mercredi 30 décembre 2015

L'amour contemplatif — galant ?… L’Éden, sensiblement.…










R.C. VAUDEY

 Poésies III




Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.  








Vrai silence


Ce qui fait que, dans l'amour contemplatif galant, les amants ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils atteignent au vrai silence.


Éden


L'homme et la femme sensualistes dans l’amour charnel se laissent conduire, là où l'homme et la femme du commun veulent conduire, — ou être menés ; et pendant que leur esprit ne tend plus à aucun but, leur cœur les entraîne insensiblement à l’Éden.



Goût de l'amour


L'attachement ou l'indifférence que les hommes ont pour l’amour n'est qu'un goût qui leur vient de leur santé émotionnelle — qu’ils tiennent elle-même de leur vie — dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des couleurs.


Mépris de l’amour


Le mépris de l’amour est chez l’injouissant contemporain un désir caché de se venger de l'injustice de la fortune par le mépris de ce bien dont elle le prive; c'est un secret pour se garantir de l'avilissement de sa misère charnelle et affective; c'est un chemin détourné pour garder une considération de soi-même qu'il ne peut avoir par les richesses de sa vie sentimentale.


Le caractère


Le caractère n’est pas, comme on le croit encore parfois, le développement des qualités individuelles premières, sensibles et poétiques, mais bien leur décomposition et leur refonte entière. C’est un second édifice, bâti avec les décombres du premier dont on retrouve parfois les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe à un être que l’on croyait avoir été totalement cuirassé par la souffrance et l’adversité. C’est comme un fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus.



La grâce


La grâce de la jouissance amoureuse est au corps ce que la contemplation qui la suit est à l'esprit.




 Société de l’injouissance


En général, si la société n’était pas une « Société de l’injouissance », tout sentiment simple et vrai ne produirait pas l’effet qu’il produit. Il plairait. Mais il amuse et il irrite. Cette dérision et cette irritation trahissent l’injouissance dans cette société.



Des jugements


Souvent les assertions sensualistes commencent par paraître ridicules dans la première jeunesse, et, en avançant dans la vie, on comprend pourquoi elles sont justes ; elles ne paraissent plus absurdes. On s’aperçoit alors qu’elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et qu’elles sont jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n’en ont lu que quelques pages.
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Plaisants et des malfaisants


On comprend vite et sans peine que la vie a fait des aimables et des vicieux : il n’y a point de siècle et de peuple qui n’aient produit des plaisants et des malfaisants, en quantité — inversement proportionnelle.




Infortunes de la perversion


Le pervers prononce en secret : je suis chargé de l’infortune de la vertu ! et il joue de la cruauté qui l’excite sans jamais le contenter.





Phantasmes


Les phantasmes et les obsessions ont une raison et un propre intérêt, qui fait qu’il est dangereux de les ignorer, et qu’on doit s’en soucier — pour en trouver si possible la cause — lors même qu’ils paraissent déraisonnables.




Souffrances sexualisées


Les injouissants contemporains ont plus de souffrances sexualisées que de désir de vraie volupté; et c'est toujours pour se soulager de ce prurit qu’elles leur donnent qu’ils imaginent ou réalisent des choses innommables, — en vain.




Fureurs et addictions


Les phantasmes se nourrissent dans les souffrances refoulées, et deviennent fureurs et addictions, ou ils cessent, sitôt qu'on passe de l’inconscience réprimée à la conscience abréagiec’est-à-dire celle qui suit le revécu émotionnel autonome. Et pour peu que la vie vous fasse grâce.




Démentir les défauts que nous donne notre histoire


Le caractère prend les bonnes ou mauvaises qualités des situations et des relations par où il passe, et certains peuvent remercier leur enfance, pour y avoir rencontré une plus favorable étoile. Il n’y a point de caractère, si aimable qu’il soit, qui n’ait quelque défaut acquis que ne censurent ni la raison, ni la précaution. C’est une victoire d’homme sensible et conscient de corriger, ou du moins de faire mentir, l’autorité de ces défauts. L’on acquiert par là le plaisir d’être neuf à soi-même, pour ainsi dire, et cette exemption de ce défaut habituel est d’autant plus estimée que personne ne s’y attend. Il y a aussi des défauts de famille, de profession, d’emploi, et d’âge qui, venant à se trouver tous dans un même sujet, en font un monstre insupportable, si l’on ne les prévient de bonne heure.




Sensibilité et jouissance


Lune a autant d’importance que l’autre a de fulgurance. La première sert durant la vie, et la seconde la magnifie. L’une résiste à la négativité, l’autre jaillit dans l’habituelle hideur du monde. La sensibilité se désire, et se refait quelquefois avec l’aide des amitiés, des amours, ou de la grâce de la catharsis ; la jouissance se gagne à force d’abandon et de sentiment. Le désir de la sensibilité naît d’un goût pour la poésie vécue — et réciproquement. La jouissance fait de l’homme un dieu, une histoire d’amour : elle va toujours par les extrémités du triomphe du laisser-faire prodigieux des grâces corporelles et sentimentales — et de la contemplation qui le suit.




