Cher
ami,
Suite
à tes réflexions, j'ai fait, comme tu me le demandais, ce petit texte (en forme
de private joke et imprécis à souhait) pour un futur dictionnaire, indien ou chinois probablement, du IIIe
millénaire, qui reprend notre idée de l'Avant-garde sensualiste comme
manifestation consciente, déterminée, résolue, de cette pulsion vers la
grâce, la délicatesse et l'abandon dans la jouissance (jouissance de la
vie, du Temps, et de l'amour charnel) que l'envahissement et la domination de
l'histoire et du monde par les pulsions sadiques et masochistes avaient, depuis
bien longtemps et pour presque tous, occultée.
Tu
m'écrivais également que la destructivité et l'auto-destructivité ayant formé
(pour mieux frapper les esprits) des noms et des adjectifs à partir des noms
des écrivains ou des poètes, comme l'on voudra, qui les avaient exposées mieux
et plus que quiconque, il fallait en créer d'autres pour qualifier cette
pulsion, la plus primitive de toutes, qui veut l'abandon à la joie, à la
douceur et à la puissance dans la non-intentionnalité et dans l'amour charnel
et, aimablement, tu suggérais, par exemple, vaudéen pour l'opposer à sadique
ou masochiste, puisqu'il est certain, écrivais-tu, que j'ai le premier
et plus que quiconque osé, poétiquement, définir, affirmer, exposer,
célébrer, dans son détail et son mouvement même, cette pulsion qui veut et qui
mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation
extasiée, immergée dans la source profonde du Temps, en passant par l'extase
harmonique que j'ai ainsi définie et dégagée de tout le reste, les autres
ne l'ayant pas connue ou l'ayant oubliée, ou n'ayant pas cru devoir en parler
sinon vaguement, parmi tant d'autres choses et sans insister. Ce qui, je te le
fais remarquer, m'a permis de corriger dans le même mouvement et pour la
première fois, le fameux schéma binaire freudien, si universellement repris
(quoiqu'il soit tout à la fois le signe de la misère des temps modernes et le
schéma qui les reconduit) dans lequel s'opposent le principe de plaisir et le
principe de réalité, en mettant en évidence le troisième principe
(qui est en fait le premier, “hors de discussion”, le plus “primitif” et
l'essentiel – même si totalement ignoré) le principe de jouissance.
(A.S 2. page 85 ; A.S 3. page 145)
C'est
d'ailleurs cela que certains m'ont reproché : que mon œuvre peint ou mes écrits
ne soient, en quasi-totalité, que cette transcription, toujours répétée, de
l'expérience de l'une (l'extase harmonique) et de la manifestation de l'autre
(le principe de jouissance et sa puissance extatique).
Mais
tu sais que j'ignore ces critiques : tout d'abord, je crois que ni les écrits
ni les œuvres ne doivent répondre à la demande sociale mais, au contraire,
corriger cette dernière en éclairant ce qui lui reste étranger : ce principe
de jouissance tel que nous l'avons dégagé, maintenant nommé et mis en
pleine lumière, et les raisons diverses de son occultation pluriséculaire ;
ensuite, mesurant l'incroyable chance qu'il y a à avoir rencontrer la “Dame” et
à avoir pu créer avec elle les situations (toujours incertaines et parfois même
inconfortables) qui font que je suis si souvent et depuis si longtemps enjoint
et en joie de faire cet Éloge de l'Insouciance, donc cet Éloge de la Jouissance, je crois
qu'il faut partager cette chance ; enfin, je me dis que si Sade (en explorateur
et en libérateur de la haine), de son côté, et dans le domaine qui était le
sien, n'avait pas, non plus, hésité (il n'avait pas, je pense, le choix.) à
insister et à ne pas démordre de ce qui l'enfermait en lui-même, pourquoi
devrais-je donc (en explorateur et en libérateur de l'amour) ne pas
insister sur ce qui me libère. Ai-je, d'ailleurs, le choix ?
Pour
en revenir à cet adjectif de “vaudéen” je te suggère cependant cet autre d'héloïséen
(qui me fait penser à “élyséen”, relatif à l'Élysée, séjour des bienheureux... dans les mythologies grecque et
romaine) puisque c'est à Héloïse et à sa grâce, son équilibre et sa puissance
sans appel que je dois, exclusivement, tout ce que j'ai vécu, écrit ou peint de
beau depuis la création de l'Avant-garde
sensualiste, le 15 décembre 1992 (chez David, face à l'océan Indien) et
cette grâce d'avoir le premier pu définir l'extase harmonique pour
l'avoir vécue et pour la vivre, à l'exclusion de tout autre chose, comme un
enchantement toujours ascendant depuis cette époque, et parce que, plus
profondément encore, les œuvres d’Héloïse me paraissent transcrire plus
délicatement que les miennes – qui trahissent une âme plus tourmentée – ce dépassement
de l'antique séparation entre les sexes, d'une part, et, d'autre part, de
l'enfermement du génie créateur de l'Homme dans la pauvre opposition entre
conformisme bien-pensant et provocation plus ou moins délirante.
