mardi 28 mars 2017

Le Passage au Nord-Ouest










 Les Sensualistes ont donc décidé de rendre publics et certaines de leurs actions et les résultats de leurs recherches qui, dans les années 80, s'étaient montrés à plusieurs occasions sur les scènes de l'underground de quelques métropoles européennes — et ailleurs aussi —, et qui pendant les dix dernières années s'étaient poursuivies dans une parfaite occultation, parfaitement délibérée et du genre de celle que Breton avait souhaitée pour le mouvement surréaliste dans les années 30, ou de celle qui avait présidé également à l'existence et à l'activité de certains groupes — comme l'Internationale Situationniste — dans les années 60 et 70.
   
  Bien sûr, on a dit et écrit — sûrement en ayant en partie raison — que les motivations qui animaient les surréalistes à l'époque, et ceux qui les suivirent, étaient liées à leur tentative — déterminée par leur volonté d'agitation politique dans le court terme — d'importer dans le champ de l'art des comportements et des méthodes hérités de l'agitation révolutionnaire politique de la deuxième moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
 
  Mais si ce goût pour l'occultation, issu de cette fascination pour le complot (le cardinal de Retz et la première Internationale pour Guy Debord...) et pour la rigueur théorique et organisationnelle des révolutionnaires politiques russes (chez Breton par exemple...), peut facilement être remarqué, on ne peut nier que cette volonté — chez certains tout au moins — de ne pas apparaître fut plus profondément encore héritée de cette volonté de vivre sa vie comme "un voyage ayant tout son sens en lui-même", c'est-à-dire de faire de sa propre vie, et en passant, une œuvre d'art, qu'avaient déjà mise en avant les dandys au XIXe siècle, et qui avait été célébrée et en partie réussie par Nietzsche (quand il glorifiait son effroyable dilettantisme) et par tant d'autres qui, de Casanova à Edward John Trelawney, de Rimbaud à Valéry Larbaud, de Gauguin à Blaise Cendrars, de Picabia à Marcel Duchamp — sans oublier Arthur Cravan — avaient renoncé aux impérieuses routines pour se livrer, qui à l'art et à la poésie, qui aux aventures, à l'amour, à l'amitié et à l'intelligence du monde.
  
  C'est à ce courant particulier de l'art et de la pensée, très éloigné de la vision de l'art comme un des multiples “petits métiers prenant place dans la division sociale du travail, et très éloigné aussi de toute considération corporatiste ou carriériste, que se rattache le mouvement des libertins idylliques tel qu'il s'exprime dans l'Avant-garde Sensualiste.



Les premiers principes doivent être hors de discussion  :
 Ne travaillez jamais



  On admet généralement — quoique aujourd'hui les artistes soient de plus en plus fonctionnarisés — par des États ou le Marché— et que leur intégration sociale à la suite d'une formation professionnelle, d'un cursus, et puis l'établissement d'un curriculum vitae, et l'idée d'un plan de carrière les fassent de plus en plus ressembler aux autres membres de la société spectaculaire, esclavagiste, marchande — qu'un certain nombre d'individus dans cette immense agitation esclavagiste, spectaculaire, marchande, donc, (qui occupe une grande partie de la planète) vivent quelque peu en dehors de cette agitation (je parle là de quelques écrivains, quelques philosophes, quelques peintres ou plus généralement ceux que l'on nomme des plasticiens — et quoique là encore la nécessité d'alimenter la machine médiatique ait créé à beaucoup une sorte de carrière particulière de divertisseurs —, on admet donc, disais-je, généralement, qu'un certain nombre d'individus, les artistes, aux conditions que je viens d'énoncer, puissent venir parler à d'autres de ce que ces autres, tout occupés à leurs impérieuses routines, ou accablés par les misères de toutes sortes, n'ont pas le temps, le loisir, l'envie ou la nature d'explorer.

  Les Sensualistes ne différeront des formes précédentes de cette sorte d'artistes qu'à ces détails essentiels près : le plus souvent lorsqu'ils abordaient des thèmes philosophiques ou existentiels les artistes nous parlaient de la Séparation, de leur misère individuelle, de leur souffrance plus ou moins sublimée, quand ils ne se cantonnaient pas à l'application drôle, étonnante, poétique de quelques nouvelles trouvailles de la technologie, de quelques applications nouvelles de petites choses que l'on connaissait déjà ; ils avaient abandonné le plus souvent toute vision théorique historique générale — comme le reste de la société d'ailleurs (sauf celle qui compte ou qui prie) —, tout dessein messianique (et même ils redoutaient cela plus que tout autre chose), tout messianisme de l’Homme, et même toute idée de possibilité de célébration de l'existence, de la beauté de l'existence, et du monde. Ils avaient leurs raisons pour cela.

  … Et, par ailleurs, leur art et leurs vies faisaient deux.

  Si l'on doit considérer les sensualistes sur le fond, et dans leur façon d'apparaître dans le monde, c'est cela qui les sépare de ceux qui les ont précédés.

  Ils n'appellent pas à descendre dans la rue pour régler des questions secondaires : ils appellent au coup du monde, et savent que sa réalisation prendra du temps.

