vendredi 31 mai 2019

Ascension — post-verbale










Chère amie,

Pourquoi les origines de notre sensualisme remontent-elles au moins à Ovide ?

Les philosophes grecs étaient tous plus ou moins des pédérastes (au sens classique du terme), et leur compréhension de la contemplation était de plus faussée par le point de vue de l'Homo faber, ainsi que le notait justement Hannah Arendt : ils n’auraient jamais pu faire découler la contemplation de l’extase harmonique que peuvent connaître une femme et un homme dans l’amour charnel.

Comme je le notais déjà en avril 2012 (clic), à ma connaissance seul Ovide, parmi les Anciens, mentionne cette recherche de la jouissance harmonique des amants jouissance harmonique que seule la génitalité accomplie peut offrir mais sans en mentionner les potentielles retombées mystiques ; retombées mystiques auxquelles, parmi ces Anciens, Jésus de Nazareth fait cependant déjà allusion (d’après le logion 22 de l’Évangile selon Thomas ((apocryphe chrétien issu de la bibliothèque de Nag Hammadi, bibliothèque découverte seulement en 1945… )) :

 « [...] n°7 : Irons-nous dans le Royaume ? Jésus leur dit : Quand vous ferez le deux Un, [...] afin de faire le mâle et la femelle en un seul [...] »)

À vrai dire, avant nous la contemplation n'avait jamais été associée, ni Occident ni ailleurs, à la sentimentalité et à l'art d'aimer.

Sade avait associé l'érotologie à la martyrologie (le vingtième siècle a été son siècle : il a fini sur papier bible) ; le Taoïsme avait utilisé l’érotologie dans la recherche de la longévité et de l’harmonisation des courants de l’énergie vitale, le tantra avait recherché par son biais l’union avec la déesse mais l’un comme l’autre rejetait comme néfaste, soit pour l’Homme mâle soit pour l’Homme femelle cette extase en comme-un, cette jouissance harmonique qu’Ovide et Jésus (dans l’Évangile selon Thomas) célébraient, et qui fait notre spécificité d’ « amants latins » (Ovide est bien entendu un Romain, et Jésus naît en Galilée, sous domination romaine… ), dans l’environnement le plus délétère qui soit pour cette génitalité mystique, entre la pédérastie des philosophes grecs et les sectateurs des trois religions abrahamiques, qui considèrent la femme comme le suppôt de Satan.

Dans ces conditions, on comprend pourquoi, comme je viens de vous l’écrire, la contemplation n'a jamais été associée en Occident à la sentimentalité et à l'art d'aimer.

La sentimentalité est une excentricité poétique française, que nous avons poussée à ses dernières extrémités.

Même si, bien sûr, tous les amants du monde, dans la folie de l’Histoire, ont fait, font et feront l’expérience du Ciel, dans, et après, l’acte d’amour.

Disons que, pour ceux qui nous ont précédés, presque tous avaient autre chose à faire, ou avaient été empêchés. Les autres se seront contentés de ce qu’ils ne pouvaient dépasser.

Par exemple, les acteurs de 68, corsetés par la vie et les pensionnats d'avant-guerre, avaient trouvé là l'occasion de briser le carcan qui les étouffait : prisonniers éternels de leur enfermement initial, déjà trop âgés à ce moment-là pour profiter du meilleur de l'époque (la plongée analytique, sous les souffrances secondaires verbalisables, jusqu'aux souffrances primales pré-verbales, et leur revécu autonome libérateur), ils donc ont passé une vie entière prisonniers de ces traumas archaïques et de leurs conséquences névrotiques, dont l’expression avait ainsi été « libérée ». Ce dont ils se sont félicités, et contentés.

Du coup, les viandes saoules, intoxiquées et mélangées de l’underground des années soixante-dix et quatre-vingt font encore rêver certains.

J’ai bien connu pour, je suppose, en avoir fait partie l’underground, dans ces années, à Paris, à Amsterdam, à Goa, à Berlin, même si je ne me suis jamais compromis, ni de près ni de loin, dans ses orgies : il faut vraiment que la vie ne vous ait pas offert grand-chose pour regretter ces malheureuses mêlées de fêlés, nés pour la plupart avant la Deuxième Guerre mondiale, guerre mondiale dont ils sont le pauvre héritage, malheureux sous-produits de cette époque terrifiante, qui ne demande qu’à recommencer, en pire.

Pour le reste, pré-verbal est sans doute ce qui caractérise notre sensualisme : jouissance primale, viscérale ; extase post-orgastique, océanique dans l'indicible. Tout est pré (ou post) -verbal.

On connaissait les mystiques, le plus souvent, comme des ascètes, qui puent, fous et faisant des trucs bizarres : nous avons choisi d’être des mystiques voluptueux, aimables, faisant et vivant des choses délicates : champagne rosé, musique baroque, amours champêtres

Seule importe la gloire divine du deux-Un : le mâle et la femelle en un seul.

Je note en revenant ces instants d’éternité « post-verbale », dont l’expression, dans cette guerre mondiale et cette époque infernale, n’a de sens que pour moi :





Ascension


Je regarde par la fenêtre
Et hop  ! Ça y est !
Deux poules qui picorent…
Un brugmansia…
Et je suis reconnecté !