L'amour contemplatif galant, forme apothéotique de la poésie et de la volupté


Le libertinage idyllique est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu'il ne tend qu'à retrouver et à conserver la douceur et la poésie qui nous appartiennent dans l’enfance — et que nous avons raisons de croire nous appartenir — tout en les menant à leur apothéose, — sans laquelle elles seraient inaccomplies ; — au lieu que le libertinage sadien ou masochien est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres ou le sien propre.




Fréquenter ceux de qui l’on peut apprendre


Les années de formation doivent servir non pas tant d’école d’érudition que d’école de délicatesse. Dans ces années, il faut choisir ses maîtresses, assaisonnant le plaisir de découvrir l’amour à la joie de s’en laisser instruire. Entre amants la jouissance doit être réciproque. Ceux qui jouissent sont payés du jouissement qu’on donne à leurs extases ; et ceux qui s’extasient, du même bonheur qu’ils reçoivent de l’autre. Notre intérêt propre nous porte à nous abandonner à la jouissance. L’homme sensualiste lit les bons poètes, dont les livres sont plutôt les théâtres des apothéoses du laisser-faire des grâces corporelles et sentimentales que les palais de la vanité ithyphallique ou ithyvulvique, ou les décombres de son contraire.




Préalable


Même si ce n'est pas et de loin un préalable suffisant, l'Humanité ne pourra envisager d'être heureuse que le jour où le dernier trader aura été pendu avec les tripes du dernier festiviste-consumériste contemporain.




Oracles


Il y a des hommes qui, outre qu’ils sont eux-mêmes des oracles qui instruisent autrui par leur exemple, ont encore ce bonheur que leur cortège est une académie de la galanterie, de la délicatesse et de la grâce.




Happy few


Aujourd’hui, si une pensée ou un ouvrage n’intéressent que peu de personnes, cela plaide en leur faveur, mais un livre de moi, connu de vous et de quelques-uns de vos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux...









Le 21 juin 2014






Post-scriptum



Cher ami,


C'est en lisant sur le site d'un excellent écrivain dont j'ignore le nom puisqu'il ne le donne pas — dont je goûte la langue précise et fluide, et toujours parfaite, mais dont, pour le reste, tout me sépare — un remarquable texte de Thomas Bernhard sur le rôle que jouent les « procréateurs » dans la production civilisationnelle de ce que j'ai appelé l'injouissant et que Bernhard, lui, compare à un animal : « Nous n'avons affaire qu'à des animaux mis bas par leurs mères et non à des humains... » , texte tiré de L'Origine, que j'ai repensé à L'amour contemplatif — galant ?… L’Éden, sensiblement… et au : « fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus. » .

L'injouissant, c'est cet être anéanti et détruit dans les trois premières années de sa vie (la suite ne fera que confirmer, plus ou moins dramatiquement, cela) par ses « procréateurs », et que l'on voit, avec le début de l'Histoire et l'apparition de l'esclavage, se répandre comme une peste sur le monde, voulant partout imposer ses goûts de brute, hier bigot féroce et avaricieux, aujourd'hui libertaire-pubertaire et consumériste fanatisé non moins enragé, demain re-bigot toujours aussi féroce, — brute par ailleurs toujours assurée du bon droit de ses goûts de barbare, quels qu'ils soient, mais par contre toujours incapable de ce simple et douloureux constat que fait ici Bernhard.

Je le dis d'autant plus facilement que c'est sur la base de cette même analyse, de ce même constat, et de rien d'autre, qu'à vingt ans nous avons engagé l'exploration primale — que je ne crois pas incontournable de cette misère individuelle, exploration qui aura finalement duré six ans.

De sorte que le libertinage idyllique, l'amour contemplatif — galant, est ce qui résulte de cette tentative de libération de ce qui avait été recouvert par la souffrance qui, on le sait, transforme toujours, plus ou moins totalement, l'or en plomb, les grâces et les béatitudes poétiques de la première enfance en barbarie ; — et pour une sensibilité vraiment humaine, telle que celle que manifeste Bernhard ici, la barbarie est partout.


Porte-toi bien,


R.C. Vaudey


Le 30 décembre 2015


Au cas où le lien ne fonctionnerait pas, ou plus, voici le texte de Thomas Bernhard, copié tel quel sur le site dont je parlais : Nos consolations

Je n'en ai pas vérifié le détail mais la tenue de l'auteur de ce blog me laisse penser qu'il est bien entendu conforme et sans coquilles.