  Ils ne chantent pas (pas plus qu'ils n'illustrent) la misère, le désespoir, la Séparation, la souffrance, l'atomisation des producteurs-consommateurs, l'autodestruction : ce sont des dandys solaires et, contrairement aux dandys précédents, ils aiment l'amour, ils aiment l'ardeur, ils aiment la douceur, ils aiment la beauté, bref, ils sont plus près, pour ce qui est de la vie, de Trelawney que de Byron, de Casanova que des artistes du moment, ou, dans la théorie, plus près de Nietzsche que de tous les penseurs du doute et de la désespérance ; ils sont les hérauts, les théoriciens de la beauté, de la santé, de la puissance, de l'équilibre, de la jouissance abandonnée, de la tendresse aimante, de la création sans limite, de l'intelligence sans ambages et sans respect.

  Ils disent :

 “La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre lisez La Confession d'un enfant du siècle. La pente est fatale, une fois qu'on s'y engage. Il est certain qu'on arrive à la méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirper le mal par la racine. L'on devient méchant je le répète, et les yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que j'avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans.

  

 Dans la question de la conduite de la vie, la plupart préfèrent s'en tenir au bien connu. Des mariniers, en quelque sorte. Certains s'éloignent un peu des rivages ordinaires : hors-bord ou cabotage. À la hâblerie et au chiqué. Requins et rascals. Pour ce qui est des aventures en haute mer, et de cette fameuse recherche du Passage au Nord-Ouest, il n'y en a guère qui s'y intéressent : les livres de bord que l'on a retrouvés le confirment : toutes ces affaires sont incertaines ; personne ne veut pleurer sur un cheval, battu, à Turin, et le golfe de Mexico n'est pas une fin en soie.

  De toute façon, pour la plupart — et c'est bien ainsi pour le moment —, il y a toujours fort à faire à terre, et puis on trouve si difficilement les belles aventurières, les beaux aventuriers avec qui tenter l'aventure, et de toute façon les moyens ou le temps — quand ce ne sont ni le courage, ni l'envie, ni les belles ladies, ni les gentlemen, manquent le plus souvent cruellement.

“La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer.

et 
 
L'ambition ardente exile les plaisirs dès la jeunesse, pour gouverner seule”.
Nous, nous ne connaissons pas l'attrait des violentes agitations. Ceux que nous plaignons de leurs embarras, méprisent notre repos.”




  Tous mes amis ont quitté l'art et la manière pour rejoindre le mauvais monde, y suivre de pénibles et prévisible destins ; certains ont néanmoins voulu continuer une petite expression personnelle qui leur faisait du bien. Ils ont eu bien raison. Nous, nous avons poursuivi, nous poursuivons une aventure extraordinaire, et nos explorations bouleverseront l'idée même que le monde se fait de lui-même.

  Le Passage au Nord-Ouest est le récit de ce voyage tantôt intérieur, tantôt dans l'ample amour, le vaste monde.

  Lorsque l'on quitte tôt le monde, on voit ceux que l'on connaissait déjà “retourner les uns après les autres au travail, à l'ennui, aux temps morts, aux mensonges, à toutes les familles”, même après un bref moment de volonté d'intelligence critique du monde et de tentative de mener quelque existence poétique. Tous ceux que nous avons rencontrés, ou presque, ont ensuite quitté l'art et la manière, pour rejoindre le mauvais monde, y suivre de pénibles et prévisibles destins.

  Au début, il y avait déjà, et c'est un minimum, le détournement, et bien sûr les Poésies I et II de Lautréamont. Nous nous amusions de ces façons :

L'abus des sentiments détruit le travail et l'abus du travail détruit les sentiments.

La théorie et la pratique se conseillent, se suppléent ; quiconque ne connaît qu'une des deux, en renonçant à l'autre, se prive de la compréhension de la totalité. Lautréamont aurait dit : "se prive d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites, le peu de gens avec qui on communique n'était pas fait pour m'en dégoûter ; quand j'ai commencé l'étude de l'Homme j'ai vu que ces sciences lui sont propres, que je sortais moins de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant. Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l'étude de l'Homme ; c'est elle qui lui est propre. J'ai été trompé : il y en a plus qui l'étudie que la géométrie.

  Mais sur ce point nos détournements mentaient. 

  Cela faisait aussi : 

L'analyse théorique des faits ne pleure pas, elle possède une sensibilité latente qui prend au dépourvu, emporte au-dessus des misères, apprend à se passer de guide, fournit une arme de combat.”

  Nous nous décrivions ainsi à quelque temps de là, dans un texte intitulé : Odyssée — puisque au début c'est cela, on sait que l'on s'embarque pour un long voyage, mais l'on ne sait pas que l'on trouvera le Passage au Nord-Ouest.