Hier, le chevreuil broutait paisiblement
Tandis que je le regardais

Presque à mes côtés…


Après cela  : remercier








À vous,


R.C. Vaudey




dimanche 26 mai 2019

Musiciens-inventeurs qui avons trouvé la clef des champs de l'amour










L'amant a sur sa peau

L'amant a sur sa peau
Le souvenir du contact prodigieux des corps…
Le promeneur l'odeur des grandes herbes des petits chemins creux…
Le prisonnier de l’injouissance ignore cette mémoire sensualiste
Et donc dans son délire
Que l'a-sensualité a rendu furieux —
Il martyrise les corps…
Détruit les chemins creux…


Pour moi, il est deux heures et demie du matin
Et j’ai envie de crier ma joie…

Je pourrais aller sur la colline
Pour — comme notre brocard cet après-midi —
Hurler ma mâle gratitude…



Le 22 mai 2019
Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019

















La clef des champs de l'amour


Le 24 mai de l'an deux mille dix-neuf
Le jour où nous avons offert au monde notre jardin secret
Après avoir tenté pendant vingt ans en vain
De lui offrir le secret de notre Jardin


La genette et notre salamandre étaient là
Cette salamandre qui dans un soir doux et pluvieux de l'hiver
De l'année dernière
Était apparue devant notre porte
Ce soir-là où justement
Nous envisagions
Pour la première fois
De sanctuariser la belle sauvagerie de nos asiles
Comme si elle nous demandait
De la protéger
Elle et ses alliés
Émissaire des hôtes de nos prairies
Et de nos forêts
Que nous n'avions jamais vue avant
À cet endroit
Et jamais plus depuis


Neige se blottissait entre nos bras
Dans la chambre bleue
Pour la première fois
Et j'envoyais au monde d'un clic
La belle déclaration
Sobre
Immaculée
Que vous aviez élaborée


Ainsi est née
Le 24 mai de l'an deux mille dix-neuf
Ce Parc des Merveilles
Parc où l'histoire de la sentimentalité
Et celle de la contemplation
En Occident
Se sont rencontrées
Et se sont unies
Pour la première fois
Dans cette région où Béatrix de Die
Ou encore Beatritz de Romans
Avaient
Il y a environ huit cents ans
Cherché dans l'amour courtois
La joie et le bonheur partagés
Et où nous les avons trouvés
Dans cet écrin
Qui est devenu ainsi soudain
Avec ce clic
La majestueuse manifestation poétique
De cette union
Inouïe
Dont nous sommes par bonheur
 Les « inventeurs »
 Et que nous vivons 
  Ici






Le 26 mai 2019
Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019




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vendredi 17 mai 2019

La source ouverte








Chère amie,


Je ne sais pas si Lin-tsi parlait de la même chose que moi, et je m'en contrefous : j'espère pour lui.

Je ne sais pas s'il y avait quelque-chose d'autre à trouver : si c'est le cas, ce quelque-chose ne m'intéresse pas.

Je n'échangerais pas ma vie contre celle de ceux qui m'ont précédé : Lin tsi et Ikkyu inclus.

Franchement, qu'aurais-je été faire dans un monastère du Tch'an, — comme Lin-tsi?

Franchement, ayant toujours cherché l’amour, l’ayant trouvé dès l’abord (avec ses vicissitudes), qu'aurais-je été faire dans un bordel, ou avec des prostituées, — comme Ikkyu ?

C’est ainsi : de toute ma vie, je n’ai jamais mis les pieds dans un bordel et je n’ai jamais eu recours aux amours mercenaires. Plus généralement, je n’ai jamais baisé aucune femme. Pour vous amuser, je vous avouerai que, lors de mes pérégrinations, deux ou trois jeunes femmes, que je ne connaissais pas, ou à peine, ont profité de moi — à la barbe de leur mari ou de leur mère —, en venant me réveiller et me « surprendre » dans ma chambre, de bon matin, pour jouir de ma « morning glory », — ainsi que l’appellent les anglophones ; mais je ne me suis pas plaint : je savais les avoir taquinées la veille, — un peu trop immodérément sans doute. Cependant, je n’ai jamais été pour autant un homme facile : j’ai toujours été un homme sentimental, — et les femmes me l’ont bien rendu. Et lorsque cela s’est gâté, ce qui ne pouvait se poursuivre s’est arrêté.

Pour en revenir à Ikkyu, je n'ai pas attendu, non plus, d’avoir soixante-dix-sept ans pour rencontrer mon âme sœur, — mes soixante-dix-sept ans, il n'est pas dit que je les rencontrerai jamais.

Franchement, qu'aurais-je été davantage faire avec un maire de Bordeaux, plus occupé à noter ses humeurs qu'à s'abandonner à la jouissance du Temps.

(Méfiez vous de l'illusion groupale.
Vous seriez fort marri si vous rencontriez jamais l’une ou l'autre de vos idoles de théorie.)

Je me fous de la lecture, — même de celle des Essais de Montaigne ou des Entretiens de Lin-tsi.

Je n’ai jamais été un lecteur.

Je n’ai jamais eu besoin des consolations de la lecture.

C’est comme ça.

Jeune, j’ai aimé apprendre en lisant. Et mes lectures étaient « à la vie, à la mort. » : j’ai quitté le monde sur la foi de ce que je lisais chez un tel ou un tel ; j’ai plongé dans le maelstrom et l’enfer du passé et de l’inconscient en suivant l’exemple de tel ou tel autre,— et en lisant le récit des aventures des uns et des autres.

Ces livres, pour moi, ce n’étaient pas des consolations : c’étaient des traités de savoir-vivre ; et j’examinais lesquelles de leurs instructions pourraient m’être utiles, me convenir.

La seule chose qui m’ait guidé, dès le départ, et que j’ai trouvée, encore magnifiée, à l’arrivée, c’est :

La poésie vécue. Ici. Maintenant.

Sans parole.

Un dans l’indicible.

La chance m’a souri. Vraiment.

La philosophie ne m’intéresse pas.

Je pourrais vous redire, à son propos :

« Je n’ai jamais eu besoin des consolations de la philosophie.

C’est comme ça.

Jeune, j’ai aimé apprendre en lisant. Et mes lectures philosophiques étaient « à la vie, à la mort. » : j’ai quitté le monde sur la foi de ce que je lisais chez tel ou tel ; j’ai plongé dans le maelstrom et l’enfer du passé et de l’inconscient en suivant l’exemple de tel ou tel autre et en lisant le récit des aventures des uns et des autres.

Ces livres, pour moi, ce n’étaient pas des consolations : c’étaient des traités de savoir-vivre ; et j’examinais lesquelles de leurs instructions pourraient m’être utiles, — me convenir.

La seule chose qui m’ait guidé, dès le départ, et que j’ai trouvée, encore magnifiée, à l’arrivée, c’est :

La poésie vécue. Ici. Maintenant.

