mercredi 26 décembre 2012

VOUS AIMER...




 Vous aimer c'est
Toujours plus à chaque fois
Le bonheur
La joie la fête la liesse l'ardeur
Le vrai miracle

Et le rugissement fauve et heureux
Du jouir
Que suivent les rires et la joie

Au réveil
De ce “grand surgissement merveilleux”
Je suis dans l'ivresse pleine et paisible
Débordant d'une gratitude infinie
Joyeuse et dansante
Envers l'infini et l'immémorial prodigieux auto-mouvement du monde
Tel qu'ainsi nous le faisons danser et être là
Tel qu'ainsi il nous fait danser et être là

Cette allégresse envers le monde
Qui m'inonde
Dans une jubilation immobile silencieuse et intense
Fait s'élever du fond de moi
Le sentiment
De la joie et du triomphe

Cette allégresse et cette reconnaissance envers le monde…




Le 8 janvier 2007, suite.


Journal d'un Libertin-Idyllique

jeudi 20 décembre 2012

Antésade













Cher ami,

Suite à tes réflexions, j'ai fait, comme tu me le demandais, ce petit texte (en forme de private joke et imprécis à souhait) pour un futur dictionnaire, indien ou chinois probablement, du IIIe millénaire, qui reprend notre idée de l'Avant-garde sensualiste comme manifestation consciente, déterminée, résolue, de cette pulsion vers la grâce, la délicatesse et l'abandon dans la jouissance (jouissance de la vie, du Temps, et de l'amour charnel) que l'envahissement et la domination de l'histoire et du monde par les pulsions sadiques et masochistes avaient, depuis bien longtemps et pour presque tous, occultée.

Tu m'écrivais également que la destructivité et l'auto-destructivité ayant formé (pour mieux frapper les esprits) des noms et des adjectifs à partir des noms des écrivains ou des poètes, comme l'on voudra, qui les avaient exposées mieux et plus que quiconque, il fallait en créer d'autres pour qualifier cette pulsion, la plus primitive de toutes, qui veut l'abandon à la joie, à la douceur et à la puissance dans la non-intentionnalité et dans l'amour charnel et, aimablement, tu suggérais, par exemple, vaudéen pour l'opposer à sadique ou masochiste, puisqu'il est certain, écrivais-tu, que j'ai le premier et plus que quiconque osé, poétiquement, définir, affirmer, exposer, célébrer, dans son détail et son mouvement même, cette pulsion qui veut et qui mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps, en passant par l'extase harmonique que j'ai ainsi définie et dégagée de tout le reste, les autres ne l'ayant pas connue ou l'ayant oubliée, ou n'ayant pas cru devoir en parler sinon vaguement, parmi tant d'autres choses et sans insister. Ce qui, je te le fais remarquer, m'a permis de corriger dans le même mouvement et pour la première fois, le fameux schéma binaire freudien, si universellement repris (quoiqu'il soit tout à la fois le signe de la misère des temps modernes et le schéma qui les reconduit) dans lequel s'opposent le principe de plaisir et le principe de réalité, en mettant en évidence le troisième principe (qui est en fait le premier, “hors de discussion”, le plus “primitif” et l'essentiel – même si totalement ignoré) le principe de jouissance. (A.S 2. page 85 ; A.S 3. page 145)

C'est d'ailleurs cela que certains m'ont reproché : que mon œuvre peint ou mes écrits ne soient, en quasi-totalité, que cette transcription, toujours répétée, de l'expérience de l'une (l'extase harmonique) et de la manifestation de l'autre (le principe de jouissance et sa puissance extatique).
Mais tu sais que j'ignore ces critiques : tout d'abord, je crois que ni les écrits ni les œuvres ne doivent répondre à la demande sociale mais, au contraire, corriger cette dernière en éclairant ce qui lui reste étranger : ce principe de jouissance tel que nous l'avons dégagé, maintenant nommé et mis en pleine lumière, et les raisons diverses de son occultation pluriséculaire ; ensuite, mesurant l'incroyable chance qu'il y a à avoir rencontrer la “Dame” et à avoir pu créer avec elle les situations (toujours incertaines et parfois même inconfortables) qui font que je suis si souvent et depuis si longtemps enjoint et en joie de faire cet Éloge de l'Insouciance, donc cet Éloge de la Jouissance, je crois qu'il faut partager cette chance ; enfin, je me dis que si Sade (en explorateur et en libérateur de la haine), de son côté, et dans le domaine qui était le sien, n'avait pas, non plus, hésité (il n'avait pas, je pense, le choix.) à insister et à ne pas démordre de ce qui l'enfermait en lui-même, pourquoi devrais-je donc (en explorateur et en libérateur de l'amour) ne pas insister sur ce qui me libère. Ai-je, d'ailleurs, le choix ?