Odyssée


  Rappel des épisodes précédents : dans une société dominée par la circulation des marchandises et son spectacle, produits et reproducteurs de la Séparation et de la perte de la communauté entre les hommes, une poignée d'individus soucieux de résoudre les énigmes posées par un tel état de fait essaie de démêler les causes et les influences de cette situation.
Ils en cherchent les raisons et essaient de découvrir où elle peut mener, et bien sûr ils réalisent de fiers exploits pour qu'elle aille dans un sens plus humain ; soucieux de l'humanité et de la grandeur des hommes, dans une société où ceux-ci sont assujettis à l'esclavage du salariat et de sa consommation corollaire, de grandes énigmes se posent à eux; parmi celles-ci l'origine de la passivité des hommes, de leur folie sadique ou masochiste — selon le cas et les situations.


  C'est une longue histoire ensuite que je ne raconterai pas aujourd'hui : tout ce que l'on peut dire c'est que parmi ceux que l'on croisait, et avec lesquels on se liait parfois, il y avait ceux que l'on voyait crispés, enfermés dans leurs défenses et engagés dans les implacables et maigres destinées impliquées par leur programmation sociale, et qui allaient nous rejouer des scénarios de vie bien connus parce que presque rien, matériellement, intellectuellement, caractériellement, poétiquement ne leur permettait d'y échapper, et d'autres qui étaient dans la déstructuration permanente avec l'alcool et les psychotropes, la fête ou la misère, le froid ou la chaleur tropicale, la faim ou l'opulence, le désir de maltraiter ou d'être maltraité. Il est certain qu'il est difficile de trouver la voie vers l'intelligence critique du monde, de l'histoire, de l'avenir du monde et de l'avenir de l'histoire, intelligence qui pour nous était inséparable de l'amour, la poésie — pour parler comme les Surréalistes — que nous cherchions ; et il est certain aussi que nous n'aurions jamais pu entamer cette exploration de ce que peuvent être la vie, l'amour, l'extase amoureuse, et encore moins découvrir les formes de l'expression théorique et poético-artistique de tout cela, sans rechercher et trouver des lieux préservés ou poétiquement reconstruits, et avec d'autres personnalités préservées — de belles âmes — ou poétiquement reconstruites. La grande santé, dont parlait Nietzsche, et telle que, puisqu’il n'avait pu la vivre, nous l'avons définie, l'ayant connue — celle qui est : Ni vin, ni fête, ni fumée — ; et la puissante et paisible jouissance du Temps — extasiée, enamourée —, on ne la trouvait pas dans les livres, ni dans la réalité : il fallait l'inventer.

  L'éloge véritable et jamais osé de l'amour ne peut être fait que sur le terrain et à partir de la surabondance, de l'équilibre et de la vie qui les permettent, et lorsque la rage, la violence ou l'apathie et la désespérance que produisent leur manque et le manque de respect ont été, soit analysées et évacuées, soit sont de trop faible puissance pour être vraiment significatives, et encore cet éloge ne peut-il être fait que dans des conditions qui permettent l'usage de cette puissance naturelle déployée.

  Dans l'éloge kitsch de l'amour ce qui gêne, même si cela n'est jamais formulé, c'est qu'il s'agit d'un éloge fait par des naufragés qui s'accrochent à quelques bribes de sentiments et de volupté comme à une bouée, et alors que l'on sait que, de toute façon ils vont devoir y renoncer, qu'ils n'auront de toute façon pas le courage — habitués sans doute qu'ils sont au manque et à la souffrance —, pas plus que les moyens de développer leurs existences sur les bases de l'amour, de l'intelligence et de la poésie.

  L'éloge kitsch de l'amour traduit la nostalgie et la violence, et la rage aussi, de ceux qui ont toujours été négligés, maltraités, mal aimés, qui n'ont pas été faits pour l'amour, et pour qui le monde n'est pas fait ; mais cette violence est enrobée de sirop ; c'est cet éloge kitsch de l'amour qui nous sera vraisemblablement opposé avec la pseudo hétérosexualité et sa prétendue génitalité masturbatoire et fantasmée.
  
  À ce quitte ou double que nous avons joué, nous aurions tout aussi bien pu tout perdre, tant il est vrai que l'on échappe que très difficilement à l'une ou l'autre de ces alternatives : la banalité des existences programmées d'un côté, la déstructuration destructrice ou autodestructrice de l'autre ; le bonheur a fait que nous avons rencontré non seulement la puissance de la poésie amoureuse et de la jouissance amoureuse non pas comme un miracle qui dure un week-end ou trois mois ou même trois ans, ce qui est déjà bien beau, mais comme un miracle répété et intensifié tout au long des années, et que plus encore nous avons pu découvrir, en voyant les manifestations poétiques et artistiques que tout cela déployait devant nous, le plus bel art, les plus belles œuvres d'art, la plus belle théorie, sans doute parce qu'elles correspondent à cette exigence que nous avions formulée clairement que l'art et la théorie ne soient que l'expression visible de tout un mouvement profond de reconstruction de la vie, de la personnalité et des relations amoureuses et poétiques autour de la santé puissante, heureuse, extasiée, émerveillée, approfondie, déployée, autour de la beauté sentimentale, solaire et génitale, art et théorie qui comblent enfin toutes nos insatisfactions quant à l'art justement, celles que nous donnait le caractère obsessionnel que l'on percevait dans les travaux de Duchamp par exemple, et dans tout l'art très distancié, y compris celui de Malévitch, du Malévitch du “Carré blanc sur fond blanc” qu'aimait tant Debord, et jusqu'à celui de Beuys, mais aussi celles que nous donnait celui produit par la déstructuration systématique par l'alcool et les psychotropes et les souffrances défoulées — mais jamais dépassées — : l'art de la Séparation.

