lundi 20 octobre 2014

Aristippe au Harry's bar




J'ai rencontré Aristippe à Cyrène, — l'année où Kadhafi prit le pouvoir en Libye. Mon père était alors en poste à Benghazi, où il dirigeait une société pétrolière. J'étudiais par correspondance, ayant été renvoyé de Marcel Roby — où j'étais pensionnaire — pour attentat à la bombe ; en fait, une explosion — certes aussi violente que malheureuse dans cette période d'agitation anarchiste —, au décollage non autorisé d'une fusée de ma conception, propulsée par un propergol solide (un mélange de sucre et de chlorate de soude…), explosion due à une erreur dans la conception de la tuyère propulsive, erreur que quelques essais supplémentaires dans le parc de l'établissement — qui me furent donc ainsi refusés — auraient permis de corriger.

Génie incompris des sciences physiques, je fus donc, moi aussi, exilé, en Libye, par l'autorité combinée de l’Éducation Nationale et de mon père.

Ainsi privé, par le climat libyen accablant, de l'usage de mes Westons, de mes blazers croisés anglais et de mes pantalons de flanelle grise, interdit par ailleurs de Drugstore et d’explosifs, je décidai donc, entre les cours particuliers de M. Collot, professeur, belge, de littérature française à l'Université locale, et ceux du British Council, de me tourner vers la philosophie. Une rencontre improbable m'y encouragea.

La Montagne verte étant la seule région pourvue de hauteurs et d'une (belle) végétation le long de cette immense plage de sable de 1770 km de long, et profonde d'autant, qu'est la Libye — vaste désert aux airs et aux ergs fantastiques – que je découvris aussi —, nous nous y rendions souvent, mes parents, leurs amis et moi, — pour nous baigner sur ses rivages sauvages et infréquentés, et pêcher, au tuba et au harpon, des homards.

Cyrène constituait aussi notre destination favorite, avec ces plages, que les indigènes de la région, encore plus dangereux et haineux que ceux du reste de ce méchant pays, laissaient volontiers aux romantiques — même si je ne suis pas certain que cette dernière épithète soit la plus appropriée pour qualifier les anciens de l'Afrikakorps, les rudes Texans, et leurs désirables femmes, concurrents et amis de mon père, — qui nous accompagnaient dans ces périples merveilleux, mais dangereux.

Et c'est ainsi que, dans les ruines du temple d'Apollon, je fis la connaissance, à Cyrène même, d'Aristippe, de sa philosophie et surtout de sa fille, Arété, qui prirent bientôt toutes deux dans mon cœur la place qu'y occupait précédemment la physique. J'étais amoureux de la belle philosophe, et de la philosophie de son père, — comme on l'est à quinze ans.

Aristippe avait été, à Athènes, l'élève de Socrate, — dont il me parlait souvent avec admiration. Mais celui dont il me disait être le plus proche était bien sûr Protagoras, parce que ce dernier avait affirmé que l'Homme est la mesure de toute chose ; et Aristippe se moquait de mon goût (passé) pour la physique qui pense que l'on peut connaître les choses indépendamment des impressions qu'elles nous donnent (un peu comme ces chercheurs — américains, je crois — qui ont prétendu récemment que la musique n'avait aucune valeur affective intrinsèque, — ce qui serait peut-être vrai s'il pouvait exister quoique ce soit comme de la musique, sans les hommes, ou même seulement si ces derniers naissaient dans des machines insonores perdues dans le vide sidéral — et encore… —, mais qui restera faux tant qu'ils naîtront dans un océan émotionnel et sensualiste, où toutes les vibrations, quelles qu'elles soient, se colorent des émotions qui animent cet océan maternel, conditionnant les impressions futures que produiront, chez l'enfant d'abord et chez l'adulte ensuite, toutes les variations acoustiques qu'ils reconnaîtront, découvriront, ou créeront.)

Héritier en quelque sorte d'Héraclite, qu'il tenait en haute estime, Aristippe pensait que tout était mouvement et que le plaisir — le souverain bien, le but du sage, la seule chose que nous devions rechercher – dans l'instant, qui seul existe – plaisir vers lequel nous tendons dès que nous apparaissons dans ce monde, et même avant — que le plaisir, donc, était dans le mouvement.