Pour en revenir à cet adjectif de “vaudéen” je te suggère cependant cet autre d'héloïséen (qui me fait penser à “élyséen”, relatif à l'Élysée, séjour des bienheureux... dans les mythologies grecque et romaine) puisque c'est à Héloïse et à sa grâce, son équilibre et sa puissance sans appel que je dois, exclusivement, tout ce que j'ai vécu, écrit ou peint de beau depuis la création de l'Avant-garde sensualiste, le 15 décembre 1992 (chez David, face à l'océan Indien) et cette grâce d'avoir le premier pu définir l'extase harmonique pour l'avoir vécue et pour la vivre, à l'exclusion de tout autre chose, comme un enchantement toujours ascendant depuis cette époque, et parce que, plus profondément encore, les œuvres d’Héloïse me paraissent transcrire plus délicatement que les miennes – qui trahissent une âme plus tourmentée – ce dépassement de l'antique séparation entre les sexes, d'une part, et, d'autre part, de l'enfermement du génie créateur de l'Homme dans la pauvre opposition entre conformisme bien-pensant et provocation plus ou moins délirante.

D'autres nous ont dans le même temps exposé les joies ou les fatalités du célibat, du libertinage léger, du “contrat libertaire”, ou de la “nuit” “sexuelle” mais sans jamais pouvoir nous révéler que la non-intentionalité et l'abandon, en comme-un, aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, dans l'amour charnel, seuls, lui donnent cette grâce d'ouvrir à l'extase poétique et à la jouissance du Temps ; d'autres encore se sont voulus les prêtres et les servants de la puissance féminine divinisée, autonomisée, quand d'autres, plus franchement tarés, venaient et viennent exalter les plaisirs mauvais (ils sont d'époque) qu'il y a à utiliser ou à “révéler” les “penchants destructeurs ou autodestructeurs, addictifs, anxieux” chez les unes ou chez les autres, pour les “jeter (ces unes ou ces autres) dans la luxure, les offrir à des “jeux” pervers, les maculer de sperme, de sang et d'excréments.”

Donc, dans notre étrange et mauvaise époque où il vaut mieux paraître (et être) haineux que gracieux, hargneux que galant, où l'affirmation du sadisme le plus extrême et le plus retors vous garantit d'exercer d'emblée la fascination la plus totale sur les masses atomisées et où, à l'inverse, des excès, plus ou moins fabuleux, dans le masochisme vous assurent tout de suite le soutien fasciné de quelques milliards de zombies idolâtres, nous n’avons pas grand mérite à être plutôt uniques sur ces questions
.

Il est regrettable d'avoir la nécessité de se faire les hérauts de cette nouvelle manifestation de ce courant libertin et poétique européen – qui trouve, pour partie, ses origines dans l'amour courtois – que nous manifestons, qui réapparaît ainsi riche de tous les enseignements que lui donne sa compréhension-dépassement du nihilisme particulier qui s'est déployé sur et à partir de ce continent, et comme délivré de ce qui l'entravait et, aussi, pour ainsi dire, parvenu à maturité, jusqu'à une maturité telle qu'elle célèbre sans détours l'abandon au puissant mouvement de la volupté tendre, caressante et emportée, dans l'amour charnel. Il est regrettable d'avoir à faire cela dans une époque qui inspire un tel effroi, et si généralisé, que tous ou presque oscillent addictivement et  “ludiquement” entre ces deux attitudes : celle qui consiste à se transformer en terreur et cette autre qui consiste à s'entraîner à en subir les excès.