  Tout de suite, à vingt ans, nous avons su que les moyens de l'art, tel qu'on le comprenait alors, ni même ce qui le refusait (comme la critique situationniste), ne suffiraient pas à résoudre l'énigme et à trouver le Passage au Nord-Ouest ; mais le siècle qui s'écoulait avait déjà laissé entrevoir les voies qu'il nous faudrait suivre.

  Nous les avons suivies, et d'autres aussi. Certains que nous ne connaissions pas, certains que nous connaissions. Certains nous ont parus devoir devenir vraiment fous, la plupart sont retournés au Vieux-Monde et à ses misères bien connues.

  Nous, nous n'avons rien fait d'autre dans la vie que de rechercher ces instants de grâce, l'or du Temps, qui n'est pas seulement une formule poétique ou littéraire mais qui est justement cet état particulier de l'âme, ravie par la douceur de l'amour et tous les beaux sentiments, exaltée par l'ardeur puissante, éblouissante de l'amour charnel, et qui reste ensuite, après la tsunamique extase, dans cette grâce post-orgastique — que nous avons tant explorée —, dans cette vibration tout à fait particulière qui fait l'inspiration poétique, artistique et théorique, enfin celle qui est la nôtre, celle que célèbrent les libertins idylliques de l'avant-garde sensualiste, et nous ne ferons jamais rien d'autre que de conserver l'idée — pour le monde — de cet état particulier de l'âme, afin que si un jour le monde doit être reconstruit, il ne le soit pas seulement comme une ancienne usine ou une ancienne poubelle qui serait devenue propre, unifiée et pacifiée — ce qui pour aujourd'hui est déjà une sorte de rêve inaccessible — mais bien comme ce Palais Idéal propice à cette expérience très humaine de la vie dont nous parlons.
  
  Ainsi, il y aura eu au tournant de ces deux millénaires des individus qui, étant sortis de la vie de famille, comme on disait au IXe siècle, et avant aussi, dans la Chine ancienne, en Hommes vrais et sans situation, en gentlemen, auront renoncé à toute forme de carrière, à tout état dans le monde — d'abord, il faut bien le dire, et c'est la moindre des choses, pour leur propre plaisir —, et qui, ce faisant, auront trouvé les réponses à quelques-unes des questions qui avaient toujours tant occupé les hommes, et qui également, bons princes avec le monde de ce temps, qui, il faut le reconnaître, n'était pas toujours bien plaisant , auront, bien gracieux malgré leurs apophtegmes péremptoires, montré aux hommes les voies vers les arcanes encore inexplorés de l'humanité, et vers lesquels celle-ci justement pouvait s'engager.

  Nous nous sommes donc penchés sur toutes ces questions relatives au travail, à la Séparation, à l'aliénation, et aussi sur celles liées à cette homogénéisation, par la disparition progressive, dans le courant du millénaire qui s'ouvre, des traits particuliers à chacune des grandes civilisations patriarcales avec leurs connotations idolâtres, religieuses, guerrières, poétiques etc. singulières auxquels les vivants d'aujourd'hui sont si attachés, et qui passeront en pertes et fracas, par perte et profits. C'est le sens même de la vie, et aussi de cette homogénéisation du monde que nous avons exploré et dévoilé. Cette homogénéisation et cette unification du monde dont Marx avait parlé, qu'envisageait aussi Condorcet quand il écrivait dans son Esquisse, en pleine Révolution, peu de temps avant d'être arrêté, et à un moment où si peu d'hommes sur la terre pouvaient le lire ou même le comprendre : Il arrivera donc, ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison ; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments n'existeront plus que dans l'histoire et sur les théâtres ; où l'on ne s'en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes ; pour s'entretenir, par l'horreur de leurs excès, dans une utile vigilance ; pour savoir reconnaître et étouffer, sous le poids de la raison, les premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osaient reparaître !

  Nous étant chargés, pour bien dire, de notre propre chef, de toutes ces questions nous ne pouvions faire moins et avoir moins d'audace que de tels hommes, qui eux, pour le coup, parlaient en plein désert, mais qui n'avaient pas encore cette manie de ne s'attacher à des idées qu'au seul cas où elles pourraient se réaliser durant le court laps de temps de leur petite vie et qui écrivaient donc

 “Cette différence de lumières, de moyens ou de richesses, observée jusqu'à présent chez tous les peuples civilisés entre les différentes classes qui composent chacun d'eux ; cette inégalité, que les premiers progrès de la société ont augmentée, et pour ainsi dire produite, tient-elle à la civilisation même, ou aux imperfections actuelles de l'art social ?

  Et c'est cet art-là, et ses secrets, qui nous ont passionnés.

  Le même écrivait encore.