D'autres
nous ont dans le même temps exposé les joies ou les fatalités du célibat, du
libertinage léger, du “contrat libertaire”, ou de la “nuit” “sexuelle” mais
sans jamais pouvoir nous révéler que la non-intentionalité et l'abandon, en
comme-un, aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et
sentimentales, dans l'amour charnel, seuls, lui donnent cette grâce d'ouvrir à
l'extase poétique et à la jouissance du Temps ; d'autres encore se sont
voulus les prêtres et les servants de la puissance féminine divinisée,
autonomisée, quand d'autres, plus franchement tarés, venaient et viennent
exalter les plaisirs mauvais (ils sont d'époque) qu'il y a à utiliser ou à
“révéler” les “penchants destructeurs ou autodestructeurs, addictifs, anxieux”
chez les unes ou chez les autres, pour les “jeter (ces unes ou ces autres) dans
la luxure, les offrir à des “jeux” pervers, les maculer de sperme, de sang et
d'excréments.”
Donc,
dans notre étrange et mauvaise époque où il vaut mieux paraître (et être)
haineux que gracieux, hargneux que galant, où l'affirmation du sadisme le plus
extrême et le plus retors vous garantit d'exercer d'emblée la fascination la
plus totale sur les masses atomisées et où, à l'inverse, des excès, plus ou
moins fabuleux, dans le masochisme vous assurent tout de suite le soutien
fasciné de quelques milliards de zombies idolâtres, nous n’avons pas grand
mérite à être plutôt uniques sur ces questions
.
Il
est regrettable d'avoir la nécessité de se faire les hérauts de cette nouvelle
manifestation de ce courant libertin et poétique européen – qui trouve,
pour partie, ses origines dans l'amour courtois – que nous manifestons, qui
réapparaît ainsi riche de tous les enseignements que lui donne sa
compréhension-dépassement du nihilisme particulier qui s'est déployé sur et à
partir de ce continent, et comme délivré de ce qui l'entravait et, aussi, pour
ainsi dire, parvenu à maturité, jusqu'à une maturité telle qu'elle célèbre
sans détours l'abandon au puissant mouvement de la volupté tendre,
caressante et emportée, dans l'amour charnel. Il est regrettable d'avoir à
faire cela dans une époque qui inspire un tel effroi, et si généralisé, que
tous ou presque oscillent addictivement et
“ludiquement” entre ces deux attitudes : celle qui consiste à se
transformer en terreur et cette autre qui consiste à s'entraîner à en subir les
excès.
C'est un cercle de vices :
puisque, visiblement, rien de bon n'attend les humains, ils s'entraînent déjà
au pire et, ce faisant, ils s'entraînent vers le pire.
L'apparition
dans les arts, la théorie, la poésie, d'une volonté lucide, consciente et
déterminée, de volupté, amoureuse, gracieuse, extatique, le chant ininterrompu qu'elle procure,
tant qu'elle dure, que l'on voit se manifester au travers de nos œuvres et de
nos écrits, traduit peut-être ce mouvement – qu'il me plaît de donner, comme
une touche de Lumière heureuse, dans ce tableau que je peins des Hommes
et de leur histoire : le monde, au travers de la décomposition et de sa
violence destructrice quasi-inextinguible, va vers la reconnaissance de l'autre
et la jouissance puissante et paisible du Temps.
Quelque
chose s'élève, avec la
reconnaissance de soi-même et de l'autre, à travers la vie, et quelques
espèces.
Quelques
très rares êtres vivants, sur cette Terre, sont capables en regardant un miroir
de s'y reconnaître.
Nous
autres humains mis à part, les grands singes, les éléphants, peut-être les
dauphins. Dans très peu d'espèces – ce sont d'ailleurs les mêmes – les
individus montrent de l'empathie pour leurs congénères.
À ce
propos, j'ai vu récemment comment, dans un parc animalier, un jeune gorille de
près de deux cents kilos (après seulement deux mois de vie en commun avec deux
jeunes femelles qui au départ l'avaient rejeté et attaqué violemment et contre
lesquelles il avait riposté tout aussi farouchement) faisait si délicatement
l'amour à l'une d'elles, qui dans le dernier mouvement de leur accouplement
l'attirait finalement dans ses bras, face à face, infiniment tendrement.