C'est un cercle de vices : puisque, visiblement, rien de bon n'attend les humains, ils s'entraînent déjà au pire et, ce faisant, ils s'entraînent vers le pire.


L'apparition dans les arts, la théorie, la poésie, d'une volonté lucide, consciente et déterminée, de volupté, amoureuse, gracieuse, extatique, le chant ininterrompu qu'elle procure, tant qu'elle dure, que l'on voit se manifester au travers de nos œuvres et de nos écrits, traduit peut-être ce mouvement – qu'il me plaît de donner, comme une touche de Lumière heureuse, dans ce tableau que je peins des Hommes et de leur histoire : le monde, au travers de la décomposition et de sa violence destructrice quasi-inextinguible, va vers la reconnaissance de l'autre et la jouissance puissante et paisible du Temps.
Quelque chose s'élève, avec la reconnaissance de soi-même et de l'autre, à travers la vie, et quelques espèces.

Quelques très rares êtres vivants, sur cette Terre, sont capables en regardant un miroir de s'y reconnaître.
Nous autres humains mis à part, les grands singes, les éléphants, peut-être les dauphins. Dans très peu d'espèces – ce sont d'ailleurs les mêmes – les individus montrent de l'empathie pour leurs congénères.
À ce propos, j'ai vu récemment comment, dans un parc animalier, un jeune gorille de près de deux cents kilos (après seulement deux mois de vie en commun avec deux jeunes femelles qui au départ l'avaient rejeté et attaqué violemment et contre lesquelles il avait riposté tout aussi farouchement) faisait si délicatement l'amour à l'une d'elles, qui dans le dernier mouvement de leur accouplement l'attirait finalement dans ses bras, face à face, infiniment tendrement.

Le spectacle, dans notre espèce, d'avortons (mâles ou femelles) d'à peine 100 kilos qui peinent-à-jouir-à-peine d'en éclater d'autres (mâles ou femelles) et de femelles et de mâles tordus qui jouent à faire mal en se faisant, par des mâles ou des femelles, faire mal, et toutes les variantes de leur “sexualité” dans laquelle toujours une forme ou une autre de l'intentionnalité maladive et/ou mauvaise domine et empêche l'abandon aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, ce spectacle, lorsqu'on le compare à la délicatesse de ces monstres de puissance et de force physique que sont les gorilles, quels que soient leur poids ou leur sexe, fait sentir à quel point l'assujettissement, la castration, l'esclavage ont rendu folle (de rage, de misère, de désespoir et de souffrance) l'espèce humaine dans son ensemble.

Ce qui explique, à son tour, pourquoi, parmi toutes les espèces, elle soit la seule pour laquelle infliger intentionnellement la souffrance ou la mort soit une source de plaisir et de distraction.

Les gorilles en captivité se reproduisent puisqu'on ne leur permet pas de faire autrement et qu'on encourage, à l'inverse, cette reproduction. Mais les femelles ont, dans ces conditions, le plus souvent, cette noblesse triste d'abandonner leur nourrisson.
Tout le malheur et la folie des hommes viennent d'avoir accepté de se reproduire en esclavage.
Et d'avoir tissé l'étoffe de leurs sociétés des mauvais rêves nés du goût et de l'habitude de la servitude et de l'oppression ; et de leur absence à eux-mêmes et au monde, dans ces conditions.
Ainsi ont-ils perdu “la suprême simplicité” qu'ils possédaient encore dans “la plus haute Antiquité”, pour le dire comme Shitao.

C'est à partir des résultats excessivement négatifs de toute l'histoire de cette perte, mais riches de sa compréhension et des différents trésors civilisationnels – que les humains ont créés ou découverts à travers cette histoire – qu'il va falloir construire les situations qui réconcilieront les Hommes, entre eux, avec eux-mêmes, et avec le monde, en les resensibilisant : à la merveille poétique du monde et à la leur.