Enfin, l'espèce humaine doit-elle s'améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, et, par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique ; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être également la suite, ou de celui des instruments qui augmentent l'intensité et dirigent l'emploi de ces facultés, ou même de celui de l'organisation naturelle de l'homme ?

  Nous avons juste voulu participer à ces nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, et parce qu'il fallait bien choisir, et que nous n'aimons pas les mathématiques, où il y avait pourtant de belles choses à faire, nous avons choisi les beaux arts amoureux. On peut penser que c'était facile ; mais au final nous ne sommes pas nombreux. : il y en a beaucoup plus à avoir préféré les mathématiques.

  Le zèle pour la vérité est aussi une passion, et nous nous sommes passionnés pour cet art social après Reich, et malgré Freud qui prévenait ainsi dans Malaise dans la civilisation : “Quant à l'application thérapeutique de nos connaissances à quoi servirait donc l'analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? En dépit de toutes ces difficultés on peut s'attendre à ce qu'un jour quelqu'un s' enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées.

  Nous sommes ces quelques-uns : we few, we happy few, we band of brothers.

  Comment avons-nous vécu : un collage le disait:

  Ces charmants héros encore pionniers sur cette terre où les commerçants sont plus militaires que les tankistes de l'armée, ces anges qui se ressemblent, ont su rejeter les oukases des conventions pour vivre, royalement, à leur manière unique. On s'étonne du peu qu'il faut pour vivre royalement du moment qu'on sait vivre ; ils se connaissent et se sont organisés autour de cette découverte d'eux-mêmes ; l'une de leurs priorités : vivre au Sud dans la région du merveilleux, la paradise valley qui n'est pas ce lieu écarté et solitaire décrit dans les dictionnaires mais une enclave luxueuse, luxuriante où chaque propriétaire qui n'a, certes, rien d'un ermite mène un train de vie de grand seigneur ! L'air, l'eau, le soleil, la tranquillité sont garantis : pas de pollution, pas d' hiver et pas (encore) de surpopulation : un paradis pour la dolce vita.

  Le même collage disait aussi :

  “Oiseaux de paradis, chercheurs d'or, inutile de chercher ailleurs, la Beauté c'est la seule façon réaliste d'imaginer l’avenir”

  C’était un bien beau collage qui s’appelait “L'adolescence retrouvée” Il faisait aussi quelque chose comme :

Exquis jeune gens
Belle jeunesse
Adorables et frais,
Curieux de tout
The Spectacle
Turns princes and princessess into
Old people

Si l'on se prend pour un général
Un manager
Une parfaite maîtresse de maison
Un archevêque...
Un agriculteur
Un artisan
Un commerçant
Un chef d'entreprise
Un cadre supérieur
Un membre des professions intellectuelles
Des professions intermédiaires
Un employé
Un ouvrier
Un riche ancien
Un riche nouveau
Une executive-woman
Fatale sculpturale
Ardente glaciale aventurière
(Même les filles s’y mettent!)
Un nouveau groupe de plasticiens...
C’est une erreur...

Appartenir à des familles
 Acquérir ce sens du tragique qui est la marque des ...
Être célèbre, couronné de succès
Tout ça fait vieillir

Couvrez-vous de courage ! 
Tout à fait franchement
Vous n’imaginez pas les sacs de vipères que vous dénicherez
Si vous vous lancez
Invraisemblable carrière
Dans le monde brutal
Des dragueurs 
Des snobs
Des supporteurs de foot
Des bureaucrates, nanas complices, stars, chefs d'entreprise, 
Joyeuses bandes de copains
Bref, des vieux

Pensez à votre avenir
Votre fraîcheur juvénile:
On s'exalte à deux pour jouir
De ce merveilleux
Comme des dieux

Je pèse mes mots  
J’enquête pour vous :
Le sel de la vie c’est de jouer
Avec ceux qui savent rester eux-mêmes.


 Il faisait aussi :

French Bo
Los ! Wann? Wann?

Pour connaître
L’extase
Il vit
Autour des sources chaudes de l’amour

Aimé, il jouit de la vie
Croit seulement
À la beauté lucide
De la passion intime
Qui
Délicieusement
Triomphe de l’apparence
Et du futile
E
Bien sûr
Provoque
L’émerveillement
De calmes richesses
Des moments de bonheur parfait
Brille dans le soleil
Illumine les journées
Remplit le cœur d’une joie immense.


  Les Sensualistes ont toujours dit qu'ils étaient des artistes de vie, et qu'ils faisaient ainsi un art philosophique qui s'inscrivait dans la guerre du temps, art dont ils espèrent qu'il pourra infléchir (par le texte, l'image, la forme, l'objet, la légende etc…) le cours de celui-ci. Ils ont toujours affirmé qu'ils le faisaient et le feraient sans ambages et, bien qu'ils le considèrent comme l'essentiel, avec ces façons dégagées de dilettantes qui leur paraissent la marque minimum de ce qui vient ; et aussi qu'ils utiliseraient toutes les formes d'expression et tous les moyens techniques avec cette grande liberté quant aux moyens et aux sujets de la création à laquelle a abouti tout le mouvement de l'histoire de l'art et de la poésie — liberté qui est le plus bel apport de ce mouvement (de l'art et de la poésie) à l'histoire encore balbutiante de l'individu —, sans s'attacher fétichistement ni aux uns ni aux autres.

