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Analyse
du 25 au 26 novembre
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Cher
ami,
Je
crois en Dieu et je crois au Diable —
comme expériences vécues.
Phantasmes
: entamer une analyse aussi intense à vingt et un ans ne m’a pas
permis d’en développer d’extraordinaires : à l’époque où
j’étais l’élève des bons Frères de Saint Jean-Baptiste de La
Salle, à Rouen, la fellation, le cunnilingus et la sodomie étaient,
pour la majorité des Français, des sommets de perversion. Pour ma
part, malgré
la lecture des Infortunes de la vertu, et d’autres volumes du même
tonneau, du même auteur ou d’autres — découverts très tôt
sur le second rayon de la bibliothèque familiale —, je suis toujours resté insensible dans ma vie amoureuse à ce
qui m'a toujours paru comme le Grand-Guignol du sadomasochisme.
…
Dès
l’âge de vingt et un ans, donc, j’ai plongé dans les eaux
profondes de la souffrance archaïque, primale dont ce Grand-Guignol
diabolique se nourrit et dont il est la résurgence costumée et
scénarisée, et, en revivant les traumatismes périnataux et
préverbaux — après avoir
exploré les différentes étapes de la formation de ma cuirasse
caractérielle et les traumatismes plus tardifs qui se pétrifient
sous cette forme du caractère —,
j’ai en quelque sorte et en partie tari la source qui les
abreuve, de sorte que je me suis plutôt trouvé, dans le cours de
ma vie, dans la situation de devoir refuser des satisfactions
masochistes à quelques jeunes femmes dont j’étais amoureux —
et qui, en hystériques, cherchaient en moi un maître afin de mieux
me soumettre —, qu’à
chercher à imposer des fantaisies sadiques à des pauvresses
déboussolées —, comme
nous le sommes tous avant d’avoir trouvé le sens de l’amour
charnel, sens qui est la complétude génitale, à laquelle, une fois
que nous l’avons expérimentée, nous sacrifions —
enfin tant que nous sommes assez jeunes, frais et libres, quels que
soient en fait notre âge et notre apparence…
— sans barguigner les
pulsions pré-génitales et leur plaisirs solitaires, fussent-ils
expérimentés en groupe.
…
Durant
ces cinq ou six années d’analyse non-stop, j’ai vécu, j’ai
été le Diable — sous la
forme de la violence destructrice et autodestructrice, —
qui toujours finissait en détresse et en sanglots, voire en absolue
sidération, celle du nourrisson et de ses traumas sans paroles ; j’ai
aussi vécu Dieu sous la forme des pulsions d’amour primaires, des
élans irrépressibles vers l’autre, et aussi sous la forme des
ondes physiologiques et du clonus de l’orgasme —
la première fois le 25 novembre qui a suivi l’anniversaire
de mes vingt et un ans, où j’ai donné à une jeune situ « l'impression d'avoir vu le bon dieu, pas
moins », ainsi que l’a noté cette jeune femme, athée comme pas
deux, qui guidait cette analyse —,
sous ces formes et aussi sous celles des extases et des béatitudes,
elles aussi sans paroles, de ce même nourrisson que je fus.
X.,
que tu connais, pourrait en témoigner : à vingt-six ans, au sortir
de cette plongée dans ce maelstrom analytique, j’étais avec elle un amant
tout d’abandon — sans
doute trop à son goût —
et un jeune homme sobre en tout, —
et poétiquement ouvert au monde.
…
Quel
avait été le but de ce type d’analyse ? Par le détour du monde
du « divan » retrouver le divin du monde. Comment
et pourquoi ?
Comment
? En retrouvant, par le revécu émotionnel autonome des traumatismes
de l’enfance, la fraîcheur de notre sensibilité première en
revivant, donc, les haines, les terreurs, les désespoirs, évidents
ou refoulés, qui jalonnent cette enfance et puis l’adolescence, et
qui font cette castration psychologique, physiologique et puis
sociale à partir de laquelle se forme cette cuirasse que doit se
forger tout cœur qui, dans ce monde, pour ne pas se briser tout à
fait, se bronze.