Pour en revenir au texte (pour le dictionnaire, vraisemblablement indien ou chinois, du troisième millénaire, donc) dont je te parlais, le voici, en partie détourné d'un dictionnaire contemporain :

Sade (Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le Marquis de) Ecrivain français. Milieu du XVIIIe siècle. Début du XIXe siècle. Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle du sadisme forme le double névrotique et subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...) des philosophies naturalistes et libérales du Siècle des lumières.

Sacher-Masoch (Léopold, chevalier von). Ecrivain autrichien. XIXe siècle. Il est l'auteur de contes et de romans où s'exprime un érotisme dominé par la volupté de la souffrance (le masochisme).

Angilbert (Héloïse. Noblesse de fortune. Libertine-Idyllique.) Aventurière, “poète” et “artiste”. Française. Fin du XXe siècle – XXIe siècle. Son œuvre dans laquelle s'exprime un érotisme flamboyant dominé par la volupté, amoureuse, gracieuse, manifeste délicatement cette pulsion  héloïséenne qui, en passant par l'extase harmonique, veut et mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps.

Vaudey (R.C. Gentilhomme de fortune et Libertin-Idyllique.) “Poète”, “philosophe”, “peintre” et aventurier. Français. Fin du XXe siècle - XXIe siècle.
Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle vaudéen forme le double subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...), post-analytique et post-économiste, des philosophies technicistes, névrotiques, nihilistes (sadomasochistes) qui avaient fait de la Terre, du vivant et des humains leur champ d'expérimentation, particulièrement durant le(s) Siècle(s) des Ténèbres.

Dès le début du IIIe millénaire (Manifeste sensualiste. Achevé d'imprimer,  le 7 mai 2002 ; L'Infini. Gallimard.), au travers de la vie et des œuvres de ces deux Libertins-Idylliques (voir ce mot) – après deux siècles d'exploration, d'illustration sans partage et de débondement terrifiant des pulsions sadiques et des pulsions masochistes – on atteignit et se manifestèrent enfin, explicitement, dans l'amour charnel, dans les Beaux-arts et dans les Lettres, les pulsions qualifiées depuis d'héloïséennes ou de vaudéennes, premières expressions revendiquées comme telles, tout à la fois du dépassement de l'ère de la métaphysique et donc du sado-masochisme, et, d'un même mouvement, de ce “premier” principe de jouissance, comme ils le nommèrent, que, dans le tableau qu'ils peignirent du monde, ils mirent (plus ou moins contrarié) au cœur de tout et du Temps.


Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006-mai 2008)




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vendredi 14 décembre 2012

L’art des sensualistes et “L’air de lendemain”





L'Indolente
Pierre Bonnard
1899











Ceux qui cherchent la pensée libre dans le respect craintif de tel ou tel du passé ne savent pas ce que c'est qu'un marteau et ne sont pas assez légers pour danser, pour danser la pensée : ils devraient plutôt aller faire de la … (inaudible) ou quelque chose du même genre, tout juste bon à impressionner les paysans.

Vous qui voulez tant étudier auprès d'autrui, vous agitant comme les vagues de la mer, vous ne finirez ainsi, au bout de périodes cosmiques incalculables, qu'à retourner aux naissances et aux morts. Mieux vaut être sans affaire et rester assis au coin de votre ermitage, les pieds croisés au coin de votre banquette !

Loin de tout, seul, dégagé, je ne suis pas gêné par les choses ; dussent le ciel et la terre se renverser, je ne douterais pas ! Dussent tous les théoriciens des cent mille formes de l’arriération et de la fausse modernité ou post-(etc.)modernité etc. se manifester devant moi, je n'aurais pas une pensée de joie moqueuse ; dussent les trois voies de l'enfer apparaître soudain devant moi, pas une pensée de crainte ! Et pourquoi tout cela ? Parce que je vois le caractère vide de toute chose : rien n'existe que par transformation, sans transformation il n'y a rien. Le monde n'est qu'esprit ; les choses ne sont que produits de notre faculté de connaissance. C'est pourquoi :

“Fantasmes de rêve, fleurs dans l'air :

Pourquoi se fatiguer à vouloir les saisir ?” … ainsi aurait parlé Lin-tsi…

Lorsque je fais référence aux taoïstes, aux “tantristes” etc. et, de l'autre côté, à Madame de Scudéry ou au jeune Montesquieu, ce sont tout au plus des indications sans importance réelle.

