J'ai
rencontré Aristippe à Cyrène, — l'année où Kadhafi prit le
pouvoir en Libye. Mon père était alors en poste à Benghazi, où il
dirigeait une société pétrolière. J'étudiais par correspondance,
ayant été renvoyé de Marcel
Roby —
où j'étais pensionnaire — pour attentat
à la bombe
; en fait, une explosion — certes aussi violente que malheureuse
dans cette période d'agitation anarchiste —, au décollage non autorisé d'une
fusée de ma conception, propulsée par un propergol solide (un
mélange de sucre et de chlorate de soude…), explosion due à une
erreur dans la conception de la tuyère propulsive, erreur que
quelques essais supplémentaires dans le parc de l'établissement —
qui me furent donc ainsi refusés — auraient permis de corriger.
Génie
incompris des sciences physiques, je fus donc, moi aussi, exilé,
en Libye, par l'autorité combinée de l’Éducation Nationale et de
mon père.
Ainsi
privé, par le climat libyen accablant, de l'usage de mes Westons, de
mes blazers croisés anglais et de mes pantalons de flanelle grise,
interdit par ailleurs de Drugstore
et d’explosifs, je décidai donc, entre les cours particuliers de
M. Collot, professeur, belge, de littérature française à
l'Université locale, et ceux du British Council, de me tourner vers
la philosophie. Une rencontre improbable m'y encouragea.
La
Montagne
verte
étant la seule région pourvue de hauteurs et d'une (belle)
végétation le long de cette immense plage de sable de 1770 km de
long, et profonde d'autant, qu'est la Libye — vaste désert aux
airs et aux ergs fantastiques – que je découvris aussi —, nous
nous y rendions souvent, mes parents, leurs amis et moi, — pour
nous baigner sur ses rivages sauvages et infréquentés, et pêcher,
au tuba et au harpon, des homards.
Cyrène
constituait aussi notre destination favorite, avec ces plages, que
les indigènes de la région, encore plus dangereux et haineux que
ceux du reste de ce méchant pays, laissaient volontiers aux
romantiques — même si je ne suis pas certain que cette dernière
épithète soit la plus appropriée pour qualifier les anciens de
l'Afrikakorps,
les rudes Texans, et leurs désirables femmes, concurrents et amis de
mon père, — qui nous accompagnaient dans ces périples
merveilleux, mais dangereux.
Et
c'est ainsi que, dans les ruines du temple d'Apollon, je fis la
connaissance, à Cyrène même, d'Aristippe, de sa philosophie et
surtout de sa fille, Arété, qui prirent bientôt toutes deux dans
mon cœur la place qu'y occupait précédemment la physique. J'étais
amoureux de la belle philosophe, et de la philosophie de son père, —
comme on l'est à quinze ans.
Aristippe
avait été, à Athènes, l'élève de Socrate, — dont il me
parlait souvent avec admiration. Mais celui dont il me disait être
le plus proche était bien sûr Protagoras, parce que ce dernier
avait affirmé que l'Homme est la mesure de toute chose ; et
Aristippe se moquait de mon goût (passé) pour la physique qui pense
que l'on peut connaître les choses indépendamment des impressions
qu'elles nous donnent (un peu comme ces chercheurs — américains,
je crois — qui ont prétendu récemment que la musique n'avait
aucune valeur affective intrinsèque, — ce qui serait peut-être
vrai s'il pouvait exister quoi que ce soit comme de la musique, sans
les hommes, ou même seulement si ces derniers naissaient dans des
machines insonores perdues dans le vide sidéral — et encore… —,
mais qui restera faux tant qu'ils naîtront dans un océan émotionnel
et sensualiste, où toutes les vibrations, quelles qu'elles soient,
se colorent des émotions qui animent cet océan maternel,
conditionnant les impressions futures que produiront, chez l'enfant
d'abord et chez l'adulte ensuite, toutes les variations acoustiques
qu'ils reconnaîtront, découvriront, ou créeront.)
Héritier
en quelque sorte d'Héraclite, qu'il tenait en haute estime,
Aristippe pensait que tout était mouvement et que le plaisir — le
souverain bien, le but du sage, la seule chose que nous devions
rechercher – dans l'instant, qui seul existe – plaisir vers
lequel nous tendons dès que nous apparaissons dans ce monde, et même
avant — que le plaisir, donc, était dans
le mouvement.
Quelques
années plus tard, de retour à Paris, je rencontrerais un autre
maître, W.
Reich,
dont l'enseignement était en quelque sorte un peu plus poussé, qui
affirmait, lui, que le plaisir est expansion, quand le déplaisir est
contraction, que nous recherchons toujours le premier quand nous
fuyons le dernier — sauf dans le masochisme, problème qui l'avait
longtemps occupé et dont il avait résolu l'équation ; qui
voyait là, dans le plaisir et sa pulsation, le propre battement du
monde et du vivant, et qui avait même découvert le mouvement,
involontaire,
du plaisir suprême
— lors du coït, par définition génital — dans le réflexe de
l'orgasme, identique chez l'homme et chez la femme, où les épaules
se soulèvent, quant la tête s'abandonne en arrière, et que le
bassin et les cuisses s'ouvrent,
tandis que le pelvis se soulève et s'enroule, en vagues contractiles
successives, dans l'extase de la jouissance amoureuse, dans cette
sorte d'extase que je qualifierais pour ma part, bien plus tard,
d'extase
harmonique.
