vendredi 9 septembre 2016

De l'amour










Sur la plage du ciel
Acrylique sur toile
1993






Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non


Nous sommes, particulièrement dans les sociétés occidentalisées, dans ce moment où est reprise par les masses la destruction des anciens carcans de la morale bourgeoise et féodale — destruction qu'avaient déjà effectuée les libertins à la fin du XVIIIe siècle —, dans le moment de la reprise, sur une plus grande échelle, planétaire, des activités de cette avant-garde, très élitiste et numériquement limitée, des libertins d'il y a deux cents ans, continuée par les artistes tout d'abord, dans tout le cours du XXe siècle, et puis, de plus en plus, par les masses, depuis les trente-cinq dernières années.

Ce que cette époque comprend comme le plus avant-gardiste est donc bien dépassé. Théoriquement.

Comme toujours quelques générations font exactement ce que leur position dans le monde et dans le mouvement du monde leur commande de faire, et comme toujours elles le font très fièrement en croyant improviser : mais leurs luttes sont réelles et leurs difficultés aussi, même si le mouvement de dissolution de l'ordre ancien implique la réussite de leur projet, dans un premier temps, avec les réactions contraires, que nous voyons aussi, que cette réussite implique tout aussi nécessairement.

Dans les zones dites avancées de la société mondiale de l'Injouissance beaucoup sont dans une phase plus ou moins violemment perverse-polymorphe qui correspond bien à la chute de l'ordre hétérosexuel monogame imposé qui avait accompagné, en Occident, le monde de la morale et de la religion monothéiste — puis de la religion scientiste — lui-même dernier mouvement de l'ère patriarcale qui était elle-même depuis toujours le monde de la nécessité, continuée.

Lorsque tombe le masque de la fausse maturité sentimentale et sexuelle, apparaît l'Homme inachevé qu'est l'injouissant, l'Homme du patriarcat : l'enfant pervers polymorphe fixé, par la souffrance, sur une ou plusieurs de ses pulsions pré-génitales ou dans une pseudo-génitalité, phallique-narcissique, elle-même utilisée à des fins auto-érotiques.

Dans l'ère patriarcale, dans le monde de la nécessité et de la division du travail, de la division sociale des tâches, dans le monde où dominent soit la vision religieuse monothéiste, soit la vision marchande, mécaniste-idéaliste, soit une combinaison des deux, les relations entre les hommes et les femmes sont déterminées d'une part par cette victoire — qui remonte à quelques milliers d'années — des puissances du masculin sur le vieil ordre du féminin, la victoire de ce qui aboutira à l'unique dieu patriarcal — avec son double métaphysique — sur les vieilles divinités féminines, et, d'autre part et consécutivement, par l'ordre marchand, scientiste, ce dernier représentant l'élément de dissolution tant de la vision métaphysique et religieuse monothéiste de l'Histoire que de l'ère patriarcale qui la contient —, tout autant qu’il en est le produit.

Dans ce mouvement général de l'humanité les hommes et les femmes, totalement enclanisés et soumis à ces forces, ne se sont encore jamais rencontrés : seuls ceux qui sont libres, sortis de la vie de famille et du monde, sans affaire, qui arrêtent l'Histoire à leur porte pour lui faire rendre compte, peuvent se rencontrer. Au XIXe siècle, Nietzsche, qui satisfaisait à ces critères, n'a rencontré vraiment personne.

Cette détermination absolue des rencontres entre les hommes et les femmes par toutes ces forces coalisées, et le plus souvent inconscientes, de la nécessité, de la religion, de la famille, de la reproduction biologique de l'ordre familial ou social, de la marchandise et de sa logique économiste s'autonomisant, ainsi que par les forces produites par l'écroulement des valeurs religieuses et morales, coercitives et imposées, et plus globalement encore par celles nées de la vieille haine et de la vieille lutte entre les puissances et les mythologies patriarcales et matriarcales toujours à l'œuvre dans les esprits des vivants d'aujourd'hui — toutes forces coalisées qui ont produit cette jobardise masculine brutale et cette vieille duplicité féminine telles que le monde se plaît constamment à nous les rappeler —, cette détermination absolue par l’ensemble de ces forces donc, a rendu jusqu'à présent la rencontre entre les hommes et les femmes impossible réellement. Par leur rabougrissement et leur assujettissement.

De sorte qu'il s'agit de réinventer, ou d’inventer, ce que l’on croit si bien connaître et dont ceux qui sont vivants aujourd'hui sont — encore en quasi-totalité — les produits, quand ils ne s'en considèrent pas comme les victimes : la rencontre charnelle, amoureuse de l’homme et de la femme.
Et alors même que tous ces vivants d’aujourd'hui en sont, d’une façon ou d’une autre, en très grande majorité, dégoûtés, et bien que beaucoup ne sachent et ne puissent échapper à la spirale infernale du préprogrammé qui les y attire irrésistiblement.

Il n’y a, bien sûr, aucun autre danger menaçant l’espèce — qu’il s’agisse des technologies du nucléaire, de la manipulation du vivant, du clonage, ou de toute autre forme des résultats de la connaissance — que cette haine que se vouent les hommes et les femmes — aux uns et aux autres et à eux-mêmes —, et que leur donne un monde où l’amour, la poésie et la délectation sensuelle du monde leur a été et leur sera pour la plupart et la plupart du temps refusés.