Le bavardage sur l'amour ne vaut pas l'état de plénitude alanguie (j'arrive à peine à me défaire de l'éblouissement que me procure dans le soir couchant un ciel d'un bleu tendre tournant vers le blanc, que j'aperçois au travers d'une petite fenêtre dont les deux battants peints en blancs sont ouverts et dont un seul masque un tiers environ du petit tableau qui se forme ainsi, et qu'occupe pour le reste le feuillage dense vert et lavé par la pluie cet après-midi tombée dense, après ces journées et ces semaines de canicule, dans un ciel gris et sombre dans le tonnerre de l'orage sur les collines de l'ermitage — la brume envahissant tout, plus tard, à sa cessation —, j'arrive à peine à m'extraire — alors que je parle ce texte que note aussi scrupuleusement qu'il le peut le robot qui me sert de secrétaire particulier — de cette vision céleste de ces nuages poudrés d'or rose qui défilent dans le petit tableau de la fenêtre — comme dans un tableau mobile... (long silence)... — dans une grâce que ne saurait vraisemblablement jamais m'offrir aucun tableau, du moins si je ne lui avais donné avant la puissance de grâce de ces jours totalement dédiés à l'amour... une béatitude...

Il n'y aura pas de controverse des sensualistes avec qui que ce soit sur la questionde l'amour ; notre art consiste essentiellement à en jouir... (long silence) ... Pas à en controverser…

Je reviens sur la question de la phrase de réveil de sommeil d'amour qu'il faudrait combiner avec cet air de lendemain dont on parlait au XVIIIe siècle, et dont Michel Delon dit dans Le savoir-vivre libertin que, dans un texte (de l'an IX), cette expression en était venue à ne plus signifier un air particulier que les jeunes gens recherchaient aux jeunes filles après une nuit d'amour, ou, mieux encore, après leur première nuit d'amour, et dont ils étaient fiers, mais plus particulièrement l'état d'alanguissement amoureux particulier des deux amants au lendemain de l'amour.

Les surréalistes, tout à la découverte de l'inconscient et du continent noir qui s'ouvraient ainsi à eux, avaient mis en avant l'écriture automatique en s'inspirant de la pratique psychanalytique : cette forme d'écriture traduisait elle-même l'état de la recherche poétique à ce moment du monde. Une écriture souvent énervée, douloureuse, solitaire également, onaniste — qui correspondait bien à l'état du “chantier” poético-amoureux, à l'époque — même si elle garde ses pouvoirs d'enchantements.

Les sensualistes mettent en avant une autre forme d'écriture : celle qui suit l'extase et ses illuminations (ses “illuminescences”…) , et qui correspond également à l'état de la question poétique et amoureuse après un siècle d'exploration, de découvertes littéraires, artistiques, d'expériences individuelles et de vies dédiées à l'exploration profonde de ce qu'est l'Homme une fois qu'on l'a libéré du carcan de la famille clanique, de la métaphysique et de la religion, du travail et de l’hypnose technologique et, également, débarrassé — dansant dans une totale indépendance — de la rage destructrice et autodestructrice résultant à la fois du monde, de cette dissolution, des scories du monde précédent, et des scories de cette dissolution elle-même.

Phrases de réveil d'amour et, plus particulièrement, inspirations de réveil d'amour, de réveil du sommeil d'amour — qui, on le sait, à quatre heures du matin, l’été, dure encore — ces phrases et ces textes qui portent cet “air de lendemain”, ces phrases et ces textes de lendemain, seront la marque des sensualistes et correspondront pour eux à ce que fut l'écriture automatique pour les surréalistes.



R.C. Vaudey.