Nous sommes procréés mais non promis à l'éducation. Avec toute leur stupidité nos procréateurs agissent contre nous après nous avoir procréés, ils agissent avec toute la maladresse qui détruit un être humain. Dès les trois premières années de sa vie ils ruinent tout chez un nouvel être humain dont ils ignorent tout, sauf, à supposer qu'ils le sachent, qu'ils l'ont fabriqué inconsidérément et irresponsablement et ils ignorent par là qu'ils ont commis le plus grand des crimes. Dans une ignorance et une bassesse complètes, nos procréateurs il faut bien dire nos parents, nous ont mis au monde et, une fois que nous sommes là, ils ne réussissent pas à en finir avec nous. Toutes leurs tentatives pour en finir avec nous sont des échecs, ils abandonnent de bonne heure la partie mais toujours trop tard, toujours à l'instant où ils nous ont détruits depuis bien longtemps car c'est dans les trois premières années de la vie, les années décisives de la vie, dont cependant nos procréateurs faisant fonction de parents ne savent rien, ne veulent, ne peuvent rien savoir parce que durant des siècles tout a toujours été fait pour favoriser cette ignorance qui est la leur, c'est donc dans ces trois premières années que nos procréateurs nous ont détruit et anéantis avec cette ignorance, toujours détruits et anéantis pour toute notre vie. Il est absolument vrai que dans le monde nous n'avons affaire qu'à des êtres humains détruits et anéantis dans leurs premières années par leurs procréateurs ignorants, bas et peu éclairés, qui font fonction de parents, anéantis pour toute leur vie. Toujours le nouvel être humain est mis bas par sa mère comme un animal et toujours traité comme un animal et conduit à sa perte par cette mère. Nous n'avons affaire qu'à des animaux mis bas par leurs mères et non à des humains, des animaux qui, dès leurs premiers mois et tout d'abord dans leurs premières années, sont détruits et anéantis par toute l'ignorance animale de ces mères qui sont les leurs mais sur ces mères ne pèse aucune responsabilité parce qu'elles n'ont jamais été éclairées, la société a d'autres intérêts que celui d'éclairer. La société ne songe nullement à éclairer et, dans toutes les conditions, dans tout pays et dans toute forme d'Etat, les gouvernements sont intéressés à faire en sorte que la société qu'ils gouvernent ne soit pas éclairée car s'ils éclairaient la société qu'ils gouvernent, il ne faudrait pas beaucoup de temps avant qu'ils soient anéantis par cette société qu'ils auraient éclairée…

Thomas Bernhard, L'Origine, trad. Albert Kohn, Gallimard

 

 

 

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lundi 28 décembre 2015

La clef de l'amour contemplatif — galant





R.C. VAUDEY

 Poésies III






Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.  






VIES




Ô les énormes avenues du pays saint…
Les terrasses du temple !
Qu'a-t-on fait du brahmane qui
À Candolim
M'expliqua les Proverbes ?
D'alors
De là-bas
Je vois encore même les jolies !
Je me souviens des heures d'argent et de soleil
Vers la Chapora river
La main de ma compagne sur mon épaule…
Et de nos caresses debout dans les plaines poivrées…


Un envol de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée —


Revenu ici
J'ai trouvé une scène
Où parachever les chefs-d’œuvre poétiques de toutes les littératures !
Je vous indiquerai la richesse inouïe
Je rapporte là l'histoire des trésors que nous trouvâmes
Attendez la suite !


Certes ma sagesse est parfaitement dédaignée
Dans le chaos du temps présent
Mais qu'est mon néant
Auprès de la stupeur qui vous attend...
Et de celle qui vous accompagne ?




Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé…
Un musicien même
Qui ai trouvé quelque chose comme
La clef de l'amour contemplatif — galant…


À présent
Gentilhomme de fortune d'une campagne aigre-douce
Aux ciels splendides
Je m'émeus au souvenir de l'enfance éblouie
De l'apprentissage théorique à Paris
Ou de l'arrivée
En ferry
À Panajii…
Des polémiques philosophiques…
Des cinq ou six femmes
Que j'ai aimées et perdues
Et des quelques noces de l'amitié
Où ma forte tête m'empêcha de trouver des camarades…


Je n'ai rien perdu de ma vieille part de gaîté divine:
Héloïse et l'air sobre de cette campagne
Alimentent fort activement mon gracieux sensualisme
Et
Comme ce sensualisme peut désormais être mis en œuvre –
Et que d'ailleurs je ne suis plus dévoué à aucun de mes troubles anciens —
J'attends de devenir un très aimable sage…
Contemplatif — vert-galant






Bien que n'ayant jamais été enfermé dans un grenier à douze ans
J'ai connu le monde
Mais je n'illustrerai jamais la comédie humaine…
Sur des plages j'ai appris l'histoire…
À quelque fête de nuit des Indes galantes
J'ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres
D'un
Pas sage
À Paris
J'ai appris la dialectique
Celle qui est censée casser des briques —
Dans une obscure demeure cernée par l'Orient entier
J'accomplis mon immense œuvre...
Depuis toujours en vacance du monde…


L'amour brasse mon sang
Mon devoir m'est remis
Il ne faut même plus songer à cela
Je serai réellement d'outre-tombe…
Et pas de commissions