Quelques années plus tard, de retour à Paris, je rencontrerais un autre maître, W. Reich, dont l'enseignement était en quelque sorte un peu plus poussé, qui affirmait, lui, que le plaisir est expansion, quand le déplaisir est contraction, que nous recherchons toujours le premier quand nous fuyons le dernier — sauf dans le masochisme, problème qui l'avait longtemps occupé et dont il avait résolu l'équation ; qui voyait là, dans le plaisir et sa pulsation, le propre battement du monde et du vivant, et qui avait même découvert le mouvement, involontaire, du plaisir suprême — lors du coït, par définition génital — dans le réflexe de l'orgasme, identique chez l'homme et chez la femme, où les épaules se soulèvent, quant la tête s'abandonne en arrière, et que le bassin et les cuisses s'ouvrent, tandis que le pelvis se soulève et s'enroule, en vagues contractiles successives, dans l'extase de la jouissance amoureuse, dans cette sorte d'extase que je qualifierais pour ma part, bien plus tard, d'extase harmonique. (Ce qu'un philosophe noir américain avait décrit aussi ainsi : « A sea is storming inside of me... Baby I think I'm capsizing... The waves are rising and rising, and when I get that feeling I want sexual healing : sexual healing is good for me. »)  


Et qu'ai-je ajouté à leurs enseignements, pour l'avoir découvert par mes propres abandons, si ce n'est que la contemplation, le but et le privilège de l'homme accompli, que glorifiaient les sages antiques, n'est pas, comme l'avait dit Socrate (Socrate selon Platon, et toute la philosophie à sa suite), une sorte d'activité d'artisan qui se représente l'Idéal, ainsi éloigné dans une représentation, mais un ravissement d'étonnement — qui est aussi un accomplissement suprême — dans la pure jouissance du Temps, à laquelle on n'arrive jamais plus directement et plus somptueusement que dans le suprême mouvement de l'abandon au pur mouvement de la jouissance du plaisir amoureux, qui y mène — royalement.

Cette découverte, que nous ferions, de l'amour contemplatif — galant (l'amour contemplatif — galant, cet accomplissement de l'amour en Occident) impliquait évidemment une réconciliation entre les sexes — la femme étant devenue, elle aussi, poète —, sexes en guerre depuis des millénaires, réconciliation que n'avaient connue ni « l’assemblée de vieilles lopes » autour de Platon — pour reprendre le mot de Lacan — ni aucun des siècles suivants, et une insouciance, que l'on n'avait jamais vue non plus avant, et que l'on ne reverrait pas avant longtemps, que je découvrirais en rentrant à Paris l'année suivante, où l'afghan et la contraception ouvraient des horizons à la recherche poético-philosophique, inconnus de toutes les époques de l'Europe, — cette Europe à laquelle nous ignorions encore que nous allions offrir cette idée neuve du bonheur : le libertinage idyllique, en oubliant l'afghan mais en gardant la contraception — souveraineté inédite de la femme et de l'art d'aimer.

Après un dernier été, passé en compagnie de Viky, une jeune Grecque (bien sûr) de quinze ans, à essayer de mettre en pratique les chics enseignements de mon cher Aristippe et de sa fille Arété — en quelque sorte mes nouvelles recherches explosives en matière de physique —, j'ai abandonné les Libyens haineux à leur sort pour poursuivre mes recherches sur le plaisir en mouvement — sur le Vieux Continent —, en me penchant et en résolvant, grâce à la distinction entre pulsions primaires et pulsions secondaires qu'avait faite l'élève du vieux Juif viennois, dont je parlais précédemment, et en reprenant une partie de ses conclusions, un point resté peu clair chez Aristippe, l'origine de ce sado-masochisme, qui semblait le contredire, ces plaisirs de l'homme mauvais, c'est-à-dire nous-même — puisque personne, ni à Athènes ni à Cyrène, du temps où il y philosophait, ne se serait intéressé aux phantasmes des esclaves ou des prisonniers – dont on savait bien d'où ils les tiraient – à l’inverse de ce que fait en ce moment à Orsay notre époque d'esclaves sans maîtres (peut-on appeler maîtres ceux qui ressortissent à la caste des usuriers, depuis toujours, partout, et à juste titre, méprisée…) —, ces plaisirs qui veulent la ruine des autres ou de nous-mêmes, et dont nous avons finalement trouvé l'origine dans la guerre que les hommes ont faite et gagnée, contre les femmes, et dans la pulsion de plaisir primaire contrariée, produisant ces pulsions secondaires dont nous tenterions de nous alléger, au moins en partie, par une forme de catharsis assez proche de celle qu'avait déjà explorée, du temps d'Aristippe, Antiphon à Corinthe.

Il y a quelques étés, en compagnie d'Héloïse, j'ai retrouvé Aristippe au Harry's Bar, à Venise, avec Arété ; ils avaient quitté les ruines de Cyrène, devenue invivable, et parcourraient la Méditerranée ; nous avons flanibulé, tous ensemble, dans le plaisir d'un mouvement nonchalant, sur les Zattere — dans la Beauté.

Je crois sincèrement qu'il a aimé ce que nous avions fait à partir de son enseignement, grâce à la poésie et à la liberté des femmes — qui n'auront pas duré très longtemps – comme un interlude ravissant.


Le 20 octobre 2014




Viky's love letter
in Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 1970







.