Avant-garde sensualiste 2 (janvier/décembre 2004)



Post-scriptum du 15 décembre 2012.



À propos de cette heureuse lassitude et de ces noces avec le monde, on pourrait dire ce qui suit :

Bien que les avis s’opposent sur l’origine de la violente négativité humaine, exprimée sexuellement ou autrement, constitutive de l’Homme et de l’Être, suivant certains qui, selon nous, “idéalisent — en laid”, relative, selon d’autres ayant été pourtant passablement échaudés : “Toutes les discussions sur la question de savoir si l’Homme est bon ou mauvais, s’il est un être social ou antisocial, sont autant de passe-temps philosophiques. L’homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions qu’il a créées.”, malgré ces avis divergents, donc, que les lecteurs se rassurent : si rien ne prouve que le libertinage idyllique — et, par notre voix, l’apparition-définition, poétique, philosophique et littéraire, affirmative et passionnée, de cette troisième forme de libertinage — marquent le début d’un commencement de l’ébauche de l’esquisse de l’amorce d’un dépassement de l’ère sadienne ouverte dès la survenue du patriarcat, et débondée avec sa dissolution-intensification que représente la pensée nihiliste libérale, dès le XVIIe siècle, tout confirme, à l’inverse, que, si l’abus des jouissances poétiques et amoureuses n’améliore peut-être pas le sort de notre espèce — que certains jugeront heureusement condamnée à disparaître rapidement —, ces jouissances poétiques ne nuisent en rien aux individus qui les éprouvent.

Que les lecteurs ne se restreignent donc en aucune façon, dans ce domaine, si la chance des rencontres et des situations veut bien les caresser de ses grâces, et qu’ils sachent que le Temps retrouvé, contre l’esprit sadien — le leur, et celui du moment historique qui les contient et les formate — ne leur sera jamais ni volé, ni enlevé ; pas plus que ne disparaîtront les délicates affirmations poétiques que ces noces avec le Temps leur auront inspirées — et qu’ils en auront laissées…

Pour le dire autrement :

Les mondes et les êtres passent — la Joie, créatrice du monde, demeure…

R.C. Vaudey

À Héloïse Angilbert, sans la délicatesse, la puissance, l’amour, la grâce, et les œuvres de laquelle ce « Bureau » et ces « Recherches » n’existeraient pas.


L'Amour sublime
R.C. Vaudey
1993



samedi 8 décembre 2012

« L’air de lendemain » ou « L'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde »








Peter Paul Rubens – Hélène Fourment
Vienne Kunsthistorisches Muséum.


Enfant, j’ai vécu entouré par les Dames : caressé par des Mauresques, câliné par des Juives, cajolé par une Orthodoxe, et aimé par des Catholiques — ma mère et ma grand-mère.

Les hommes, eux, étaient des guerriers respectueux et aimables qui ne croyaient plus en grand-chose : des légionnaires du temps que la Légion chantait en allemand — mon père et ses amis — qui, pour les seconds, avaient fait les campagnes de Russie ou de Libye ; et des anciens de l'Armée française de la Libération — mon oncle et ses compagnons qui avaient fait celles d’Italie, de France et d’Allemagne. Et qui devraient bientôt, ensemble cette fois, en faire une dernière — qu’ils perdraient.

Hormis ma mère — une femme du monde qui s’était donc éprise d’un aventurier — influencée sur ce point par la magnifique Russe blanche, ma tante, une ex-danseuse des Ballets russes de Monte-Carlo — qui se considérait elle-même comme une demi-mondaine, et qui, dans l’esprit de l’époque, l’était peut-être – qui fut, longtemps, seulement la maîtresse de mon oncle avant qu’il ne l’épousât, impressionné non seulement par sa beauté mais surtout par son courage face au Chaos de l’Histoire, et qui, la dernière fois que je l’ai vue, dans le salon aux volets blindés et clos, en plein midi, d’une des propriétés familiales, perdue au milieu de nos terres, portait sur elle une grenade afin de ne pas être prise vivante , hormis ma mère et ma tante, donc, aucune ne considérait ses rondeurs comme disgracieuses.