R. C. Vaudey, le 27 juin 2014. 







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mercredi 23 décembre 2015

L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair — la bohème sensualiste…





Héloïse Angilbert

L'extase totale
(Labyrinthe)

2003






Les choses que je fais avec vous sont si fortes et si douces
J'eusse aimé
À vingt ans
Pouvoir aimer
Ainsi que je le fais
Aujourd'hui
Avec cette ardeur et cette douceur-là
Je vous eusse alors écrit
Des choses sans importance
Mais que j'eusse pensées
Comme celles-ci :




Suprême


L'amour est une fête
Qui s'empare de nous
Sitôt que nous nous y abandonnons
Après nous être bien assurés
Que rien ne viendra déranger
Pendant quelques journées —
D'abord
Le désordre céleste de nos envolées
Ensuite
L'ordre — mystique-illuminé —
De nos sublimes tendresses

À peine les rideaux tirés
Tandis que les journées vont à la peine
Ou à la futilité —
Nous rions et nous nous caressons
Jusqu'à être peu à peu entraînés
Par nos merveilleux baisers et nos délicieuses caresses
Dans la spirale enchanteresse
De la volupté
Et tandis que j'écris ceci
Je revis encore nos derniers accords
[]
[]
N'avait de cesse
De s'épanouir et de danser
[]
[]
Sans rien faire
À l'envi —
[]
Davantage
[]
[]
Onctueux-merveilleux
Divin
Ce qui vous mettait encore plus aux anges —
Comment
Finalement
D'une merveilleuse douceur
[]
[]
Et puis vous disais
L'heur arrivé
À mots feutrés
« Mon amour, s'il vous plaît »
Et comment, alors, il vous plaisait ! —
Avant de me liquéfier
Dans le chant infini
De nos cris de joie et de vie

L'amour, la poésie
Se suffisent à eux-mêmes :
Jeu voluptueux
Jouissance du Temps
Extase suprême

Cette nuit encore
Nos enlacements
Ces bouleversements d'amour
Cet or du Temps
Hors du temps
Tandis que l'on dort —
Eux aussi
Trésor suprême

Depuis le grand salon
De jet-setter  « sensy-bohème »
Ainsi que vous le disiez, pour vous moquer
Que vous nous avez donné
Un mot encore :
Héloïse, je vous aime


[]


Demain
Nous fêterons notre amour
Tous les deux
Et il y aura certainement aussi Al green
Qui chantera pour nous Let's stay together
Dans la nuit et sous la pleine lune
Mais cette nuit je veux remercier Max et Dorothea
Dont j'ai dit ce que je leur devais
Et Breton
Qui dans la famille « psychanalystes »
N'eut pas la chance de connaître le bon —
Mais qui trouva la voie
Ainsi qu'il le chanta :







La poésie se fait dans un lit comme l’amour
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois

Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent

L’œil du milan
La rosée sur une prèle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer
Et la route de l’aventure mentale
Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt.
Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte
Ou d’appeler des témoins

Les bancs de poissons les haies de mésanges
Les rails à l’entrée d’une grande gare
Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis
L’acte d’amour et l’acte de poésie
Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix

Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de cœur ou de nasse
Le battement en mesure de la queue des castors
La diligence de l'éclair
Le jet de dragées du haut des vieilles marches
L'avalanche
La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n'est pas la huitième Chambre
Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir

Les figures de danse exécutée en transparence au-dessus des mares
La délimitation contre un mur d'un corps de femme au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l'éponge des Philippines
Les lacets du serpent corail
L'entrée du lierre dans les ruines
Elle a tout le temps devant elle
L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair
Tant qu'elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde


(Breton. Sur la route de San Romano. 1948)






Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2015






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dimanche 20 décembre 2015

Exorde des Précisions sensualistes (Octobre 2002)
















                  Couverture et quatrième de couverture possibles





« Les hommes, le plus souvent, sont si portés à obéir à d'impérieuses routines, que lors même qu'ils se proposent de révolutionner la vie de fond en comble, de faire table rase et de tout changer, ils ne trouvent pas pour autant anormal de suivre la filière des études qui leur sont accessibles, et puis ensuite d'occuper quelques fonctions, ou de s'adonner à divers travaux rémunérés qui sont tous au niveau de leurs compétences, ou même un peu au-delà. Voilà pourquoi ceux qui nous exposent diverses pensées sur les révolutions s'abstiennent ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu. Mais moi, n'ayant pas ressembler à tous ceux-là, je pourrais seulement dire, à mon tour, "les dames, les cavaliers, les armes, les amours, les conversations et les audacieuses entreprises" d'une époque singulière. D'autres sont capables d'orienter et de mesurer le cours de leur passé selon leur élévation dans une carrière, l'acquisition de diverses sortes de biens, parfois l'accumulation d'ouvrages scientifiques ou esthétiques qui répondaient à une demande sociale. Ayant ignoré toute détermination de cette sorte, je ne revois, dans le passage de ce temps désordonné, que les éléments qu'ils l'ont effectivement constitué pour moi — ou bien les mots et les figures qui leur ressemblent : ce sont des jours et des nuits, des villes et des vivants, et au fond de tout cela, une incessante guerre. »
Guy Debord. In girum







En mai 2002 paraissait le Manifeste sensualiste, grâce à un éditeur qui sans me connaître ni même m'avoir jamais rencontré, ayant reçu le manuscrit par la Poste, avait, dès qu'il avait pu en prendre connaissance, aussitôt décidé de le publier. Tel quel.

