vendredi 30 mai 2014

Dystopie et amour contemplatif — galant








R.C. Vaudey. Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 







Rentier, professeur à la retraite, jeune homme sans tutelle — un sensualiste peut y voir des conditions suffisantes à son art.


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Les poèmes sensualistes ne sont pas seulement écrits pour que vous les lisiez, mais aussi pour vous inspirer.


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On ne parle de libertinage idyllique avec quelque exactitude et sérieux qu’en poésie.


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La poésie sensualiste ne civilise pas sous l’impulsion de sermons sonores, mais sous l’action catalytique d’une geste discrète.


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Le malheur du moderne n’est pas de devoir vivre une vie médiocre, mais de croire que s’il s’abandonne à ses phantasmes elle ne le sera pas.



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J’oublie si l’art d’aimer est au nombre des objets perdus, qui, au dire de l’Arioste, se retrouvent dans la lune ; il y doit être — ainsi que la beauté du monde, qui va avec.


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Le libertinage idyllique est un sourire qui mêle discrètement esprit et respect, puissance et délicatesse.

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Toute œuvre d’art nous parle d’amour.
Quoi qu’elle dise.










Le 29 mai 2014





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lundi 19 mai 2014

Ascendance









Le propos du diable

Peindre l'enfer sur l'enfer, rajouter le négatif au négatif, chanter la beauté du négatif, comme titrait bêtement un auteur à propos de Debord, c'est le plus facile.

L'époque y invite furieusement.

La faiblesse des personnalités, le caractère excessivement anxiogène des conditions de l'existence, les grandes mégalopoles, l'insécurité des moyens d'existence, la violence omniprésente, le spectacle de la destruction et du déchiquètement des hommes, un peu partout sur la planète, auquel chacun est constamment confronté, la drogue — toutes les variétés de drogues —, l'alcool — toutes les variétés d'alcools —, la profusion de tout cela, même pour les plus démunis, qui fait voler en éclats des surmoi à peine constitués, totalement affaiblis, voilà qui rend aisé pour chacun le dévoilement de l'enfer et la description des abîmes infernaux.

Élaborer des meurtres subtils, planifier la destruction de peuples entiers, ou, plus modestement, écrire des romans chargés de fiel, de venin et de négativité, marqués par le désespoir — voir ce que dit Lautréamont du désespoir, et où, selon lui, il mène — : voilà ce à quoi invite l'époque.

Mais découvrir au-delà de cela, le déploiement possible de l’humain dans la volupté et dans la jouissance — non pas dans celle sadique ou masochiste, et même “en transe”, que comprennent seulement l'injouissant et l'injouissante modernes, mais dans la volupté heureuse, extasiée — , construire la beauté, la poésie, l'art, dégager, par-delà l'enfer exploré, des voies claires, voilà l'avant-garde de ce temps, voilà les buts de l'avant-garde de ce temps, voilà ce que nul en dehors de nous — et de très peu d'autres — n’est capable de faire en ce moment. Pour cette simple raison que ce qui est au-delà de l'enfer n'intéresse, pour le moment, absolument personne, — tous étant absolument absorbés ou abattus ou accaparés etc. par l' “exploration”, la “découverte” de cet enfer ; la ruine perpétuellement subie et imposée par cet enfer.

Découvrir en soi des abîmes toujours plus meurtriers, toujours plus masochistes, toujours plus sadiquement dévastateurs, voilà ce qui fascine l’injouissant moderne. Très normalement.

Et seuls l'art, la littérature et la théorie qui exposent cela intéressent ces injouissants du présent.
Le reste leur paraît fade et sans intérêt.
C'est la figure du démoniaque aujourd'hui.

Il dit : “La rencontre n'est jamais possible. Imaginer la communion est ridicule. Rien n'est aussi excitant que la négativité. Le bonheur est sans histoire. Il n'y a pas d'art heureux. La littérature, le sexe sont un défouloir. Etc.”

Le mal se reconnaît toujours ainsi : il est assis à la table et il rit. Il a beaucoup de masques. Désespérés, cyniques, alcooliques mondains, dépravés notoires, notables en goguette, nymphettes ravagées, joyeux fêtards et autres ravis de la crèche, déclassés revenus de tout, voyous. Il n'attend rien que la mort, il est désespéré de tout ; c'est, comme disait Debord, celui à qui on a fait du mal. L'injouissant.

C'est aussi celui qui dit que la jouissance c'est de souffrir extrêmement, — pour mieux dominer – et d’abord sa propre terreur — et, éventuellement, jusqu'à en mourir ; ou de faire souffrir extrêmement, jusqu'à tuer.