Pourquoi
? Pour ma part, pour avoir acheter Reich, mode d’emploi,
avoir lu ensuite l’auteur en question et avoir découvert à sa
lecture que j’étais aussi sec et malheureux que le monde que je
critiquais. On peut dire que rencontrer « le bon Dieu, pas moins »
quelques mois seulement après avoir commencé une analyse est
particulièrement rapide : en fait, il s'agissait seulement pour
ainsi dire d’un avant-goût de ce qui se représenterait
éventuellement plus tard car, bien sûr, ce qui est important ce
n'est pas cette ouverture momentanée sur la beauté béatifique du
monde, ou cet abandon aux mouvements plasmatiques de la jouissance —
avec cette extase « divine » qu'ils procurent —
mais bien plutôt de comprendre comment tout cela est habituellement
rendu impossible par cette cuirasse physiologique, psychologique et
sociale dont il s'agit de revivre —
pour pouvoir en prendre conscience, les comprendre et éventuellement
les dépasser — les étapes
de sa formation — étapes
marquées par les différents traumatismes qui sont à l'origine de sa
constitution inévitable —,
tout en tentant, par ailleurs, de suivre la directive de
la rue de Seine… afin d’éviter la castration sociale… « l’état
dans le monde », « la prison » dont parlait
Chamfort.
…
Ce
qui est troublant avec Lacan, c'est que la question de la génitalité
et de la sexualité phallique, qui avait été réglée dès la fin
des années 20 par Wilhelm Reich —
qui n'était pas un inconnu mais un familier de Freud, membre en
quelque sorte du premier cercle de ses intimes —,
semble chez lui tout à fait ignorée. La distinction établie près
d’un demi siècle auparavant entre sexualité phallique et
sexualité génitale — la
terreur de l’orgasme et la difficulté pour les hommes et
pour les femmes de s’y abandonner, le fait que le réflexe
orgastique est identique chez la femme et chez l’homme
etc. —, tout cela
semble tout à fait inconnu de cet homme qui souffrait donc lui-même
de ce que Reich avait le premier diagnostiqué comme « l’impuissance
orgastique », classique chez la phallique-narcissique, qui ne
souffre pas d’impuissance érectile, au contraire, mais qui peine à
jouir à peine d’un rapport qui assimile pénétration et
agression, et qui n’aboutit jamais qu’au désespoir —
une fois la soûlerie du défoulement de la pulsion destructrice
retombée — qui, selon lui,
suit le coït.
De cette ignorance pratique et théorique de la
jouissance génitale, ignorance qui traduit —
et envenimait encore -— un caractère et une existence misérables, notre malheureux
psychanalyste enchaînait sur un délire un peu fleur bleue sur la
jouissance féminine, comme si les femmes avaient un accès
particulièrement aisé à la fonction orgastique du fait de leur
rapport différent au Sur-moi : c’était laisser croire à des
malheureuses qu’elles pouvaient avoir accès à la jouissance
seules, que cette jouissance est diffuse, spécifiquement féminine
etc., bref, c’était reprendre avec le sérieux d’un jargon
abscons tout le baratin habituel que l’impuissant orgastique de
base sert aux pauvres filles qu’il veut voir —
puisque c’est un voyeur, un spectateur —
faire des choses qu’il juge excitantes avec ses petits copains ou
avec ses petites copines : c’était faire en quelque sorte la
théorie abstruse de la pornographie qui venait et qui allait triompher…
…
Contrairement
à ce que peuvent penser les névrosés, il n'y a plus, passés les début de
la civilisation esclavagiste-marchande de mâle accompli, non castré
— qui jouirait de l'amour
de la femme —, mais
seulement des « esclaves sans maître », castrés,
travaillés par leurs pulsions prégénitales surinvesties
libidinalement du fait de cette complétude génitale interdite par
la castration ; et il y a encore moins de femmes accomplies, mais
seulement, chez elles, une éventuelle érotomanie et une mécanique
amoureuse désarrimée, mutilée d'autonomie, sans possibilité de se
réaliser dans l'emballement véritablement orgastique, réciproque,
de la rencontre du sexe opposé : il ne reste plus qu'une
féminité tronquée et surexcitée par la domination patriarcale :
savoir brailler toute seule n'a rien à voir avec le fait de
maîtriser et de pouvoir s’abandonner à l'art du duo ; le
fait d’être capable de faire des bonds comme une possédée sur
une piste de danse dans tous les sens sous les projecteurs et le
regard du ou des spectateurs, même en arrosant la scène, n'apprend
en rien à danser le slow, les yeux fermés, dans la pénombre ;
de la même façon, le rapport différent des femmes au Sur-moi, dans
une civilisation patriarcale, n’implique pas leur capacité à la
jouissance.