  Les Sensualistes ont toujours défendu l'égalité des amants, l'intelligence débarrassée des dogmes, le farniente magique, inouï, amoureux, la jouissance puissante et paisible du Temps, et la nécessité de l'humanisation globale de la conscience et du monde ainsi que celle de la conscience globale du monde et de l’humanisation. Aujourd'hui, ils ont décidé de donner un caractère plus public à tout cela.

  Les Sensualistes annoncent donc deux nouvelles : une bonne et une mauvaise.

  La bonne, c'est que la passion, l'extase, la gloire amoureuse, la délicatesse des sentiments, l'élégance des âmes existent et qu'il est possible de les connaître aujourd'hui. Ce qui était assez généralement contesté

  La mauvaise, c'est que toute la vie est à changer, et le monde à refaire.




R.C. Vaudey. 2002




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R.C. Vaudey
Collages ; 1986/1987






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mercredi 22 mars 2017

De la philosophie considérée comme une aventure et une œuvre d'art






Cher ami,


Je dois trois fois la vie à mon père, ce héros, jeune ex-légionnaire dont les yeux bleu-gris-vert avaient envoûté ma mère, qui était tombée follement amoureuse de lui, au point d’accepter de lui sacrifier sa liberté fraîchement retrouvée de jeune grande-bourgeoise divorcée de Jacques-Jocanthe Sebastiani, qui était lui, si mes informations sont bonnes, à Tunis procureur général des armées. Rentière, n'ayant que faire de la différence de classe qui les séparait, elle épousa donc, une semaine avant ma naissance, son amant et le père de son enfant dont on peut dire, à en juger le résultat, qu'il avait été un excellent choix.


Voilà pour la première fois.


La deuxième fois, mon père, ce véritable héros j'ai la chance de pouvoir dire cela , ne me donna pas vraiment de nouveau la vie mais il me la sauva.


En 1969, nous habitions Benghazy, en Libye, où il dirigeait un petit comptoir d'une compagnie pétrolière française bien connue.

J'allais avoir quinze ans et je finissais l'été sur la plage du Club français avant de rejoindre le Lycée Marcel Roby, à St Germain-en-lay, lorsque Mouammar Kadhafi, alors jeune colonel de vingt-sept ans, déclencha son coup d'état contre le roi.

Un matin, je fus réveillé par ce que je crus tout d'abord être le bruit de rideaux de fer que l'on aurait fermés, rideaux de fer que les commerçants locaux installaient systématiquement devant les vitrines de leurs boutiques, et au bruit si particulier : en fait, il s'agissait de tirs de Kalachnikovs. Dans ce quartier résidentiel que nous habitions, il y avait dans le voisinage la villa d'un ministre du roi à laquelle les putschistes donnaient l'assaut.

Ce fut quelques nuits plus tard que je fus réveillé par un cri puissant de ma belle-mère : elle avait vingt-sept ans ; mon père quarante-deux ; ils étaient fougueux ; le marbre résonne. Tout de même, je trouvai cette fougue sinon inhabituelle du moins démesurée, et, bien qu'il fût peut-être minuit, je quittai mon lit et sortis de ma chambre, pour tomber, tout ensommeillé, sur un jeune soudard libyen, la baïonnette au canon de son fusil d'assaut, qui me força à reculer. Totalement endormi, je n'eus pas le temps de comprendre que déjà des cris, en arabe, à la porte de l'appartement, faisait détaler comme un lapin ce chien de Libyen…

Une « patrouille » de trois militaires s'était présentée un peu avant, et, sous prétexte de rechercher des fugitifs royalistes, avait forcé la porte de l'appartement. Après en avoir fait le tour mon père, dont l'anglais n'était pas parfait – il préférait de beaucoup l'allemand –, ayant indiqué incidemment à propos de ma chambre qu'y dormait son « baby » , un des hommes l'avait poussé du canon de son arme dans la cuisine, alors qu'un autre en faisait autant avec ma jeune et belle marâtre, la faisant tomber sur le lit de leur chambre, tout en commençant à défaire son ceinturon… d'où son cri.

D'où mon réveil et ma sortie.

D'où la confusion : le « baby » avait pris quinze ans.

Mais mon père, ce héros, qui, heureusement, avait souvent eu l'occasion de tuer à la guerre lorsqu’il était légionnaire , plutôt que de perdre ses moyens, d'implorer ou de gémir, avait réagi comme il avait été entraîné à le faire : passant le bras gauche sous la Kalach, et avant qu'elle ne le hache, il avait détourné l'arme vers le bas, déséquilibrant le vil Libyen qu'il avait frappé violemment à la gorge, dans un mouvement de close combat que l'on voit souvent repris par le krav maga : mais, plus que ce mouvement, je sais que ce qui avait mis en fuite et terrifié son ennemi, c'est ce que ce dernier avait dû lire dans ses beaux yeux bleu-vert-gris : la rage de tuer, une rage aguerrie qui avait à ce point épouvanté sa fuite et ses cris que les deux autres guignols, amateurs de meurtre et de viol auxquels ils s'étaient exercés quelques heures auparavant sur quatre hôtesses de l'air , tout armés comme des cuirassés qu'ils étaient, avaient détalé de frousse — comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Le lendemain mon père et le consul de France furent reçus par le jeune colonel encore passablement timoré qui deviendrait le dictateur que l'on sait qui se confondit en excuses et promit que des sanctions seraient prises.