Déchirer ou être déchiré et appeler cela la jouissance, tel est le propos du diable.

Intervention discrète

La construction des situations c'est également la construction du caractère sur la base de l'exploration des pulsions destructrices et autodestructrices. Qui ne sont pas, malheureusement, seules à s’opposer à la formation du goût auquel s’oppose aussi les enfantillages et les faiblesses de la jeunesse avec lesquels, selon Swift, il ne faut pas être trop sévère.

Sainte-Beuve écrit pour sa part : “La jeunesse est trop ardente pour avoir du goût. Pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la faculté de goûter les belles et douces choses de l'esprit, il faut encore du loisir, une âme libre et vacante, redevenue comme innocente, non livrée aux passions, non affairée, non bourrelée d'âpres soins et d'inquiétudes positives ; une âme désintéressée et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en proie à sa propre veine insolente ; il faut du repos, de l'oubli, du silence, de l'espace autour de soi. Que de conditions, même quand on a en soi la faculté de les trouver, pour jouir des choses délicates !”

L'expérience de la jouissance, c'est-à-dire de ce qui est au-delà du plaisir (ou de la transe, comme l'on voudra) de la satisfaction des pulsions de destruction ou d'autodestruction, cette expérience répétée peut amener, avec la nécessaire construction des situations et de la vie, au renforcement de cette expérience — à l’aventure.
Ces aventures, que tout cela entraîne, peuvent, à leur tour, consolider ce renforcement ou ce déploiement ou cette construction de la personnalité dans le sens d'une jouissance post-destructrice et post-autodestructrice. Une belle maturité d’hommes et de femmes affranchis, et au (beau) parfum de la vraie vie. C'est, possiblement, ce qui s'offre aux individus dans la rencontre et dans la volonté de reconnaissance de soi-même, de l'autre et du monde.

Quant à la généralisation de cette expérience jusqu'à une pratique civilisationnelle, cela passe pour le moment nos prétentions. Vivre cette expérience poétique post-destructrice et post-auto-destructrice sur la base de la compréhension des pulsions de destruction et d'autodestruction, de leurs origines individuelles, historiques, philosophiques etc., construire les relations, les caractères et les situations, les aventures favorables à tout cela au milieu du cynisme, de la haine, de soi et du monde, généralisés, c'est pour le moment l'utopie que déploie l'Avant-garde sensualiste.

Naturellement nous vivons, et naturellement nous laissons quelques traces de cette vie. Notre intervention au milieu du bal des damnés de tous ordres, des violents de tous acabits, des pervers de toutes catégories, des ravagés par le désir de saccager tout et le reste etc., notre intervention au milieu de tout ceux-là reste relativement discrète — et c'est tout à fait bien ainsi.

La rémanence

Nous l’avons écrit plus haut : nous faisons des expériences sur la rémanence. Combien de temps, combien de jours, dure, par exemple, l’extase harmonique, et pendant combien de jours vibre-t-elle, dans telle ou telle situation de la vie. Ne pas travailler, ne voir personne. Qui, par exemple, est-il supportable de croiser etc. ?
Comment passer en voyageurs, en distinguished foreigners à travers le monde ?
Où vivre sans contact avec ceux qui vous entourent ?
Qu’écrit-on dans ces cas-là (ce que l'on peut lire en ce moment) ?
Que peint-on ? Que crée-t-on ? etc.
Absolument sans intérêt pour tous les damnés de la terre.

Ascendance

Ainsi tous “s’attardent artistiquement sur des formes au lieu d’être comme des suppliciés que l'on brûle et qui font des signes sur leur bûcher.”

L'Avant-garde sensualiste est avant-gardiste déjà dans le sens où elle est post-analytique, — en quelque sorte.
On pourra éventuellement reprocher beaucoup de choses à l'Avant-garde sensualiste. Certains détails. Des noms qui auront été changés. Mais pour le reste tout est absolument exact.
Certains collages ont été et seront reproduits. Les détournements, lorsqu'on lira correctement les différents numéros de Avant-garde Sensualiste, pourront être, pour la plupart, facilement reconnus. (Par exemple, en lisant correctement le numéro 2 de Avant-garde sensualiste, on pouvait reconnaître que le texte “Les sensualistes, poètes montrant la voie de l’avenir.” était en quasi-totalité de Nietzsche, puisqu’il était en partie repris avec indication de son auteur, page 35 de ce même numéro.)
Les poèmes sont datés ; et, également, les écrits avec cet air de lendemain qui fait notre spécificité.
Aucun n'a été inventé ou écrit après coup.
Pour l'instant, on peut dire que durant les 14 dernières années — et, si l'on remonte plus loin, pour certains d’entre nous, depuis les 20 ou même les 30 dernières années — rien de ce qui manifeste la grâce d'exister n'a été inventé, échafaudé pour l’occasion. La création d’une Fondation sensualiste regroupant les archives, et nos œuvres, le démontrera.