Cet ouvrage n'était, dans mon esprit, pas destiné à un grand public, quoique la diffusion des thèses qu'il défend soit, bien entendu, son objet : j'entends par-là qu'à considérer simplement le public d'aujourd'hui, il m’avait semblé que, tant par son ton que par sa forme, et, tout aussi bien, par son fond, il ne pourrait pas être vraiment lisible par beaucoup, et qu'il pourrait encore moins plaire à ceux capables d'en comprendre les bases — ce à partir de quoi il avait pu se développer —, d'en deviner les sous-entendus et d'y déceler, pour les connaître et être capables de les concevoir, les différents jeux de l'art de vivre et de l'art d'écrire qui avaient présidé à sa composition.
Finalement, j'avais vu juste sur un point : cet ouvrage a trouvé peu d'échos, et c'est donc qu'il n'a pas plu, ni à ceux qui, faute des bases théoriques, ludiques et existentielles nécessaires, ne pouvaient pas le lire, ni, non plus, aux quelques-uns, dont on connaît bien sûr par avance les positions, qui, capables un peu mieux de le comprendre, avec son ton singulier et sa composition particulière, ne pouvaient que le rejeter à cause des positions qu'il défend, et qui contredisent si parfaitement aux leurs.
Cet ouvrage n'était pas là pour plaire à ceux dont il propose le dépassement, aussi bien de la vie que des idées, ni non plus à ceux qui n'ont ni vie ni idées, (et qui n'en ayant jamais eu, n'en auront probablement jamais) ; et il ne leur a pas plu : ils ne l'ont pas lu, ou n'en ont pas parlé.

Mais je m'étais trompé sur les suites qu'il aurait puisqu'il a été, assez étonnamment, favorablement reçu et compris par des gens dont j'ignore, et j'ignorais, tout (Jacques Sterchi, Joseph Raguin) et parfaitement incompris et piteusement critiqué par d'autres — qui, je l'espère pour eux, ont choisi le plus démuni des leurs pour en rendre compte — que je connaissais aussi peu, mais dont on aurait pu croire, a priori, qu'ils auraient été capables d'en sentir les raffinements, les allusions et les différents modes de composition, surtout, et dont je ne pensais devoir heurter que les idées.

Ainsi la Quinzaine Littéraire, et alors même que j'avais fait parvenir personnellement, et par le biais de Gallimard, un exemplaire de ce livre à une femme de lettres qui collabore à ce périodique — parce qu'il y a douze ans de cela, une jeune poétesse de mes amies l'avait croisée chez des amis qu'elles avaient en commun (l'auteur de : Critique de la séparation, et sa femme), que nous avions lu et discuté certains de ses ouvrages, qui nous avaient plu, et parce que, plus généralement, elle nous avait paru avoir de la tenue — ainsi la Quinzaine Littéraire, parfaitement renseignée donc, au prétexte de polémique (et pourquoi pas ?) s'est-elle déconsidérée en ne reconnaissant rien, ne comprenant ni ne sentant aucune allusion, ne devinant aucun des modes de composition — particuliers certes, mais que l'on aurait pu pensés familiers à ceux qui écrivent dans cette revue —, se prenant les pieds dans tous les tapis, et qui à force de ferrailler, à l'aveugle, finit par se tuer toute seule de ridicule, avec sa petite plume, en tombant sur Mallarmé (un comble pour elle...), poussant même l'excès, emportée par sa frénésie comique vraisemblablement motivée par l'aigreur envers mon éditeur, jusqu'à nier mon existence ; ce qui est un bien mauvais procédé, et que l'on n'avait pas vu utilisé de longtemps à l'encontre d'un auteur, pour ce genre d'écrit ; un genre pour lequel ils n'étaient pas préparés.

Le Manifeste sensualiste, texte poético-théorique inaugural de l'Avant-garde sensualiste, a bien sûr une histoire — qui est bien évidemment aussi la mienne — et qui, pour remonter aux origines, découle de ce simple fait que, contrairement à beaucoup qui l'avaient lu aussi, je m'en suis tenu, à vingt ans, il y a quelque temps déjà, à la lecture de l'auteur de In girum et à la considération de sa vie, à suivre ses conseils sur la façon de mener son existence, en aventurier de la vie, à la recherche de l'intelligence de l'aliénation et de celle du monde, et que je n'ai rien fait d'autre depuis que — sur les instances d'un autre, qui avait écrit L'amour fou — de rechercher, moi aussi, la liberté, l'amour, la poésie, en utilisant dans cette quête le résultat des recherches, sur ces mêmes questions, de quelques autres encore. C'est tout cela qui, combiné avec mes propres expériences et aussi « les dames, les cavaliers, les armes, les amours, les conversations et les audacieuses entreprises » de mon existence singulière, a abouti au Manifeste de cette avant-garde, fondée il y a dix ans dans une atmosphère de jeu, d'amour et de poésie, comme il se doit, vécue toujours ainsi depuis, et maintenue dans l'occultation depuis tout ce temps ; ce qui n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas les gens — leurs façons et leurs mouvements — à partir desquels j'avais engagé ma vie.