Cette fois-là, mon père, ce héros, après me l'avoir une première fois donnée, m'avait sauvé la vie.


La troisième fois où je lui dus la vie est assez particulière. Un de ses amis de Benghazi dirigeait la compagnie Air liquide. Mon père m'avait offert un fusil harpon pneumatique que fabriquait, si j'ai bien compris, la compagnie de son ami. 

Douze ans plus tard, j'emmenais « l'arme » en Inde, pensant pouvoir y pratiquer la pêche sous-marine.

Un jour que nous arrivions, Angie et moi, en bus à Mapsa sur la place grouillante de monde où ces bus se rassemblent, un jeune Goannais d'une trentaine d'année, donc de mon âge, monte d'autorité dans ce bus dont je descendais. Bousculade, insultes : par trois fois, il tente de me frapper ; par trois fois, il voit son bras bloqué ; et puis, soudain, dans un malheureux mouvement réflexe probablement bônois, je lui envoie un coup de tête d'une violence inouïe qui l'atteint entre les yeux : il recule violemment, tombe, se relève le visage en sang, s'évanouit. La foule hostile, qui avait commencé de faire cercle, s'égaille alors en une fraction de seconde, et revient, chacun de ceux qui la composait tenant qui une barre de fer, qui une pierre, qui une bouteille cassée en tesson.

Il arrivait, quelques fois, à cette époque, que les Goannais lynchassent les étrangers : un Nègre américain parce qu'il était noir , un judoka anglais qui avait cru pouvoir faire le cador en en corrigeant certains avaient, de cette façon, trouvé la mort. Il semblait bien que, face à ces centaines d'Indiens, ce fût d'Angie et moi le tour.

Des mains avaient tenté de me saisir par les cheveux, depuis l'intérieur du bus ; cependant, le longeant jusqu'à l'avant, laissant monter Angie, je me tins dans l'encadrement de la porte, protégé ainsi à droite et à gauche, tenant cette foule ivre de meurtre en joue, grâce à mon père, enfin grâce à son fusil harpon que je promenais ce jour-là dans sa housse de grosse bâche d'un orange très vif, fusil harpon qui donnait, avec sa crosse et son canon, et dans cet enveloppement, la parfaite illusion d'un fusil de gros calibre, dont je menaçais les indigènes en leur hurlant : « It's a gun, if you move I shoot. » ; les voyant, sans réel soulagement, reculer, effrayés mais toujours aussi enragés.

Heureusement, les Portugais avaient laissé en quittant Goa une police formée par Salazar, qui inspirait, à juste titre, la plus grande terreur à ceux qu'elle administrait, police qui avait partout ses mouchards, et dont un commissariat était situé opportunément sur cette place, ou très à côté.

Nous vîmes bientôt la populace s'ouvrir sous les coups des longs bâtons des pandores qui avaient été avertis qu'un Européen menaçait de son arme la foule, pandores que nous suivîmes tandis qu'ils nous escortaient distribuant sans ménagement les avoinées le long de cette haie d'horreur, à laquelle nous avions de si peu échappé, jusqu'à ce commissariat où, devant ma volonté de contacter mon consulat, l'Autorité s’excusa.

On ramena ma victime de l'hôpital où il avait été soigné : il pleurait : un de ses amis était parti le jour même pour Bombay : il ne savait pas ce qui l'avait pris.

Grand seigneur, le voyant un pauvre pêcheur, j'offris de lui payer les frais de ses soins, lui faisant me promettre que je serais bien reçu lorsque je passerais à Chapora dont il était originaire , frais qui durent finir dans la poche du commissaire, et puis nous partîmes, avec les pleurs du blessé et les excuses des autorités.

Cette fois encore, mon père, son exemple et son présent, m'avaient sauvé.