Sans parole.

Un dans l’indicible. »

Mais je ne le ferai pas.


Vous l’avez compris : je ne suis pas un clerc. Cependant, je respecte et j’admire le travail de ceux qui le sont ou le furent (par exemple, Demiéville), sans lesquels ma propre aventure n’aurait pas été possible.

Mais je respecte et j’admire aussi le travail de beaucoup d’autres gens : le paysan, le vigneron, le jardinier, qui produisent le vin et la nourriture ; le chef cuisinier, qui en fait un repas délicieux. Simplement, par nature, j’ai été et je suis plutôt un jouisseur insoucieux qu’un producteur talentueux et studieux…

On trouve, dans Avant-garde sensualiste 2 ; (Janvier/ Décembre 2004), ceci :

« Nous avons passé Noël 2003, ici, dans notre ermitage des collines, avec de l’Hermitage de 1983 et trois chats : un blanc, un noir et un noir et blanc.

Et Claude Duphly faisait vibrer l'ensemble de notre petite troupe.

À ce propos, j'ai fait cette observation : les chats le plus souvent dorment, mais ils pratiquent aussi une sorte de Zazen, allongés, les pattes de devant repliées sous leur corps ; quand ils dorment, ils rêvent parfois et s'agitent souvent dans leurs rêves ; quand ils adoptent cette forme de posture de méditation, dont notre vieil ami Lin-tsi se moquait tant, ils semblent absents ; j'ai pu observer hier soir une autre forme particulière de présence-absence au monde qui n'est ni le sommeil ni la méditation passive mais une forme d'immersion en même temps attentive — plus qu'attentive, totalement concentrée — sur la musique, qu'ils pratiquent les yeux clos, les oreilles dressées — et tous les sens aussi — à la fois apaisés et éveillés ; chacun, je crois, a pu observer cela en écoutant Mozart, avec un chat.

Cette vibration particulière de la musique de Duphly — que nous percevions particulièrement bien dans cet état singulier dans lequel elle nous avait mis — me semblait être bonne pour tout ce qui dans l'univers vibre également, c'est-à-dire pour tout : il me semblait que la chaux et le granit des murs, le bois vermoulu des planchers, les poutres et les plantes, les tableaux, les sculptures, que tout bénéficiait de cette magie.
Le pouvoir incomparable de la musique.

J'ai pensé alors qu'un jour, pour juger de la beauté d'une œuvre on pourrait utiliser ce critère.

Par exemple, il faudrait qu'un texte — certains textes tout au moins — lu d'une belle voix, puisse provoquer le même état d'immersion éveillée — même chez un chat — et que l'on sente l'air vibrer et tout, autour, comme s'en réjouir.

Un tableau devrait avoir le même effet : provoquer ce je-ne-sais-quoi qui apaise et qui éveille en même temps; — qui rend plus sensible, plus intelligent, plus paisible, plus éveillé, mais dans cette forme particulière du ravissement...

J'ai aimé le facteur de clavecin — auquel Duphly avait dédié un des morceaux — qui avait fabriqué le clavecin sur lequel, justement, était joué ce même morceau, et j'ai aimé ceux qui avaient restauré cet instrument, celle qui en jouait, ceux qui avaient élevé ce vin, ceux qui avaient bâti cette cave qui avait si parfaitement conservé ce vin —, j'ai aimé tous ces gens qui avaient travaillé pour que le monde vibre divinement.

Il y a un monde entre les créateurs et les transmetteurs. Les premiers peuvent être des incapables ou des maladroits. Les seconds sont comme des outils polis et raffinés, porteurs le plus souvent d'un très ancien et très complexe savoir ou savoir-faire. Les transmetteurs sont des artisans. Les premiers sont les artistes. Ils s'apprécient ou se méprisent les uns les autres, plus ou moins — selon les cas.

L'artiste véritable se reconnaît à ce qu'il a un marteau — c'est bien connu.

Il tranche dans le vif.

Mais “l'artiste sensualiste”, malgré son marteau, doit aimer et respecter ceux qu'il nomme parfois avec brusquerie, ou ironie, les petits métiers.

Et leur travail. »


L'avantage de la vie poétique ou unitive c'est que l'on n'y bavasse pas : quelques amabilités, qui permettent de savoir si celui à qui on a affaire sait de quoi on parle (sinon on peut tenter, d'une façon ou d'une autre, de lui mettre la puce à l'oreille, — en vain, le plus souvent) suffisent. Ensuite, on peut goûter l'air qui nous est proposé.

Être savant n’y avance à rien. Au contraire.

Si vous aimez la paresse, la volupté et ses délicats et puissants vertiges, si les affaires de la cour de récréation du monde où, comme dans toutes les cours de récréation, des factions de sauvages injouissants, toutes plus persuadées les unes que les autres d’être le peuple élu, se bastonnent tout en ruinant ce monde, si l’histoire et les héros, ou les bourreaux, de ces petits gangsters qui n’ont jamais vu la lumière et qui ne la verront jamais, vous indiffèrent, si votre illettrisme historique, social ou sociologique vous convient, la vie illuminative, ce séjour de rêve, est faite pour vous.


À l'inverse, la vie philosophique qui repose non pas sur l'expérience de la jouissance du Temps qui découle de l'extase amoureuse, poétique, sensorielle etc. mais sur la discussion, la controverse, où, en petit comité ou en foules, on s'échauffe et on se réchauffe autour d'idées : « Qu'il serait beau ce monde si… », et patati et patata… ; ou  « Il sera beau ce monde quand nous aurons fait ceci, cela… », et patati et patata… » ; ou encore « Ah ! Quelle misère que ce monde… », et patati et patata… —, la vie philosophique, donc, ne vous apportera que des déplaisirs : soit vous vous morfondrez à examiner en détail ce monde, — qui ne le mérite pas ; soit vous perdrez toute chance de connaître jamais cet état unitif dont je parle, emporté, comme un hamster dans sa cage, dans la roue des idées sur le monde et des combats conceptuels, abruti par ces « idées » et ce carrousel.