Les autres avant cela, et depuis, ont suivi « sans y penser les chemins appris une fois pour toutes, vers leur travail, leur maison, vers leur avenir prévisible. Pour eux déjà le devoir était devenu une habitude, et l'habitude un devoir. Ils ne voyaient pas l'insuffisance de leur ville. Ils croyaient naturelle l'insuffisance de leur vie. Nous voulions sortir de ce conditionnement, à la recherche d'un autre emploi du paysage urbain, de passions nouvelles. » (G.-E. Debord. Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps)

Pour supporter le ton du Manifeste, qui n'en manque pas, il fallait un certain aplomb, de sorte que les mal assurés, même ceux qui jouent aux affranchis, l'ont trouvé insupportable ; et il fallait aussi, puisqu'il n'en manque pas non plus, ne pas avoir perdu le sens de l'humour et du jeu.

J'ai écrit ailleurs que le Manifeste sensualiste s'adressait à des artistes, au sens de Nietzsche. Et en effet ! Mais cela n'a pas été senti. Des gens ont-ils vraiment pu me croire assez inconséquent pour penser que je voulais engager tout à coup l'ensemble de la population francophone à « Lâcher tout » pour se livrer, aussi totalement que les Libertins-Idylliques, à l'amour, à l'intelligence et à la poésie ? Je l'affirme ici : il n'y a pas de théorie possible du sensualisme dans un seul pays !
C’est l’Internationale Sensualiste, l'Internationale du Plaisir Total, partout et pour tous, et en même temps, sinon rien. Mais arrivé à ce point de ces considérations, il me faudrait écrire sur les sensualistes et l'automation, les « machines idylliques », et peut-être aussi le travail du négatif... et ce n'est ni le lieu, ni le moment.

A-t-on pu croire, une seconde, que je ne sens pas combien beaucoup, dans l'état technologique et idéologique présent du monde, sont nécessaires, à leur place dans la division du travail, au maintien d'une certaine forme de culture, à l'existence d'un certain nombre d'idées et à leur développement — dont les idées sensualistes — et particulièrement dans ces mouvements de grands affrontements économiques, idéologiques et culturels qui se déploient sous nos yeux ?

Comment a-t-on pu penser, pour s'en offusquer, que je pouvais vouloir, par exemple, que les gardiens de musée ne gardent plus le patrimoine et que les enseignants cessent de gloser les livres rares, au prétexte que j'en ai fait publier un ? Les sensualistes font seulement ce que toute avant-garde fait toujours : dégager, en artistes de vie, en éclaireurs, des perspectives, donner des lignes de force, analyser les mouvements précédents, prévoir, et influer sur ce qui en découle, et, parce qu'ils se consacrent totalement et uniquement à l'amour, à l'intelligence du monde et à la poésie, comprendre tout cela — pour pouvoir le goûter plus complètement — et le célébrer vraisemblablement plus subtilement que ceux que toutes ces choses n'intéressent pas vraiment — quoiqu'ils en disent — et qui en ont tant d'autres à faire. Nécessairement.

Nos prétentions qui, on le sent bien, sont grandioses et par ailleurs parfaitement assurées d'elles-mêmes, ne dépassent cependant pas ce cadre-là : nous n'avons jamais prétendu que nous étions des artisans appliqués, des techniciens zélés, des fonctionnaires de l’Éducation nationale, plus ou moins qualifiés. Pas plus que nous avons remis en cause tous ceux-là. Ce sont bien plutôt, à l'inverse, de tristes réveille-matin « tripotée d'abrutis débiles mentaux bafouilleurs, hébétés par les dernières vacances et déjà tout médusés par le calendrier des prochaines... Toute cette racaille bêle... » (L-F Céline, Lettres à la N.R.F.) qui viennent partout prétendre à l'amour, à la poésie, à l'intelligence et à leurs expressions artistiques ou littéraires, et même à leur révolution, par la violence et la misère le plus souvent, tout en menant leur plan de carrière et en tenant à jour, « artistes » ou pas, leur « curriculum vitae ». Et comme le spectacle de la marchandise culturelle ou artistique trouve tout son intérêt à cela, c'est partout que s'étend le règne du faux et du préfabriqué, improvisés de la veille.

