jeudi 17 juillet 2014

JEUNESSE suivi de HÉROS







JEUNESSE



C'est un grand sentiment de jeunesse
Dans le corps
Un bras qui s'élève dans le ciel
Bleu très beau
Et replonge dans l'eau
Que l'on aperçoit
L'un et l'autre —
Le temps d'un mouvement de crawl
Un chat en haut d'un totem
Qui vous interpelle
Lorsque vous passez près de lui
Que vous caressez longuement
Dans la langueur d'une fin d'après-midi
D'été
C'est le jaillissement brillant
Inaccoutumé
Des hortensias
Un pull de coton
Bleu d'eau
Très beau
Sur votre peau hâlée
Avec le soleil

C'est un grand sentiment de jeunesse
Le souvenir ému
Des ondulations divines
Dans votre corps
Celle qui nous rend entiers —
C'est le miraculeux ondoiement du corps
Les yeux fermés
La tête renversée
L'être vaporisé tout entier
Quand
Que tu adores

C'est un grand sentiment de jeunesse
Qui me caresse le cœur et le corps
Encore
La nuit qui suit le jour
Qui lui-même suit le jour
Où nous nous aimâmes si fort



Juillet 2014






Lire le texte intégral dans Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2014.

À paraître.









HÉROS




Sur la grande partition du monde, seule la clef de l'amour permet de jouir l'extase harmonique…



Je ne trouve pas mauvais d'être un late bloomer puisque, finalement, il est plus logique de donner les réponses aux questions qui nous ont préoccupé après expérience plutôt qu'avant expérience : les théories élaborées dans la jeunesse sont des théories auxquelles il manque les sens et la vie.

Ce qui me distingue de la plupart de mes contemporains, ceux de mon âge, du moins du petit nombre d'entre eux qui s'est posé sincèrement les mêmes questions, c'est que là où ils ont cru voir une libération j'ai tout de suite perçu — à 20 ans, intuitivement mais aussi grâce à l'avis éclairé de quelques-uns dont j'avais lu les livres — la manifestation d'un problème ou plutôt d'une souffrance que — parce que je m'étais dégagé volontairement de toute carrière et de toute vie sociale où j'aurais eu d'autres projets à mener à bien ou d'autres intérêts à préserver — j'ai voulu, réellement, explorer et tenter de résoudre.

Eux ont continué — malgré les héros que nous admirions – celui qui avait dit « connais-toi toi-même », celui qui s'était fait « voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », entre autres… — notre petit train-train à l'Université ; puis ils sont entrés dans la carrière de fonctionnaire qui nous guettait ; ou bien ils se sont enfoncés et perdus dans la drogue, l'errance.

Au mieux, ils ont fait une psychanalyse, lacanienne le plus souvent, perdant leur temps et leur argent, et où il n'est pas très difficile de voir, maintenant, avec le recul du temps, qu'ils recherchaient bien plus à faire partie d'un clan, et éventuellement à bénéficier de ses prébendes, qu'à trouver des réponses à des comportements étranges, — que cette époque s'attachait justement à rendre pour ainsi dire évidents, – comme s'il y avait quoi que ce soit d'évident chez l'injouissant.

Contrairement à mes jeunes camarades, je n'ai pas pris mes désirs pour la réalité mais j'ai vu la malheureuse réalité qui était à l'origine de mes désirs.