Les Mauresques, celles des douars tout au moins, jouissaient encore, dans les nuits, dans des transes que leur donnaient des danses qui remontent aux antiques cultes féminins de la fertilité, et à l’ancestrale domination matriarcale : on ne leur aurait pas fait honte de leurs formes, si facilement ; les Juives étaient, comme on s’en doute, des Juives méditerranéennes — ce qui n’est pas peu dire ; les plus sensibles à la question restaient l’Orthodoxe, qui en plus d’être jalouse était russe... ; et les Catholiques qui, maigrelettes, elles, priaient…

L’idée du temps, sur ces rivages, en ce qui concerne la beauté d’une femme se résumait donc dans ces trois mots : belle, blanche, grasse.

L’esprit marchand n’avait pas encore, il est vrai, vraiment créé ces classes moyennes qui — parce qu’elles veulent oublier et faire oublier leur milieu et leurs rituels d’origine, sans pouvoir cacher qu’elles n’appartiennent pas aux classes propriétaires qu’elles singent ou qu’elles envient plus ou moins secrètement — sont si facilement manipulables, et que la propagande marchande manipule justement si facilement, par le marketing de la honte : « Vous avez encore ceci ! Vous n’avez pas encore cela ! Heureusement, nous vous permettons, grâce à notre produit X, de vous débarrasser de ceci, et d’avoir cela… »

L’injouissance étant sans fond et sans fin, la malheureuse néo-créature, « post-moderne », mainstreamfaçonnée par l’esprit de lucre, et la victoire, après plus de trois siècles de luttes acharnées, des injouissants de la Banque et des Marchés financiers — pourra toujours changer de couleur, de nez, de ventre, de femme, de mari, de voiture, de maison, de barreau sur l’échelle sociale, d’enfants ou de poisson rouge, rien ne la comblera jamais, sauf à pouvoir connaître et à étaler, au sortir du lit, drapée négligemment « dans sa légère fourrure », l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde ; — noces que ceux qui les ignorent n’ont donc pas pu faire inscrire, malheureusement pour elle, ni sur le programme de son disque dur, ni sur celui de son cœur, brisé, de bronze… que rongent seulement l’injouissance, la honte refoulée, l'envie, et leurs tourments… noces, enfin, qui sont ce qui ruine, en un instant, ce sur quoi est bâti le productivisme spectaculaire, et que trahit ce besoin anormal de représentation : un sentiment torturant d'être en marge de l'existence



R.C. Vaudey. Le  9 décembre 2012







lundi 3 décembre 2012

Aux racines du sadisme, du masochisme, et de la pornographie en tant qu'exploitation politico-marchande de la souffrance individuelle (suite)