Va-t'en après cela t’arrêter jamais. Laissez cela à ceux qui n’ont rien de mieux à faire et choisissez — si la vie vous en fait la grâce — :

la Beauté-Maintenant.

Stéphane Mallarmé a écrit ceci, que je cite souvent parce que cela reflète assez ma pensée : 

« Au fond, je considère l'époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n'a point à y être mêlé : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu'il ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux, s'ils le soupçonnaient de savoir qui n'ont pas lieu. » (Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885).

(Évidemment, cela ne concerne, encore une fois, que les gens qu’attirent les choses de l’esprit : je ne cherche pas, en ces temps troublés, à décourager les vocations guerrières : la vie de bravoure a ses ivresses, qui valent celles de la vie de sensibilité. On le sait.

Pour paraphraser, on pourrait dire :« L'état de plaisir que l'on appelle ivresse est exactement un sentiment de haute puissance… Les sensations de temps et de lieu sont transformées; on embrasse des espaces énormes que l'on vient à peine de percevoir; le regard s'étend sur des horizons plus vastes et des multitudes; les organes s'affinent pour la perception des choses les plus petites et les plus fugaces; c'est la divination, la force de l'entendement, mises en éveil par la moindre incitation, par la suggestion la plus faible: la sensualité "intelligente" —; la force se manifeste comme sentiment de souveraineté dans les muscles, souplesse de mouvement, et plaisir que procure cette souplesse, comme danse, légèreté, presto; la force devient la joie de démontrer cette force, un coup de bravoure et d'aventure, l'intrépidité, l'indifférence à l'égard de la vie et de la mort… »).

Bref, si vous aimez la guerre, ce monde est fait pour vous. Mais si vous aimez la vita contemplativa, vous êtes cerné, encore une fois, environné de tribus d’injouissants qui toutes, d’une façon ou d’une autre, se pensent supérieures aux autres, quand elles ne sont que des ramassis de superstitieux venimeux.

Bien sûr, la vie poétique est le plus souvent solitaire, — sauf dans l'amour et son expression charnelle, où elle s’expérimente à deux, en comme-un.

Mais le nombre ne fait rien à l'affaire, et quand on est poétiquement et mystiquement sec, que l'on soit deux ou deux milliards, on reste toujours aussi sec, — et en parler ne change rien et ne sert à rien.

En parler ne sert à rien.

Voilà ce que j’ai appris des gymnosophistes de l’Inde.

C’est peu, mais c’est tout.

Je vous ai déjà raconté cette anecdote avec Vadgi, à Bardez. Nous étions là, avec quelques amis sur la plage, par une magnifique nuit de pleine lune, à fumer avec deux saddhu : à un moment, l’un des saddhu dit à l’autre : « Quelle nuit somptueuse pour s’unir avec une belle shakti et connaître avec elle… et patati et patata… ». L’autre l’interrompt brutalement : « Oui, une belle shakti… et ça m’éviterait d’avoir à entendre bavasser un vieux bouc comme toi ! ».

Vadgi, qui seul parmi nous parlait hindi, nous fit mourir de rire en nous traduisant aussitôt la scène. Mais, avec le temps, la leçon a porté ses fruits.

Spéculer sur le monde plutôt que de s’y unir — ce que fait la pensée philosophique ou théologique — est le signe de ce que j'ai appelé l’injouissance : ça pense parce que ça n'a pas la lumière (enfin, pas à tous les étages) : bien sûr, la réflexion est juste et nécessaire dans nombre de circonstances mais son abus signe l’injouissance : plus ça écrit, plus ça rumine ou, à l’inverse, plus ça selfise —, moins ça jouit : c'est ce que disait déjà Lin-tsi (qui n'avait pas de smarte-faune) à propos de ceux qu’il voyait avaler sans arrêt les « haricots noirs » des textes sacrés du bouddhisme, — textes sacrés seulement bons, selon lui, à se torcher.

La particularité de mon diagnostic c’est d'associer cette injouissance poétique, mystique, à l'incomplétude amoureuse, c’est-à-dire à l'impuissance orgastique, — dont les causes sont celles que la psychanalyse reichienne, par exemple celle des Premiers écrits, met en évidence.

Plutôt que de jouir simplement de l’amour et des ses délices enchanteresses, l'injouissant — le cerveau empli de superstitions et d’âneries, et le corps martyrisé par le résultat familial, social, historique de ces superstitions et de ces âneries — s’excite à faire des chose « impures », « sales », interdites, marquées par la haine, le dégoût etc., impuissant qu'il est à s'abandonner à la volupté, terrorisé par la jouissance. S’aimer autrement que furtivement, méchamment — et toujours de façon contrariée, tourmentée —, au fond, il ne peut même pas l’envisager. Freud voyait là, à l’œuvre, la « pulsion de mort », — encore une idée.

Reich, plus véridiquement, voyait ce masochisme comme une conséquence plutôt que comme un principe et une force surnaturels animant les Hommes comme la Lune anime les marées.

Une humanité marquée par ce masochisme associe généralement la vie contemplative avec l'ascétisme et la continence amoureuse et sexuelle, et donc certains de vos amis seront probablement surpris de la voir ici aussi intimement liée à la jouissance amoureuse et à la sentimentalité, au farniente idyllique, aux plages, au jeu, à la musique etc.

Ils nous critiqueront.

Notre gracieuse et délicate avant-garde sensualiste offre pourtant tant de charmes.

On trouve encore dans Avant-garde sensualiste 2 ; (Janvier/ Décembre 2004), ceci :

« Les sensualistes et la source ouverte.

S'il y a quelque chose de particulier dans la perception du monde que les sensualistes magnifient et qui les caractérise c'est ce sentiment du prodige toujours possible et à venir, du sentiment de la suite à venir des prodiges, des moments de joie, de grâce, de plénitude, de force, de silence, de subjugation poétique qui vont venir et des traductions, “plastiques”, poétiques, littéraires, “artistiques” auquel tout cela donnera lieu.