Lorsque j'écris que le Manifeste sensualiste s'adresse à des artistes, au sens de Nietzsche, est-ce à dire que les conclusions de l’Avant-garde sensualiste n'intéressent pas le grand public ? Je ne le crois pas : il y a encore, et j'en veux pour preuve la lettre que m'a adressée un homme (Pierre Godeau, pour ne pas le nommer...) qui a, par sa grande spécialisation et son grand savoir été durant toute sa carrière constamment confronté à la mort et à la souffrance dans leurs formes les plus énigmatiques — très à l'opposé de l'atmosphère de la vie des sensualistes, donc — et qui m'écrit que mon « essai philosophique renouvelle en les modernisant les conceptions classiques d'épicurisme et d'hédonisme injustement critiquées et laissées dans un relatif oubli. Le XVIIIe siècle et la Régence trouvent aussi un renouveau dans ce texte. »

Voilà un des meilleurs spécialistes du diagnostic qui en fait un, simple, clair, précis, parfaitement argumenté, et aucunement gêné par le ton et par le style du Manifeste ; il y a donc encore des gens qui peuvent comprendre ce que sont vraiment l'art et la réflexion poétiques et philosophiques sur le monde, et quel genre de vie, et donc de ton et de style, ils peuvent entraîner, simplement parce que, parfaitement assurés de ce qu'ils font eux-mêmes dans ce monde, ils n'ont pas besoin des champs — qui semblent si faciles alors que c'est le contraire qui est vrai — des Arts ou des Lettres pour donner un semblant de poids à leurs existences routinières.

Il y a, par ailleurs, beaucoup d'artistes et d'écrivains, très éloignés de nos positions, dont l’œuvre est nourrie de poésie et de sensibilité, et même de difficulté d'exister — dont l'exploitation artistique n'est pourtant pas dans nos goûts — et que nous pouvons apprécier sur un plan personnel : les déclarations des sensualistes ne les gêneront guère. Elles ne sont pas faites pour cela. On peut très bien faire un splendide art d'hier, et même d'aujourd'hui, et accepter les éclaireurs. Non, ce sont plutôt ceux qui, parfois avec la complicité des institutions d'État, parfois avec celle des trafiquants internationaux des Arts ou des Lettres (pour des raisons évidentes, et aussi occultes), occupent abusivement le terrain et noircissent à l'envi l'horizon intellectuel et artistique, qui se sont sentis et se sentiront menacés par le retour de la Raison dans l'histoire, et dans l'art et la poésie.

Par ailleurs, et c'est aussi pourquoi on sacrifie un peu de ses délicieux plaisirs amoureux à l'écriture, on peut penser que certains lecteurs, pourront trouver dans l'éloge que les sensualistes font de l'égalité des amants, et dans leur dithyrambe à la volupté et à la jouissance savourées, délectées, une nouvelle orientation à donner, ou une confirmation, à leurs propres expériences, quand presque partout ailleurs ce sont la violence et l'abusement, ou le désabusement, qui font entendre leur voix d'autorité.

Enfin, d'autres, jeunes ou moins jeunes, lâcheront tout, comme les sensualistes le firent ou le font eux-mêmes, pour s'engager totalement dans ce genre d'art de vivre particulier — que tout honnête homme admet, même s'il n'y trouve pas son goût — auquel nous appartenons, et que nous perpétuons en lui donnant une toute nouvelle tournure, après Nietzsche, Ikkyu, les anciens Chinois, Debord, Breton, Ernst ou Marx, que l'on n'avait pas vus non plus beaucoup « travailler », genre qui doit se perpétuer, se développer, s'étendre et, selon nous — c'est bien naturel, chacun veut la victoire de ce qu'il aime... — gagner l'humanité tout entière. Pour un monde nouveau.

Certains penseront que tout cela est un jeu, puisque nous n'en verrons pas la fin. Ils ont raison : c'est le jeu de l'amour et du hasard (objectif ou non) et, aussi, c'est « le jeu de la guerre » ; mais la façon dont ils entendent cela — négativement, bien sûr — permet là aussi de comprendre à quel point cette triste époque, enfoncée dans sa misère, ne parvient pas à comprendre le rapport essentiel qu'il y a entre les choses les plus essentielles, l'intelligence la plus profonde de la vie et du monde, et aussi celle des relations entre les êtres humains, et le jeu. Ces gens lisent Nietzsche et Le gai savoir, ils ont sans doute vaguement parcouru aussi son Zarathoustra, et puis ensuite ils viennent tout gris et tout tristes, et tout sérieux, former leurs nouveaux groupes de plasticiens, leurs écoles littéraires ou politiques, en miséreux, en espérant bien pouvoir retrouver là l'occasion de battre et d'être battus, de craindre et de terroriser, d'humilier et d'être humiliés, d'enrégimenter et d'être enrégimentés qui sont les seules choses qu'ils connaissent, et que leur engeance, de pères en fils et de mères en filles, depuis des générations, a jamais connues.