Lorsqu'à vingt et un ans, inspiré par Rimbaud, Nietzsche et les situs, je décidai de tout quitter, lui déclarant que les gens que j'estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et que je savais parfaitement que tous leurs amis, si j'avais consenti à poursuivre des études universitaires, m'auraient méprisé autant que si je m'étais résigné à exercer une activité artistique ; et [que] si je n'avais pas pu avoir ces amis-là, je n'aurais certainement pas admis de m'en consoler avec d'autres, il me fit valoir qu'il était prêt à financer ces études jusqu'à mes trente ans et plus, s'il le fallait : il payait déjà ma chambre dans un hôtel d’étudiants à Paris, alors que j'étais à la Sorbonne, et me faisait une petite rente qui, quoique je la trouvasse bien maigre, correspondait à peu près au salaire d'un ouvrier de l'époque ; comme j'insistais en lui disant que pour moi la philosophie était une aventure, et qu'il n'était pas question que je finisse en fonctionnaire pisseux, comme Deleuze, que j'avais pu écouter bafouiller ses délires à Vincennes, ou ridicule, comme Balibar, qui officiait à Tolbiac avec son pantalon à bretelles sous les aisselles, je crois qu'il comprit — tout en la condamnant — d'autant mieux ma volonté de philosopher en vagabondant qu'il avait lui-même tout quitté à dix-huit ans pour s'engager dans la Légion, y cherchant lui aussi l'aventure, et, aussi, parce qu'enfant il m'avait souvent fait écouter une vieille chanson, qu'il aimait parce qu'elle disait son sentiment profond de ce que lui-même était, et, peut-être aussi, de ce qu'il pensait qu'était l'Homme, et comment il fallait en rire, — même si le rire était un peu forcé.


En somme, si je parle peu de mon père c'est parce que j'ai pris ce qu'il m'a donné de meilleur : une excellente éducation dans les meilleurs établissements, et le goût de l'aventure.

Ferenczi l'avait dit, lui aussi : les analystes — en aventuriers de l'esprit —, comme les médecins qui se sont inoculés des venins pour leur trouver des antidotes, doivent d'abord redevenir un peu hystériques pour comprendre et dépasser leur névrose. 

Au début, on ne peut pas faire autre chose. C'est déjà l'éprouvante aventure : et c'est par là que j'ai commencé.

Ensuite, il faut toujours suivre l'exemple d'Anaxarque et de Pyrrhon : aimer la peinture et visiter les gymnosophistes de l'Inde : même s'il n'y a rien à en apprendre, ils vous libèrent du monde.




Et qu'avons-nous fait d'autre
Que de rester « hors monde »
Et de trouver des réponses
Et des solutions
Plus raffinées
Plus poétiques
Plus « sensualistes »
Et authentiquement mystiques —
Aux questions et aux problèmes
Que se posaient
Ceux qui nous avaient précédé
Et dont les vies nous avaient inspiré ?


Tous étaient des hommes libres
Et parfois farouches 
Que l'on pense seulement
À Socrate
À Diogène
À Montaigne
Le plus aimable
Mais qui à trente-huit ans renonça tout de même au monde
Pour se retirer sur ses terres
Ce que je fis au même âge
Et sans vraiment tout d'abord faire le rapprochement —
Que l'on pense à La Rochefoucauld
Que l'on pense à Casanova
Que l'on pense à Goethe
Que l'on pense à Schopenhauer 
Que l'on pense à Nietzsche
Que l'on pense à Rimbaud 
Que l'on pense à Lin-tsi
Des Entretiens duquel je pus lire
Dès sa parution, en 1972,
La première traduction mondiale
Par Demiéville —
Lin-tsi, sorte de Diogène chinois
Mais tout à la fois plus énigmatique
Plus lumineux et moins pouilleux—
Quand Diogène fascinait déjà tant
Les petits branleurs d'adolescents
Que nous étions
Qui nous trouvions au moins un point commun
Avec ce surexcité de la libido
Sous-développé de la jouissance
Et donc de la grâce —
Que l'on pense enfin aux situs
Qui paraissaient alors les seuls dignes héritiers
De ces farouches contempteurs de tous les philistins
De toutes les époques —
Et que l'on imagine notre réaction à la vue et à l'écoute
De ceux qui étaient nos professeurs de philosophie à l'Université :
Balibar
Inénarrable disciple d'Althusser
Lui-même inénarrable soutien de l'U.R.S.S de Croûte-chef
(Quel nom !)
Et falsificateur éhonté de la pensée de Marx 
Clément-Backès : évaporée égérie du même P.C.F. 
Deleuze : crasseux délirant


Mais bon
Nous avons finalement trouvé les réponses
Et les solutions
— Plus raffinées
Plus poétiques
Plus sensualistes
 – Et authentiquement mystiques —
Aux questions et aux problèmes
Que se posaient
Ceux qui nous avaient précédé
Et dont les vies nous avaient inspiré 


Et la puissance et la délicatesse de nos illuminescences mystiques
Passent de loin les pratiques de tous les gymnosophistes…

Quant aux universitaires…
Mieux vaut se taire…
Et laisser à ceux qui viendront le soin et le mérite
De gloser nos œuvres mythiques…




Porte-toi bien




P.S.

Lorsque j'écris que ma mère épousa son amant et le père de son enfant, je dois préciser qu'avec son premier mari, Jacques Sebastiani, elle vivait à Tunis ; qu'ils divorcèrent parce qu'ils ne pouvaient pas avoir d'enfants ; et qu'elle ne rencontra mon père que quelque temps plus tard, après ce divorce, alors qu'elle vivait chez elle à Alger, Villa Flavie. 

Elle garda toute sa vie un grand attachement à celui qu'elle appelait Jacques, et un souvenir émerveillé de leur voyage de noces à Venise, à Rome et à La Porta — dont la famille de Jacques était originaire.


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