Les Libertins-Idylliques n'attendent rien que les prochaines extases, les prochaines illuminations qui sont aussi les prochaines inspirations : c'est un fleuve de force sans fin. 

Comment se manifestera la prochaine fois la beauté, comment se traduira l'extase du monde ? Le futur est une fête d'amour et de créativité…

Attendre le meilleur de soi et de ceux avec lesquels on joue ce jeu-là et l'offrir au monde d'une façon ou d'une autre, ici ou là. »

Mais, bien sûr, pour comprendre et apprécier notre sensualisme, qui me paraît bien plus aimable que le Tch’an de Lin-tsi ou le Zen de Ikkyu, ou encore que le tantra des sâdhu croisés en marchant dans les pas de Pyrrhon, il faut ne pas oublier Céline, Céline qui, permettez-moi de vous le rappeler, écrivait si justement :

le marivaudage, croyez-moi, est notre bien ultime aimable clef !… Amérique, Asie, Centre-Europe ont jamais eu leurs Marivaux… regardez ce qu'ils pèsent, éléphantins ! balourds maniéreux !…” (D’un château l’autre). 

 
À vous,




R.C. Vaudey





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lundi 6 mai 2019

Un-dans-la-Beauté








Plage de la mer d’Arabie
Against the wind






Cher ami,



Lorsque j'étais en Inde, sur les rivages de la mer d’Arabie, je rencontrai pendant la saison 84/85 un jeune expatrié. Nous fûmes présentés par son colocataire à Bombay, peu avant que ce dernier ne se suicide, poussé par le chagrin amoureux. Plus tard, ce jeune expatrié m'expliqua en avoir été d'autant plus affecté que sa propre petite amie avait profité elle aussi de leur éloignement pour rompre.


Il effectuait souvent des séjours à Goa, sillonnant la côte en moto, se faisant poursuivre par les chiens errants et mordre les mollets.


Il venait se « réfugier » sur notre terrasse ouverte à ces plages de la mer d’Arabie, et trouvait que nous formions, Angie et moi, un couple de cinéma.


(Je crois que le charme de la belle Berlinoise, aux yeux bleu-gris et à la voix grave, façon Marlène Dietrich, ne le laissait pas indifférent.)


Das oceanische Gefühl, le sentiment océanique, voilà ce dont nous parlions uniquement, elle et moi, sentiment océanique que nous inspirait non pas tant notre amour charnel, pour le moins compliqué et frustrant, que la beauté mystique des paysages.


Il connaissait la correspondance entre Freud et Romain Rolland ; l'idée l'intéressait.


Il connaissait également cette pratique des Hindous qui consiste, une fois sa vie d'homme faite, carrière remplie, famille fondée, enfants élevés, à tout abandonner, vers soixante ans, pour partir sur les routes, en sâdhu, pour se consacrer à la vie contemplative, et il me disait que je trichais puisque je brûlais en quelque sorte les étapes : et de fait, il avait raison : je n'ai jamais rien recherché d'autre dans l'existence que la vie unitive en renonçant à toute forme de vie sociale, — que je trouvais plutôt punitive. Il avait encore raison sur un point lorsqu'il disait que seuls ceux qui possédaient un minimum de biens pouvaient se permettre ces existences aventureuses, qu'il observait à Goa.


La vie illuminative m’a toujours accompagné, du plus loin que je me souvienne ou du plus loin que je l’ai revécue, — ce qui, dans mon cas, veut dire vraiment très loin.


Pour partir d’un peu plus près, à seize ans elle accompagnait mes premiers émois amoureux dans le cadre idyllique des plages au pied de ces falaises de craie fantastiques qui bordent la mer Baltique, sur l’île de Rügen, et qu’avait peintes, au XIXe siècle, Caspar David Friedrich.
Et, déjà à cette époque, je notais dans des poèmes ces illuminescences.






Plage de Binz
Île de Rügen






Des fleuves de sensations...

(Aurore...)



Je suis revenu mais je n'oublierai pas
Des piliers plus que d'or
Juste devant moi
Un village de conte
Des voiles d'ouate
Qui s'en arrachent
De grands oiseaux sur des pierres
Lisses et miroirs à la fois
Tous ensemble qui s'envolent
Et se détachent sur un incendie de ciel,
Une forêt, noire,
D'un autre âge qui veille


4 h et demie je ne suis plus là


La Lorelei juste devant moi
Ne saura pas
Jamais
Et les reflets hallucinogènes du monde dans son dos
Dans ses mille cheveux
Et le poids de son corps sur moi


Des fleuves de sensations
Nouvelles
De la mer
Se déversent
En moi.


Juste retour.





(Binz. Plage de la “Freikörperkultur”;
à l’aurore... )








Quelques années plus tard, j’entreprenais le grand voyage de l’analyse primalo-reichienne.


Un jour, s'ouvre une séance pour moi inoubliable : d’abord anxieux ou colérique, je sais, parce que j’en ai déjà l’expérience, que quelque chose veut remonter. Je rejoins la pièce où se déroulaient les analyses et je commence à pester contre telle ou telle situation de mon enfance, tel ou tel personnage liés à cette remontée de souvenirs qu’avait réveillés telle situation vécue la veille ou le matin même. Rapidement, je régresse et je redeviens ce petit enfant plein de colère et de rage, mais cette fois je peux laisser libre cours à ma furie. Je suis donc un enfant qui hurle sa rage, insulte et frappe comme un sourd le matelas posé au sol sur lequel je suis allongé — matelas qui dans ce genre d’analyse remplace le divan —, avec la raquette que nous avions pour ce genre de revécus émotionnels autonomes violents.


Puis, la rage passe et je descends encore plus loin dans mon passé, je suis un nourrisson terrorisé : je ne peux plus articuler mais seulement la vocaliser, comme à l’époque ; je ne peux plus insulter, comme l’instant d’avant : je braille de terreur.