Il leur faut, dans le meilleur des cas, du temps et un amant aimant et aimé, — et
déjà Ovide savait cela, et même, avant lui, les gorilles le savaient aussi, chez lesquels l'amour comme rencontre et comme illumination
semble exister puisqu'à côté de la sexualité plutôt brutale
imposée aux femelles par le mâle dominant, il arrive qu'un mâle et
une femelle s'échappent du groupe pour vivre une relation que
décrivait comme amoureuse une spécialiste de ces grands singes à l'actuel ministre de l'écologie un jour où elle et lui, perchés
au faîte des arbres, dans la canopée, observaient ces primates au
plus près.
Mais, plus sérieusement, quel « esclave sans maître » —
femelle ou mâle, en haut ou en bas de l’échelle sociale —
veut jouir comme un « maître sans esclave » : divinement ?
L'existence détermine la jouissance. Celui qui n’a pu se
déployer s’est envenimé et a dû se rabattre sur des positions
antérieures, — et y a pris un goût, un mauvais goût, un goût d'être mauvais. Dans le cas contraire, il lui reste la difficulté de
rencontrer quelqu’un.
La
jouissance féminine n'est qu'une virtualité qui doit elle aussi
trouver les situations dans lesquelles elle pourra s’accomplir…
Les
hommes quant à eux doivent apprendre à jouir, à s'abandonner à la
jouissance plutôt que de —
au mieux — savoir branler
correctement, phalliquement ou autrement, les femmes ;
ils doivent perdre leur terreur de l'abandon génital et arrêter de
n'être que les voyeurs de ce qu'ils croient être celui des femmes
quand il ne peut s'agir chez elles, dans ces conditions, que de
jouissances encore incomplètes, solitaires, masturbatoires, seule, à
deux ou en groupe. C’est ce qu’ignorait Lacan. Ce qu’il
n’ignorait pas, c’est que la castration sociale et la division
sociale du travail font que la jouissance est inutile et interdite à
tous — d’où la nécessité
de suivre la directive dont je parlais plus haut.
L’autre point, essentiel, est qu’il n’ignorait pas non plus l’accès au divin que
permet la jouissance, qu’il appelle « supplémentaire »,
si j’ai bien compris —
comme si le reste avait un rapport quelconque avec la jouissance —,
mais cette jouissance est pour lui un fonction un peu extraordinaire.
Mais,
à bien y réfléchir, elle n’est pas si ordinaire que cela, ou, en
tout cas, elle est fort peu évoquée, l'esclave sans maître et
castré ayant, aujourd’hui, du plus haut au plus bas de l’échelle
sociale, d’un bout à l’autre du spectre politique, partout les
mêmes rêves : la transe par la « special music »
— que nous avons vue naître
lors de cette première trance party intitulée « Bal
champêtre » —, la
défonce et l’orgie.
Entre
la sexualité onaniste des foules solitaires et la « special music »
diffusée à fond, le monde est devenu encore un peu plus sourd à
ces questions qu’il ne l’était lorsque nous pensions pouvoir,
par nos aventures philosophico-pratiques, le changer.
Heureusement, cette voie de la réflexion
philosophique sur l'amour, et la poésie amoureuse, que j’avais
choisies m'ont amené, il y a maintenant vingt-cinq ans, à
découvrir ce que j'ai nommé depuis « l'amour contemplatif —
galant », cette
sorte de développement de l'amour courtois, mâtiné
de béatitude
mystique, qui aurait rencontré
la gaieté vénitienne de Casanova, et la profondeur de la
psychanalyse de Reich,
— tout en cultivant un goût pour
ces extases
poétiques et contemplatives
visiblement
hérité de l'enfance…
Une
sorte de découverte qui porte en elle-même sa récompense…
Porte-toi
bien,
R.C. Vaudey
Le 16 novembre 2017
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