Extrait de
 LA FONCTION DE L'ORGASME
de
WILHELM REICH






« La théorie psychanalytique des névroses autorisait la recherche de l'énergie qui manquait à l'établissement de la puissance orgastique dans le non-génital, c'est-à-dire les activités et les fantaisies prégénitales infantiles. Si l'intérêt sexuel est dirigé, à un degré important, vers les besoins de sucer, de mordre, d'être caressé, vers des habitudes anales, etc. alors la capacité d'expérience génitale ne peut qu'en souffrir. Cela confirme l'hypothèse que les pulsions sexuelles partielles ne fonctionnent pas indépendamment l'une de l'autre, mais forment une unité — analogues à un liquide contenu dans des vases communicants. Il ne saurait exister qu'une seule énergie sexuelle uniforme, cherchant une satisfaction en des zones érogènes variées, et attachée à des idées différentes. Ce concept était en désaccord avec certaines vues qui, à cette époque, commençaient de connaître une grande vogue. Ferenczi avait publié sa théorie de la génitalité, selon laquelle la fonction génitale se composait d'excitations prégénitales, anales, orales et agressives. À ses vues s'opposait mon expérience clinique. Je trouvai, au contraire, que toute addition d'excitations non génitales dans l'acte sexuel ou la masturbation réduisait la puissance orgastique. Par exemple, une femme qui inconsciemment identifie son vagin et son anus peut craindre de faire un vent dans l'excitation sexuelle et s'en trouver fort gênée. Une telle attitude est capable de paralyser toute activité vitale normale. Un homme pour qui le pénis signifie inconsciemment un couteau, ou pour qui le pénis est avant tout quelque chose qui prouve sa virilité, sera incapable d'abandon complet dans l'acte sexuel. Hélène Deutsch venait de publier un livre sur les fonctions sexuelles féminines où elle soutenait que le point culminant de la satisfaction sexuelle chez la femme se trouvait dans l'acte d'enfanter. Selon elle, il n'y avait pas d'excitabilité vaginale primaire, mais seulement une excitabilité composée d'excitations qui s'étaient déplacées de la bouche et de l'anus vers le vagin. À la même époque, Otto Rank publia son Traumatisme de la naissance, où il affirmait que l'acte sexuel correspondait à un « retour au sein maternel ».
J'étais en très bons termes avec tous ces analystes et estimais leur opinion, mais mon expérience et mes vues entraient en conflit aigu avec les leurs. Peu à peu, il devint clair que c'était une erreur fondamentale de donner à l'acte sexuel une interprétation psychologique, de lui attribuer une signification psychique comme s'il s'agissait d'un symptôme névrotique. Mais c'est précisément ce que faisaient les psychanalystes. Au contraire : toute idée survenant au cours de l'acte sexuel n'a pour effet que d'empêcher l'absorption totale dans l'excitation. En outre, de telles interprétations psychologiques de la génitalité constituent une négation de la génitalité en tant que fonction biologique. En la composant d'excitations non génitales, on refuse l'existence à la génitalité. Cependant, la fonction de l'orgasme avait révélé la différence qualitative entre la génitalité et la pré-génitalité. Seul l'appareil génital peut procurer l'orgasme et peut décharger complétement l'énergie sexuelle. La pré-génitalité, d'autre part, peut seulement augmenter les tensions neuro-végétatives. On voit aussitôt la scission profonde qui se forma ici dans les concepts psychanalytiques.
Les conclusions thérapeutiques qu'on pouvait tirer de ces concepts opposés étaient incompatibles. Si, d'une part, l'excitation génitale n'était qu'un mélange d'excitations non génitales, la tâche thérapeutique consistait à déplacer l'érotisme anal ou oral sur l'appareil génital. Si, d'autre part, mes vues étaient exactes, alors l'excitation génitale devait être libérée du mélange des excitations prégénitales, devait être en quelque sorte « cristallisée ».
 Les écrits de Freud ne donnaient pas la clé de la solution de ce problème. Il croyait que le développement libidinal chez l'enfant progressait du stade oral au stade anal et de là au niveau phallique. Le niveau phallique était attribué aux deux sexes. L'érotisme phallique se manifestait chez la petite fille dans le clitoris, comme il se manifestait chez le petit garçon dans le pénis. C'est seulement à la puberté, disait Freud, que toutes les excitations sexuelles infantiles se soumettaient à la « primauté du génital ». Ce génital maintenant « entrait au service de la procréation ». Pendant les premières années, je ne m'aperçus pas que cette formulation contenait la vieille identification entre la génitalité et la procréation, selon laquelle le plaisir sexuel était considéré comme une fonction de procréation. Cette inadvertance fut portée à mon attention par un psychanalyste, à Berlin, à l'époque où la rupture devenait évidente. Mon appartenance à l'Association psychanalytique internationale malgré ma théorie de la génitalité demeurait possible, parce que je continuai à me référer à Freud. Mais en agissant ainsi, je commettais une injustice envers ma propre théorie et je rendais plus difficile les départs de mes collaborateurs de l'organisation des psychanalystes. Aujourd'hui, de telles conceptions semblent impossibles. Je ne puis que m'émerveiller du sérieux avec lequel on discutait alors la question de savoir si oui ou non il y avait une fonction génitale primaire. Personne ne soupçonnait la base sociale d'une telle naïveté scientifique. Le développement ultérieur de la théorie de la génitalité la rendit assez évidente.»





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