Lorsque nous regardons en comparaison les folies des uns et des autres nous y retrouvons les nôtres. Ce que nous n’y sentons jamais, à quelques rares exceptions près, c'est l'air paradisiaque que nous avons respiré. Que nous respirons.

Pour le reste, tout le monde peut s'en charger. C'est facile, c'est immédiat, c'est le tourment et l'enfer de chacun.

S'établir au-delà du tourment et de l'enfer, par-delà l'autodérision, le cynisme, l'autodestruction, de façon post-analytique, post-économiste, voilà le défi. Voilà l'utopie.

L'époque a les “vedettes” qu'elle mérite.

Lorsque l'on regardera plus tard ce temps — si quelqu'un le regarde vraiment —, on n'y verra que nous. Les autres auront tous été mangés par le diable pour l'avoir manifesté et avoir parlé son langage. “Tu t'imagines l’union mais cela n'est pas possible” : c'est la voix du diable.

Pourquoi nous manifesterions-nous dans ce monde. Autant aller au milieu d'une assemblée d'ivrognes, — et en plus “défoncés” à toutes sortes de drogues.

N'importe qui, qui a déjà vu à l’œuvre la désespérance ironique d'après-boire du malheureux Employé moderne, comprendra ce que je veux dire.

Pourquoi irions-nous nous manifester au milieu de tous les désespérés du monde en phase de s'explorer ou de se perdre et de disparaître.
Sans intérêt.
Sans importance.
L'époque encense qui elle encense.
C'est son problème.
Que le monde devienne ce qu'il leur plaira ou non qu’il devienne.
Qu’importe.
Aucun parmi les sensualistes n'a de descendance.
Nous serions plutôt dans l'ascendance.
La nôtre.
Maintenant.
Là où nous sommes.
Toujours.



Avant-garde sensualiste 3  
Janvier 2005/Juin 2006





 


mardi 13 mai 2014

EN ARRÊT DANS LA BEAUTÉ




La puissance phénoménale
La vibration intense
Ultra-dense
De la Beauté
Verdoyante
Enivrante
Hallucinante
Dans laquelle on repose
Sur laquelle explosent
Le blanc le rouge des roses
La violine des pivoines
L'or des genêts...
Les saisissements qui vous laissent muet
Qui vous frappent comme une claque
Que rien n'annonçait
Qui arrêtent en un instant
Le petit cinéma bavard
Avec lequel vous vous promeniez —
Que cela vous donne
Par instantanés
Ça parle et ça pense
Et puis, en un instant, c'est arrivé :
Vous restez brutalement coi
Saisi par la puissante Beauté
Qui
Tout autour et en vous
Sourd…
Phénoménale
Dense
Ultra-dense
Hallucinante… –
Médusé... —

Vous aviez autre chose à faire
À penser :
Rien à faire...
Vous ne pouvez plus bouger
Les bras vous en tombent
Vous restez en arrêt dans la Beauté...
Quelque part sur le chemin du monde...

Des extases saisissantes
Il en est d'autres
De l'ordre de celles que l'on peut préparer
Comme l'amour que l'on fait
Mais qui nous emporte cependant
Par ce même bouleversement émerveillé
Toujours hallucinant de nouveauté

L'amour est comme le printemps
Que l'on croit connaître
Et qui vous évapore en un instant
Par des transports inattendus… :
Pour l'un comme pour l'autre
Les connaître c'est se taire...
Bien entendu...

Il n'en allait pas autrement hier
Tandis qu'allongé langoureusement
Je ressentais encore
Les délices
Et de votre corps
Que la veille si délicatement
Je caressais
...
... —
Et de votre ...
...
...
...
...
...
...
... —
Et de votre ...
...
...
Ce qui nous régalait si fort
Que nous devions rester
En arrêt dans la Beauté
Quelque part sur le chemin de la félicité… —

Ce soir il y avait encore
Pour un oui ou pour un non
Nos grands rires et notre joie enfantine
Si bons

L'amour est comme le printemps :
Sans raison
Il vous fait rire dans la Beauté
Du Temps…
Retrouvé…



Le 13 mai 2014




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jeudi 8 mai 2014

LA BELLE MALACHITE NE PROFITE JAMAIS ou L'APOCALYPSO







Cher ami,

Je lisais ceci :