Bien entendu, la création d'une avant-garde qui défend le plaisir et le jeu, la grande santé, l'amour, l'égalité des amants, la jouissance abandonnée, ne peut être qu'un jeu, ne doit être qu'un jeu, une aventure lyrique, un mouvement romanesque — celle-là est née de cela, d'un départ, à vingt ans, sans autre buts que ceux que j’ai dits plus haut, de la beauté des rencontres, et d'un poème —, et le jour où nous n'aurons plus la force de penser et de vivre ainsi, nous ne serons plus des sensualistes, et d'autres, qui auront lu nos livres ou admiré nos œuvres d'art, viendront creuser un grand trou pour nous y mettre. Vite fait, bien fait.

Que vos vie ne soient jamais que des aventures lyriques, des mouvements romanesques, un beau mouvement, un beau geste, un beau sentiment, une belle théorie, un bel amour. Le monde, on le sait, est fait pour aboutir à un bel amour, à la plus belle idée de l’amour, et, éventuellement, ensuite, à un beau livre.

L'Avant-garde sensualiste, dans ce village planétaire, est une association de bienfaiteurs — les amis du genre humain — parfaitement anonymes, et qui pour la plupart le resteront, d' « individualistes », une nébuleuse composée d'électrons libres. Parfaitement insaisissable. Nous attendons nous-mêmes de voir apparaître, ici et là, la beauté et l'amour et l'intelligence éperdus, en écho à nos propos. Nous engageons le mouvement, et nous savons que rien de ces idées que nous faisons courir maintenant, en pleine guerre, sur la belle et puissante jouissance, les beaux sentiments, l'égalité des amants, l'art et l'indépendance ne sera sans belles conséquences ; tout cela finira par bouleverser le monde.

Quant à tous ceux qui frétillent déjà à l'idée du fouet des excommunications, des polémiques et du reste, nous avons malheureusement le regret de leur faire savoir que les voluptueux de l'Avant-garde sensualiste n'ont pas l'intention de satisfaire beaucoup sur ces points-là. « Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux » ; et puis, tout cela finirait par nuire à nos délicieux plaisirs amoureux... J'y ai sacrifié dans cet ouvrage, tout d'abord parce que tous ceux qui dans leur existence sociale ou professionnelle rampent, et qui sont donc gouvernés, ordinairement, par les coups, « qui collectionnent toutes les misères et les humiliations de tous les systèmes d'exploitation du passé », « qui n'en ignorent que la révolte, qui ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leur maladie toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres », « transplantés loin de leurs provinces, de leur quartier, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente », qui « ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles », qui « meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres », « tous ceux dont les éprouvantes conditions d'existence entraînent la dégénérescence physique, intellectuelle, mentale » (Debord ; In girum), tous ceux-là donc, au respect et au mépris si faciles, dès qu'on s'adresse à eux autrement, pour ainsi dire humainement, (« gentils seigneurs », « gentes dames », « belle assemblée ») sont persuadés que ceux qui leur parlent ainsi ne sont eux-mêmes pas grand-chose — puisque ceux qu'ils respectent, eux, leur parlent, et les traitent, si mal — et qu'ainsi ils vont pouvoir se laisser aller à se défouler des humiliations chaque jour ravalées, et du sentiment torturant, qu'ils ont, de leur indignité, de sorte que le mieux, à leur encontre est, dès l'abord, d'en réduire à quia et d'en renvoyer au néant, dont ils viennent, quelques-uns, pour mettre en déroute le reste de la troupe, qui n'aboiera après cela plus que de très loin.

Ces Précisions sensualistes qui vont nuire, gravement, à ces gens, qui ne sont pas grand-chose, risquent donc de déplaire, d'un autre côté, aux connaisseurs pour lesquels j'écrivais, puisque je reviens dans ce texte à des formes anciennes, du siècle dernier — l'explicitation théorique de détail, la polémique, la lourde démonstration théorique — qui pourront blesser les oreilles plus délicates et les esprits libres de ceux qui auraient pu souhaiter que j'en reste au genre poétique et théorique inauguré par le Manifeste, ou même que je m'engage plus avant dans ceux du dithyrambe et de la poésie, utilisés, à l'intérieur de celui-ci, dans Éloge de l'insouciance. Je viens d'expliquer les raisons qui me poussent à y renoncer pour le moment.

Enfin, il se peut que d'autres encore, des esprits intéressés mais moins avertis, que le genre du Manifeste avait rebutés, comprennent mieux, au travers des réactions que je vais maintenant donner à ce qui s'est écrit à son sujet, après sa parution, où nous voulons en venir, et comment.

Mais tout de même, dans le Passage au Nord-Ouest — qui finira cet ouvrage en répondant, un peu, à son exorde — on retrouvera ce même style, poético-théorique, du Manifeste sensualiste, qui est celui que j'aime vraiment.


R.C. Vaudey

Octobre 2002


(Seules quelques phrases concernant une vieille querelle avec un auteur avec lequel je n’ai plus de raisons de polémiquer ont été modifiées. Le 20 décembre 2015)




Collage. 1986




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