Aujourd’hui, on le sait, les uns, enlevés en bas âge au contrôle de "leurs parents, déjà leurs rivaux, n'écoutent plus du tout les opinions informes de ces parents, sourient de leur échec flagrant”, “méprisant non sans raison leur origine, et se sentant bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendrés : ils se rêvent les métis de ces nègres-là.” Ils savent que "derrière la façade du ravissement simulée, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n’échange que des regards de haine”. Et cependant ils y vont quand même.
Pourtant ce mépris et cette haine ils les connaissent bien pour les avoir vécus dans les déchirements, qu'ils ont subi, de ceux qui, par hasard et par toutes les nécessités que j'ai dites plus haut, les avaient engendrés, ou pour les vivre ou les avoir vécus dans leur(s) propre(s) couple(s).

Et les autres — terrorisés par la violence du monde et celle que ce monde a produite en eux —, ils tentent d'imposer à ce monde et à eux-mêmes une chape de plomb morale et religieuse absolue qui puisse les protéger de cette tentation de la violence, et trouvent dans cette tentative furieuse l'occasion de libérer ce mal destructeur et autodestructeur qui les ronge et qu'ils prétendent vouloir combattre mais qui finalement vainc toujours les mal-heureux. Et le plus souvent justement de cette façon-là. Dans la rage purificatrice.

Faire l'éloge dans ces conditions de l'hétérosexualité flamboyante, jouissante, illuminée et mystique, quand elle n'a jamais été et ne peut être, dans la presque totalité des cas, que tout ce que j'ai décrit précédemment, et alors qu’elle paraît ainsi immédiatement responsable de toute la souffrance des unes et des autres — bien que tant d'autres forces se soient appliquées et s'appliquent à la reproduction de cette souffrance —, faire cet éloge-là dans ce moment particulier du monde et pour le public d'aujourd'hui, composé en majorité des chiens de guerre, plus ou moins bien dressés, plus ou moins féroces, du Spectacle mondial et de ses multiples factions rivales — économiques, religieuses, ethniques, politiques etc... — et, pour le reste, de ses victimes, semble une tâche inutile.

Il faut donc considérer que les poètes font ce qu'ils ont à faire et qui s'impose à eux, spontanément, sans aucune considération pour aucun public, et que, plus généralement, une avant-garde n'a pas à s'intéresser, pour les approuver ou les critiquer, aux modes superficielles qui s'agitent, selon la nécessité, à la surface du temps pseudo-cyclique contemplé.

Par exemple, les sensualistes n'ont pas à critiquer ou à approuver l'époque qui joue au libertin, tel qu’on pouvait l’entendre il y a deux cents ans, et même s'ils connaissent les dangers qui, in fine, guettent cette figure maintenant dépassée du libertin, et qui sont ceux de la destruction et de l'autodestruction déchaînées. Ceux de la barbarie. Les sensualistes éclairent le mouvement du temps.

Ils n'apportent aucun "Tu dois" : il faut suivre sa pente et puis son caractère : si l'on aime boire, il faut se soûler, si l'on aime les psychotropes, il faut en abuser, si on a l’âme d’un chien, il faut suivre son maître, si l'on aime la guerre, il faut aller se battre, si l’on aime la débauche, il faut s'y livrer, mais si on aime la médecine, il faut l'exercer. Et si l'on comprend l'histoire comme nous la comprenons, il faut aller, sur sa scène, y jouer.

Bien sûr les sensualistes savent, parce que Breton l'avait déjà fait remarquer, que la question de l’amour est celle qui détermine toutes les fâcheries.

Ils se moquent parfaitement d'influencer qui que ce soit parmi ceux dont les goûts sont déjà formés et que les existences qu’ils ont acceptées renforcent encore.
Ils interviennent dans le cours du temps, pour ce qui vient, et, pour le reste, ils souhaitent seulement connaître toujours ce qu'ils aiment tant.
Ils lancent seulement le disque brillant de leur expérience dans le mouvement du temps : s'il éclaire ce mouvement, tant mieux ; mais si eux-mêmes devaient rester une simple exception, ils sont parfaitement heureux d'être cette exception.

Les Libertins-Idylliques ne souhaitent pas non plus être leur propre “Tu dois” : ce qu’ils sont et ce qu’ils soutiennent leur vient de leur vie ; c’est tout. Contrairement à d’autres qui soutiennent des idées ou des systèmes de pensée qui en fait leur servent de tuteurs, et qui donc, en fait, les soutiennent, eux, ce qu’ils déploient théoriquement ou poétiquement n’est que la traduction — sous ces formes de l’art et de la théorie — de leur propre déploiement. Certains parmi les Libertins-Idylliques ont d'abord été des libertins : aucun n’exclut de devoir — par usure, par nécessité, par goût — le redevenir. D'autres, pour avoir fait le tour de l'enfer, connaissent tout ce qu'il peut receler.
Surfant une vague neuve et puissante, ils savent seulement qu'à ce qu'on en dit, on surfe éternellement.

Cela dit pour ceux que l’usure et la misère mèneraient simplement à attendre les sensualistes au tournant : il n’y en aura pas.

Le bien est déjà fait.

Ce qui importe avec les chercheurs d’or c'est, au-delà de leur destin personnel, l’or et les mines qu’ils ont trouvés...
Et les bonnes cartes qu’ils laissent.



R.C. Vaudey

Avant-garde sensualiste 1
Juillet/Décembre 2003



(Première mise en ligne 7 mars 2014)