Cette séquence se finit quand soudain tout s’apaise et s’illumine en un instant : je découvre le monde, la merveille du monde tel que je l’avais découvert, tel que je le découvrais dans ces premiers mois de ma vie. Il se trouve qu’il y avait des jonquilles dans cette pièce, qui me faisaient comme un éblouissement de bonheur, qui me rappelaient ceux que me procuraient les premières fleurs vues dans ma vie. Partout où mon regard se posait, l’extase du monde me saisissait. Tout m’était neuf et merveilleux, comme dans ces premiers moments où le monde est pour nous une suite de découvertes incessantes et éblouissantes.


Ce n’est pas rien de vivre.


C’est un miracle, le monde.


Retrouver ainsi, vivre ainsi de nouveau cette fraîcheur et cet éblouissement premiers s’accompagnait de cette sensation que l’on prête aux nourrissons, dont on dit qu’ils sourient « aux anges ». C’était prodigieux. Après un long moment, mon regard se posa sur la jeune femme qui me guidait dans cette analyse. Dans cette état « premier », elle représentait peut-être ma mère, ou ma grand-mère, ou une autre femme de mon entourage d’alors. Je voulais lui dire que je l’aimais mais je ne savais pas encore articuler et je faisais, pour tenter d’exprimer ces sentiments, des sons incompréhensibles, comme le font les enfançons (ainsi qu’elle me le rapporta par la suite). Et puis, mon esprit s’attrista un peu car je percevais, immédiatement, le sentiment de cette jeune femme. Et pour l’être que j’étais alors, son visage était imprégné de tristesse, que je percevais intensément, — quand une heure avant seules ma mauvaise humeur, et ma colère ensuite, existaient pour moi.


J’ai compris beaucoup de choses en revenant de cette régression intense (et de celles qui l’avaient précédée comme de celles qui la suivraient), et, dans la profondeur qui suit ces moments de révélations analytiques, j'ai  senti que les enfançons ont une perception immédiate de ceux qui les entourent, qu’ils déchiffrent comme à livre ouvert mais d’une façon différente de l’adulte, plus ou moins de marbre, que nous sommes devenus, et j’ai compris aussi que j’avais voulu parler, pour dire mon amour, pour dire combien j’aimais telle ou telle personne, et à quel point le monde m’enchantait, m’émerveillait.


Finalement, sur ce point, je n’ai pas changé, ce qui, compte tenu de ce qu’est la vie, le plus souvent, est plutôt étonnant.


Près de vingt ans plus tard, j’ai écrit un poème qui résumait ces années d’analyse intense :





Homme-enfant-sage...



Homme solaire
Évidemment.
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme au cœur
D'or
Homme d'amour


C'est aussi un enfant
Aux mains de feu
Et de paix
Aux magies
Bien comprises
Aux lèvres
Délicates de baiser
C'est aussi
Un enfant-caresse
Fort
Au cœur d'enthousiasme
Encore ! Encore !


De grands yeux émerveillés
Dans des silences


C'est aussi un enfant
De grand silence
Émerveillé


Ce n'est pas un enfant
C'est une force
Force solaire évidemment
Très calme
De bleu de rose de blanc
Et d'or
De vert très très frais
Et de jaune


Il y a des champs
De jonquilles et de boutons d'or
Des prairies infinies
Rire infini
Tape dans les mains
Saute balance
Danse danse
C'est aussi un enfant
Qui danse
Qui tourbillonne


L'amour est un fleuve
Très pur
L'amour est l'âme
De mon âme


Après la paix
La guerre
Les drames
La haine et les carnages
Nous en avions tant à réaliser !
Les beaux massacres que nous avons faits
Mordre frapper déchirer
Marteler piétiner !


Et à coups de bassin
Qu'est-ce qu'on pile bien !


Nous avons tordu
Étouffé
Étranglé
Réduit au plus rien
Assis sur leurs ruines
Ayant hurlé des rages
Et des peurs et des peurs
Et des rages
Que de revanches prises !
Pleurer des heures
Des jours et des années
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré
Toutes les horreurs du monde
Les pires
C'était nous garanti
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré


Et puis le monde
Bascule
S'ouvrent des cœurs
Immenses
Un grand esprit étonné
Retrouvant sa beauté
Un grand esprit
Étonné et retrouvant
Sa bonté...
Nous sommes resté
Sans voix
Sans parole
Immense
Ou sur des rires fous
Des enthousiasmes que
Je ne saurais vraiment pas
Rendre
Je m'y essaie
Je m'y essaie
Sans parole
Immense
Sur des enthousiasmes
Qui sont le bonheur même
Sans mélange ni crainte


Il y a forcément
Ce moment où la vie est le bonheur
Est l'espoir toujours
Réalisé
Où la capacité
D'aimer est immense
La sensibilité une aile de couleur
De perroquet


Il y a forcément ces moments où la vie
Est immense
Où le bassin danse
Où le vit
Est immense
Le regard ouvert émerveillé


Il y a forcément
La puissance immense
Et l'honneur
Le sens aigu des préséances


L'innocence
Émerveillée
L'enthousiasme
Sans limite
La bonté
Aux mains
Au corps tout entier
De bonté
La sagesse infinie


Enfant j'étais un sage
Percevant sous les mouvements bavards
L'âme
Les cœurs
Les souffrances
Les gaietés
Les peurs


J'ouvre des yeux
Rieurs
J'ouvre des mains
De feu
L'amour vous rendra bons”


Nous avons retiré de nos yeux
Le voile
Le gris de la vie
La vie nous le redonne
Quelque peu
Mais l'âme du monde
Toujours à la fin s'éclaircit


Nous avons
Retrouvé la mine
D'or
Je l'ai dit


Nous ouvrons de grands
Yeux d'étonne
Nous caressons des âmes
De la seule douceur de nos âmes
Nous ne faisons rien d'autre
Nous appelons cela
La poésie


C'est forcément quelque part
Derrière vos cris
Vos pleurs
Vos rages
Et cet abattement
Discret qui vous fait
Gris des yeux
Des corps
De l'âme


