vu de plus rare. » écrivait Chamfort ; ce à quoi on peut ajouter que ce pourrait faire la devise d’un Libertin-Idyllique.

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La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas
vécu un poème.

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Les folies ne viennent que de la souffrance.

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Vaudey disait à Héloïse, en citant à peu près Chamfort : « Je ne vois dans le monde que des dîners sans digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour ». Elle lui répondait : «  Et nous, nous connaissons des plaisirs sans soupers, une concorde sans paroles, pas de liaisons, pas ou peu d’amitiés, et l’amour sans les coucheries… »

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Un homme entièrement cuirassé, qui aurait quelque esprit, serait rendu méchant par le chagrin qu’il aurait de ne pouvoir connaître la grâce, s’il comprenait enfin que la poésie vécue tient lieu de tout.

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Monsieur J. avait écrit, pour se moquer :  « Vaudey, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans l’éloignement d’où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse ; sans même être loué, exalté, et porté jusqu’aux cieux par qui que ce que soit, il croit, avec quelque mérite qu’il a, posséder tout celui qu’on peut avoir ; occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles ; élevé par son caractère au-dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d’une vie suivie et uniforme, et il n’est responsable de ses inconstances devant aucun cercle d’amis qui les idolâtreraient, qui seuls sauraient juger, sauraient penser, sauraient écrire, devraient écrire : rien ni personne ;  il n’y a point d’autre ouvrage d’esprit si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes gens, je ne dis pas qu’il veuille approuver, mais qu’il daigne lire : incapable d’être corrigé par cette peinture qu’il ne lira point. ».
C’est, en effet, ce qui arriva.

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Le vrai Libertin-Idyllique ne se pique de rien.









R.C. Vaudey


Le 17 novembre 2012.





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