(Ce qu'un philosophe noir américain avait décrit aussi ainsi : « A
sea is storming inside of me... Baby I think I'm capsizing... The
waves are rising and rising, and when I get that feeling I want
sexual healing : sexual healing is good for me. »)
Et
qu'ai-je ajouté à leurs enseignements, pour l'avoir découvert par
mes propres abandons, si ce n'est que la contemplation, le but et le
privilège de l'homme accompli, que glorifiaient les sages antiques,
n'est pas, comme l'avait dit Socrate (Socrate selon Platon, et toute
la philosophie à sa suite), une sorte d'activité d'artisan qui se
représente l'Idéal, ainsi éloigné dans une représentation, mais
un ravissement d'étonnement — qui est aussi un accomplissement
suprême — dans
la pure jouissance du Temps,
à laquelle on n'arrive jamais plus directement et plus
somptueusement que dans le suprême mouvement de l'abandon au
pur mouvement de la jouissance
du plaisir
amoureux,
qui y mène — royalement.
Cette
découverte, que nous ferions, de l'amour contemplatif — galant
(l'amour contemplatif — galant, cet accomplissement de l'amour en
Occident) impliquait évidemment une réconciliation entre les sexes
— la femme étant devenue, elle aussi, poète —, sexes en guerre
depuis des millénaires, réconciliation que n'avaient connue ni
« l’assemblée de vieilles lopes » autour de Platon —
pour reprendre le mot de Lacan — ni aucun des siècles suivants, et
une insouciance, que l'on n'avait jamais vue non plus avant, et que
l'on ne reverrait pas avant longtemps, que je découvrirais en
rentrant à Paris l'année suivante, où l'afghan et la
contraception
ouvraient des horizons à la recherche poético-philosophique,
inconnus de toutes les époques de l'Europe, — cette Europe à
laquelle nous ignorions encore que nous allions offrir cette idée
neuve du bonheur : le libertinage
idyllique,
en oubliant l'afghan mais en gardant la contraception —
souveraineté inédite de la femme et de l'art d'aimer.
Après
un dernier été, passé en compagnie de Viky, une jeune Grecque
(bien sûr) de quinze ans, à essayer de mettre en pratique les chics
enseignements de mon cher Aristippe et de sa fille Arété — en
quelque sorte mes nouvelles recherches explosives en matière de
physique —, j'ai abandonné les Libyens haineux à leur sort
pour poursuivre mes recherches sur le plaisir en mouvement — sur le
Vieux Continent —, en me penchant et en résolvant, grâce à la
distinction entre pulsions primaires et pulsions secondaires qu'avait
faite l'élève du vieux Juif viennois, dont je parlais précédemment,
et en reprenant une partie de ses conclusions, un point resté peu
clair chez Aristippe, l'origine de ce sado-masochisme, qui semblait
le contredire, ces plaisirs de l'homme mauvais, c'est-à-dire
nous-même — puisque personne, ni à Athènes ni à Cyrène, du
temps où il y philosophait, ne se serait intéressé aux phantasmes
des esclaves ou des prisonniers – dont on savait bien d'où ils les
tiraient – à l’inverse de ce que fait en ce moment à Orsay
notre époque d'esclaves sans maîtres (peut-on appeler maîtres ceux
qui ressortissent à la caste des usuriers, depuis toujours, partout,
et à juste titre, méprisée…) —, ces plaisirs qui veulent la
ruine des autres ou de nous-mêmes, et dont nous avons finalement
trouvé l'origine dans la guerre que les hommes ont faite et gagnée,
contre les femmes, et dans la pulsion de plaisir primaire contrariée,
produisant ces pulsions secondaires dont nous tenterions de nous
alléger, au moins en partie, par une forme de catharsis assez proche
de celle qu'avait déjà explorée, du temps d'Aristippe, Antiphon à
Corinthe.
Il
y a quelques étés, en compagnie d'Héloïse, j'ai retrouvé
Aristippe au Harry's Bar, à Venise, avec Arété ; ils avaient
quitté les ruines de Cyrène, devenue invivable, et parcourraient la
Méditerranée ; nous avons flanibulé,
tous ensemble, dans le plaisir d'un mouvement nonchalant, sur les
Zattere — dans la Beauté.
Je
crois sincèrement qu'il a aimé ce que nous avions fait à partir de
son enseignement, grâce à la poésie et à la liberté des femmes —
qui n'auront pas duré très longtemps – comme un interlude
ravissant.
Le
20 octobre 2014
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Viky's
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Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 1970
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