Le
spectacle, dans notre espèce, d'avortons (mâles ou femelles) d'à peine 100
kilos qui peinent-à-jouir-à-peine d'en éclater d'autres (mâles ou femelles) et
de femelles et de mâles tordus qui jouent à faire mal en se faisant, par des
mâles ou des femelles, faire mal, et toutes les variantes de leur “sexualité”
dans laquelle toujours une forme ou une autre de l'intentionnalité maladive
et/ou mauvaise domine et empêche l'abandon aux puissants mouvements spontanés des
grâces corporelles et sentimentales, ce spectacle, lorsqu'on le compare à
la délicatesse de ces monstres de puissance et de force physique que sont les
gorilles, quels que soient leur poids ou leur sexe, fait sentir à quel point
l'assujettissement, la castration, l'esclavage ont rendu folle (de rage, de
misère, de désespoir et de souffrance) l'espèce humaine dans son ensemble.
Ce
qui explique, à son tour, pourquoi, parmi toutes les espèces, elle soit la
seule pour laquelle infliger intentionnellement la souffrance ou la mort soit
une source de plaisir et de distraction.
Les
gorilles en captivité se reproduisent puisqu'on ne leur permet pas de faire
autrement et qu'on encourage, à l'inverse, cette reproduction. Mais les
femelles ont, dans ces conditions, le plus souvent, cette noblesse triste
d'abandonner leur nourrisson.
Tout
le malheur et la folie des hommes viennent d'avoir accepté de se reproduire en
esclavage.
Et
d'avoir tissé l'étoffe de leurs sociétés des mauvais rêves nés du goût et de
l'habitude de la servitude et de l'oppression ; et de leur absence à eux-mêmes
et au monde, dans ces conditions.
Ainsi
ont-ils perdu “la suprême simplicité” qu'ils possédaient encore dans “la plus
haute Antiquité”, pour le dire comme Shitao.
C'est
à partir des résultats excessivement négatifs de toute l'histoire de cette
perte, mais riches de sa compréhension et des différents trésors
civilisationnels – que les humains ont créés ou découverts à travers cette
histoire – qu'il va falloir construire les situations qui réconcilieront les
Hommes, entre eux, avec eux-mêmes, et avec le monde, en les resensibilisant
: à la merveille poétique du monde et à la leur.
Pour
en revenir au texte (pour le dictionnaire, vraisemblablement indien ou
chinois, du troisième millénaire, donc) dont je te parlais, le
voici, en partie détourné d'un dictionnaire contemporain :
Sade (Donatien Alphonse François, comte de
Sade, dit le Marquis de) Ecrivain français. Milieu du XVIIIe
siècle. Début du XIXe siècle. Son œuvre, qu'on a longtemps considérée
uniquement sous l'angle du sadisme forme le double névrotique et subversif
selon certains (réactionnaire selon d'autres...) des philosophies naturalistes
et libérales du Siècle des lumières.
Sacher-Masoch (Léopold,
chevalier von). Ecrivain
autrichien. XIXe siècle. Il est l'auteur de contes et de romans où s'exprime un
érotisme dominé par la volupté de la souffrance (le masochisme).
Angilbert (Héloïse. Noblesse de fortune.
Libertine-Idyllique.) Aventurière, “poète” et “artiste”. Française. Fin du XXe
siècle – XXIe siècle. Son œuvre dans laquelle s'exprime un érotisme flamboyant
dominé par la volupté, amoureuse, gracieuse, manifeste délicatement cette
pulsion héloïséenne qui, en
passant par l'extase harmonique, veut et mène de la
reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation
extasiée, immergée dans la source profonde du Temps.
Vaudey (R.C. Gentilhomme de fortune et
Libertin-Idyllique.) “Poète”, “philosophe”, “peintre” et aventurier. Français.
Fin du XXe siècle - XXIe siècle.
Son
œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle vaudéen
forme le double subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...),
post-analytique et post-économiste, des philosophies technicistes, névrotiques,
nihilistes (sadomasochistes) qui avaient fait de la Terre, du vivant et des
humains leur champ d'expérimentation, particulièrement durant le(s) Siècle(s)
des Ténèbres.
Dès
le début du IIIe millénaire (Manifeste sensualiste. Achevé d'imprimer, le 7 mai 2002 ; L'Infini. Gallimard.), au
travers de la vie et des œuvres de ces deux Libertins-Idylliques (voir ce mot)
– après deux siècles d'exploration, d'illustration sans partage et de débondement
terrifiant des pulsions sadiques et des pulsions masochistes – on atteignit et
se manifestèrent enfin, explicitement, dans l'amour charnel, dans les
Beaux-arts et dans les Lettres, les pulsions qualifiées depuis d'héloïséennes
ou de vaudéennes, premières expressions revendiquées comme telles, tout
à la fois du dépassement de l'ère de la métaphysique et donc du
sado-masochisme, et, d'un même mouvement, de ce “premier” principe de
jouissance, comme ils le nommèrent, que, dans le tableau qu'ils peignirent
du monde, ils mirent (plus ou moins contrarié) au cœur de tout et du Temps.
Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006-mai 2008)
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