C'est un calme
Immense
Qui exige le respect
Des couleurs de merveille


Enfants vous étiez des sages
Connaissant la paix
L'enthousiasme
La force le désir
Le partage


Enfants vous étiez
Sans âge
La sagesse c'est sûr
Plaisanté-je ? —
N'attend pas
Le nombre des années


Homme solaire
Évidemment
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme à l'amour
De long vol plané
Homme sans limites
De caresse d'extase
Homme…
Enfant…
Sage…


Qui n'a pas bien haï
Ne saurait bien aimer
Qui n'a pas bien massacré
Ne saurait caresser


Qui n'a pas pleuré
Tout le gris de la vie
Ne saurait voir l'or
Du Temps
Brillant
Qui n'a pas bien pilé
Ne saurait caresser
Du ventre ou du vit
Et les ventres et la vie


Qui n'est pas resté
Glacé en terreur
Sans nom
Ne saurait danser
En extase
Des orgasmes
Calmes puissants profonds —
De bonheur
Ne saurait rester
Illuminé
Tranquille
Immobile
Paisible
De bonheur
Caressant de son âme
La douceur de votre âme


Homme solaire
Évidemment
De bleu de rose et de blanc
Et d'or...
Homme-enfant-sage...





Le 23 juillet 1993.






Homme-enfant-sage
Acrylique sur papier
23 juillet 1993






Je connaissais bien Lin-tsi dont la première traduction mondiale des Entretiens, par Demiéville, était parue deux ou trois ans plus tôt ; traduction que j’avais achetée dès sa sortie et dont la lecture me passionnait. Pour moi, il était clair que nous évoquions la même chose : ce regard premier, et cet état d’avant la conceptualisation, ce « ravissement d'étonnement que l'Homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout » (pour le dire comme Hannah Arendt que je ne connaissais pas encore vraiment, et que j’ai citée, entre autres, ici (clic)) par lesquels il s’agit d‘accepter de se laisser de nouveau, durablement, éblouir. Notre personnalité, notre intelligence sociales, bourrelées de souffrances, de colères et d’âpres — et souvent légitimes — préoccupations pratiques étant justement ce qui nous empêche d'être de nouveau éblouis, de nouveau « éveillés » à la Merveille.


La « légitimité » est cependant une notion floue, et on a vu Apollinaire, à la guerre, du temps qu’il était artiflot, se laisser encore éblouir par les triples croches des « mitrailleuses boches ». 


Notre personnalité et notre intelligence, pratiques ou philosophiques, sont donc ce qui empêche cet état unitif : et toutes les explications que nous voulons lui trouver, après coup, comme les miennes en ce moment, en renforçant notre réflexion cognitive, sont également ce qui nous éloigne de son expérience et nous en distrait : d'où les méthodes abruptes (analytiques, ou celles du Tch’an) qui, en créant une rupture de la cuirasse intellectuelle (comme le fait quelques fois l’absurde des koans), permettent parfois son surgissement ; mais la douceur, l’amour, la mirobolante extase harmonique de l'amour contemplatif — galant, la Beauté, le silence, la halte du promeneur — solitaire ou non — offrent à cet état unitif tout autant d'occasions de se manifester… Et par des voies bien plus agréables.


La méditation peut-elle y mener ? Elle fait sans aucun doute beaucoup de bien, à la santé, au moral etc., et on peut certainement la pratiquer pour cela mais il est bon de se souvenir de cette anecdote concernant Mazu, dont Houang-po est un descendant spirituel.



Le maître Nanque Huirang demanda un jour a Mazu :



 — Dans quel but êtes-vous assis en méditation ? 
 — Pour devenir Bouddha, répond Mazu. Huirang prit alors un morceau de brique et se mit à le polir devant l’ermitage de Mazu.
 Celui-ci demanda :
Que voulez-vous faire en polissant ce morceau de brique ?
Je la polis pour en faire un miroir.
Mazu : Comment peut-on obtenir un miroir en polissant une brique ?
Huirang : Si l’on ne peut obtenir un miroir en polissant une brique, comment peut-on devenir Bouddha en restant assis en méditation ?
Mazu : Alors que dois-je faire ?
Huirang : Il en est comme d’un buffle attelé à une charrette. Si la charrette n’avance pas,
doit-on fouetter le buffle ou la charrette ? »



Mazu resta sans réponse, et à cet instant il atteignit l’Éveil.

La méditation mène à tout, on le voit, mais à condition d’en sortir.


Cependant, avec les autres pratiques extérieures, elle a permis à des moines de justifier leur genre de vie, leur mendicité, leur oisiveté même, aux yeux des autres membres des groupes sociaux qui les acceptaient ; comme elle a permis à ces groupes sociaux de canaliser, dans ces temples et ces pratiques, l’énergie de la jeunesse, ailleurs que dans le travail ou dans la guerre, tout en offrant des consolations spirituelles au reste de leurs membres, et des postes et des carrières à des enfants issus de milieux modestes, ou non. Comme la philosophie, les religions, l'analyse etc. 


Seulement, retrouver l'Homme vrai sans situation, ce n'est pas seulement "sortir de la vie de famille", c'est surtout faire une expérience bouleversante de soi-même et du monde.


L'éblouissement n'est pas une carrière.


C’est un aspect — le jeu entre l'acceptation sociale et le bouleversement radical de l'être par le plongeon dans le sentiment océanique — que l’on retrouve avec la transmission des objets marquant la reconnaissance par un maître d’un successeur : s’ils sont refusés dans un premier temps par ce dernier, pour qui tout cela est vulgaire et sans intérêt, le vieux maître — qui connaît le monde, le pouvoir des symboles, les réflexes pavloviens du commun — insiste toujours en disant : « Prends les quand même ».


Donc à la question : « Est-il tout, cet éveil ? », la réponse est : « Non », évidemment, — quoique le boucher de Tchouang-tseu nous ait appris que son « complément » — le régime du « céleste », ainsi qu’il le nomme — est d’une grande efficacité même, et surtout, dans les affaires courantes. 