« Au Moyen-Orient des hommes découvrent des filons de malachite, une belle pierre bleu-vert, dans des talus, des petites falaises. Ils commencent par se spécialiser dans la fabrication de bijoux. Peu à peu, ils échappent à la cueillette et à la chasse ou au nomadisme : en se spécialisant dans cette fabrication de bijoux.
Puis, ils découvrent que la malachite, au contact de la chaleur, fond, se durcit et donne naissance au cuivre. Ils inventent des ornements mais aussi des armes et des outils. Vient l'âge de bronze. Suit l’age de fer. Certains d'entre eux quittent le Moyen-Orient, vont explorer l'Europe ; ils rencontrent des peuples qui sont, eux, toujours des chasseurs-cueilleurs et avec lesquels ils échangent des métaux contre des biens. Le commerce naît. Les hommes domestiquent les chevaux. Ceux qui les montent dominent les hommes, leurs femmes, leurs enfants et leur travail. L'invention du maître et de l’esclave date de ce moment de l'histoire humaine.
Et l'Histoire commence.

L'orientation métaphysique grecque ou l'esprit de la Renaissance ne sont qu'un détail de l’histoire.

Certaines formes historiques de la Séparation (les sociétés “froides”) contiennent pendant quelques siècles, voire quelques millénaires, la rage destructrice et autodestructrice que produisent cette séparation, cet assujettissement, cette injouissance, dans le cadre d'institutions plus ou moins stables (cf. la Chine ou l’Inde...)

Si l’on rapproche cela de l’histoire de l’humanité, ramenée à une durée d’une heure, par exemple, cela représente tout au plus les dernières secondes de cette heure. Que sont donc quelques millénaires sur une planète qui s’offre pour quelques milliards d'années !

Quel que soit le temps pendant lequel on contient l'eau, à la fin, toujours, elle trouve la faille. En Europe, en Chine ou ailleurs, à un moment donné de l'histoire du monde et des hommes, le déferlement de ces pulsions destructrices et autodestructrices devait prendre forme.

On peut analyser dans le détail les façons et les modes de réalisation de cette libération du ressentiment, de la haine et de la souffrance. Mais, sur le fond, la destruction de la communauté de l'homme et du monde (mais qui est aussi l'indifférenciation, donc l'inexistence de l'Homme, d'une certaine façon) devait se produire. »


En relisant ce texte, paru dans le numéro 3 de la revue Avant-garde sensualiste, en 2006 donc, je pensais en même temps que nous assistions à la fin de cette ère, l'ère de l'injouissance, qui aura été celle du patriarcat esclavagiste-marchand : comme le disait Chamfort, nous dansons maintenant l'apocalypso. Aux dernières nouvelles, le sable des plages que nous aimons tant est devenu une ressource rare, au même titre que l'eau : la plus grande partie disparaît dans le bétonnage des côtes et du reste; ce qui échappe à la rage des architectes et à l'affairisme immobilier est emporté par la montée des océans.

Un tel moment de l'histoire — qui voudrait priver le monde de la beauté des plages – après avoir étouffé toute jouissance voluptueuse et poétique de la vie pendant des millénaires — se devait de finir. Il finit.

Nous nous abandonnons à vivre et à en laisser quelques traces, qui pourraient permettre aux Hommes post-analytiques, post-économiques, post-idolâtres de connaître, parce que nous l'avons nommée et tant célébrée, cette jouissance voluptueuse et poétique du Temps et de la vie ; et, peut-être, aussi, de pouvoir construire les situations qui pourraient permettre à une civilisation renversante, comme l'écrivait Joseph Raguin, de se développer — près des plages qui resteront et loin des ruines que laisseront la rage et le désespoir de l'injouissant contemporain s'il a la délicatesse, ce que je ne crois guère, d'éteindre, avant de quitter la scène, l'électricité, c'est-à-dire les réacteurs nucléaires, les forages pétroliers en eaux profondes et quelques autres gracieusetés du même genre, qui requièrent toute sa technicité.

Tout ce que nous apprenons et que nous avons appris, selon notre vieille private joke, de cet art pariétal qui est le nôtre (« le lobe pariétal joue un rôle important dans la sensibilité de la peau, la connaissance du corps et de l'espace, et le langage »), je le noterai donc sur des tablettes, mais de terre cuite que je ferai graver — et qu'on prendra soin de préserver quelque part dans des grottes, du côté de celle de Chauvet… 
Dans cette région du monde où se manifeste et se conserve si bien la beauté...


Bien à vous,


R.C.


Le 9 mai 2014




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