Disons qu’entre la nuit dans laquelle est plongé le fond mystique des Hommes, aujourd’hui — au profit de leur petite conscience sociale, spectaculaire et techniciste —, et une existence totalement dédiée à la vita contemplativa, il y a sûrement un autre équilibre et une autre forme d’organisation de la vie humaine que l’on peut imaginer.


La « vie contemplative » semble impliquer un regardeur.


La « vie illuminative » paraît plus proche de la réalité, bien qu’en français elle sonne comme quelque chose d’un peu péjoratif.


La « vie unitive », qui désigne d’ailleurs un stade plus abouti, plus complet de l’abandon à la « poésie du monde », convient mieux, il me semble.


Car, enfin, c'est très simple : d'un coup, Un-dans-la-Beauté.


Il est trois heures du matin : vous regardez dans le phare de la torche le palmier, ses fruits jaunes énormes… Et hop ! Vous êtes dedans…


Là, vous ne pensez plus…


Et il ne faut surtout pas y penser…


Vous y êtes… 


Ce n'est vraiment pas grand chose le bouddhisme de Houang-po… 


Le secret c'est de savoir que tout est là, et de ne pas avoir peur de cet état, — que le Père Wieger, jésuite et traducteur de Tchouang-tseu, qualifiait avec mépris de coma d’abrutis (je résume… ).


Lorsque il m'arrive, très rarement, d'en parler avec des gens, ils me disent souvent avoir connu de tels états, dans les montagnes, en hiver en faisant du ski, dans une crique où ils nageaient etc.
Mais ils l'ont chassé comme on chasse une mouche importune. Le plus souvent, simplement en s’en faisant la réflexion. 


Apprendre à être dans la Lumière, et à rester dans l’Irréflexion.  


« Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude », disait Lao-tseu. C’est pourtant très clair.


En Europe, le quiétisme, où se mêlent à des résurgences gnostiques et panthéistes du Moyen-Âge, des éléments du Zen irrévérencieux à la mode de Ikkyu (mort en 1481), du Taoïsme, du Tantrisme et d’autres sources asiatiques, toutes ramenées en Occident par les Jésuites qui y étaient partis évangéliser dès 1533 (un spécialiste de ces questions écrit : « le Diario du chroniqueur romain Giacinto Gigli, publié en 1958 par Ricciotti, relate, à Rome, en 1615, la visite d’un groupe de Japonais qui y séjourna trois mois et qui venait précisément des Indes. Une satire manuscrite due sans doute à la plume de B. Dotti ironise sur les « missionari dei Giappone » qui importent en Italie la pernicieuse doctrine de l’« orazione di quiete ». Bien entendu, « missionari » est à prendre dans son acception polémique : il ne s’agit pas de prêtres nippons, mais d’ecclésiastiques italiens, des Jésuites en l’occurrence, qui, dès 1553, étaient allés en Extrême-Orient avec des projets d’évangélisation »), en Europe, donc, le quiétisme n’a jamais pu se développer profondément.


En France, c’est de la victoire de Bossuet sur Fénelon et de l’emprisonnement à la Bastille de Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, connue comme Madame Guyon, que date plus précisément le crépuscule des mystiques. 


Et l’aube, pour la masse de perdition, n’est pas pour demain, semble-t-il, malgré les lueurs d’aurore boréale de notre Avant-garde sensualiste (dont l’intitulé est une private joke, due à Lin-tsi, que je citais à peine détourné, dans Avant-garde sensualiste 1 ; daté ainsi : Juillet / décembre 2003. (clic)


« Chers lecteurs, vous prenez pour argent comptant les paroles de toutes sortes de maîtres, et vous vous dites que là est la véritable pensée, que ce sont là des penseurs admirables : « Ce n'est pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces grands penseurs! »
Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous êtes là à trembler comme des ânons sur la glace, les dents serrées par le froid. « Ce n'est pas moi qui oserais dire du mal de tous ces grands penseurs ! J'aurais trop peur de commettre une faute contre la bienséance. »


Chers lecteurs, il faut être un grand ami de la vie pour oser dire du mal de ceux qui nous ont précédés, pour oser critiquer le monde, incriminer leur enseignement, et injurier les petits-enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l'Homme, soit en le prenant à rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que depuis déjà longtemps nous en avons cherchés qui aient des dispositions, mais que nous n’avons pu en trouver. Il semble que l'on ait à faire qu'à des apprentis théoriciens, à des jouisseurs novices, pareils à de jeunes mariées, et qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre leurs maîtres, leurs idoles, leurs respects, et aussi leurs prébendes, leurs connexions, leurs réseaux, et de se voir privés du coup du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises.


Jamais, depuis bien longtemps, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur fût reconnue.


Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ?


C'est ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal. »




Enfin, pour finir : 


Un adepte, amateur de citations, rencontre Lin-tsi, en train de se prélasser dans un pré.


« [… ]Qu'est-ce que l'Homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. », lui dit-il.


Lin-tsi place ses deux mains l’une contre l’autre. « Et là, il est où, le néant ? » 


L’autre reste sec. 


Bim ! Lin-tsi lui colle une avoinée.


Quelques jours plus tard, l'adepte revient avec une nouvelle citation, pensant plaire au moine :


« L’Homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague etc. et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce qu’être roi et qu’être Homme. »


Lin-tsi trace un trait avec son bâton, sur la terre. « Et à ça, il y pense, l’Homme ? »


L’autre reste interloqué. 


Nouvelle avoinée. 


Quelques jours plus tard, il revient à la charge : 


« Rien n’est si insupportable à l’Homme que d’être en plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application.
Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, son impuissance, son vide.
Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »


Lin-tsi descend de sa banquette cordée, l’empoigne, lui donne un soufflet, puis le lâche.


L'adepte reste debout, figé. Les moines qui se trouvent à ses côtés lui disent : « Pourquoi ne saluez-vous pas ? » 

À peine l'adepte a-t-il salué, qu’il atteint le grand éveil…


Que cet éclat vous foudroie souvent et vous garde.


Portez-vous bien,




R.C. Vaudey












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