Par exemple, lorsque j'étais adolescent il était encore assez osé — certains petits malins prétendaient même que c'était révolutionnaire et que celles qui s'y refusaient étaient des petites-bourgeoises coincées — d'éjaculer dans la bouche ou sur le visage des filles. Dans le cours de ce travail d'analyse primalo-reichienne dont j'ai parlé — qui est une forme d'analyse qui permet, au cours des années, une régression cathartique et une exploration des strates pré-verbales de la mémoire refoulée — j'ai finalement retrouvé, revécu — et j'ai appris plus tard que d'autres l'avaient déjà décrit — que pour le nourrisson la mère archaïque est comme un Être, vague, indistinct, et — parce que le nourrisson est une créature neuve et sans aucune expérience du monde — un Être dont il ne sait ce qu'il faut en attendre mais qui est tout-puissant, et en cela prototypique de ce que le névrosé cuirassé, plus tard, tout à fait coupé de cette mémoire archaïque, se représentera sous la forme d'une toute-puissance divine extérieure et supérieure à lui, — ou du destin ; j'ai ressenti, en étant cataclysmiquement de nouveau le nourrisson que j'avais été, comment cette mère archaïque s'apparente à ce qui est, pour l'adulte, la Mort, ou encore la Fatalité, cette chose qui peut toujours frapper sans prévenir, et j'ai compris que ceux qui avaient eu le plus à souffrir de l'inconstance ou de la folie de cette mère-archaïque — qui pouvait être une mère, une nourrice ou n'importe qui d'autre d'ailleurs… — étaient aussi ceux qui étaient les plus tourmentés par cette idée de la mort.

J'ai compris, avec le temps, que je n'avais sans doute pas eu beaucoup à souffrir de cette mère-primale, puisque cette idée de la mort m'a toujours été étrangère, — et je mentirais en disant qu'elle m'a jamais tourmenté.

J'ai compris aussi, ou plutôt j'ai senti de nouveau, comment ce Being Beauteous, cet Être de Beauté et de puissance pouvait donner soit l'extase soit l'effroi. Bien sûr, j'ai ressenti, également et contradictoirement, la toute-puissance du nourrisson qui s'approprie et se fond, sans aucun doute, avec le monde — qui pour lui n'est que cet Être de Beauté. J'ai revécu la rage destructrice, d'abord, autodestructrice, ensuite, qui s'empare de lui lorsque cet Être, qui est lui-même dans le même mouvement, se refuse à lui : en le privant de son corps, de ses caresses et de ses seins.

En remontant un peu dans le temps de mes propres souvenirs, vers le présent, j'ai revécu comment plus tard l'enfant mâle identifie son sexe au sein tout-puissant, qui dispense l'extase ou affame et fait souffrir, et j'ai compris comment, lorsqu'il éjacule ou se fantasme éjaculant sur une femme, l'homme prend inconsciemment sa revanche sur cet Être tout-puissant, cet Être de Beauté et de Mort, dont il a souffert les pires tourments, — et auquel il doit ses plus divines extases. Comment il devient cette mère archaïque mauvaise et comment son sexe devient ce sein violenteur, qui le venge et dont il se venge ; — Et j'ai vu sous les filles avides de ma semence, les nouveaux-nés affamés d'amour qu'elles avaient été. 
Ça calme.

J'ai compris enfin pourquoi le bel amour inspire une telle terreur, au fond, et pourquoi les hommes et les femmes préfèrent, de beaucoup, être des noceurs revenus de tout, — bien qu'ils ne soient jamais allés nulle part.

J'ai revécu aussi comment, précédemment, l'enfançon essaie de parler, par amour, par joie, par extase de joie et d'amour à cet Être dont il commence à se différencier mais dont il ressent intimement et intuitivement les vagues émotionnelles qui le parcourent, — ou plutôt qui la parcourt, puisqu'il s'agit de sa mère. Le plus souvent.

À force d'avancer dans ce chemin, j'ai vu où se trouvait la critique de la séparation dont nous parlions tant, et comment la chance de la liberté de la maturité consistait non pas à revivre indéfiniment les mêmes scénarios (de l'oralité, de l'analité, de la corporéité…) prototypiques, archaïques et malheureux, destructeurs et autodestructeurs, mais à découvrir — sur la base, d'une part, de la libération d'une partie de cette souffrance primale et, d'autre part et en même temps, de cette expérience archaïque de ces extases de joie, de ces extases d'amour et d'intuition et de compréhension émotionnelle symbiotique de l'autre — de découvrir donc, cette forme de la jouissance, inconnue de toutes les phases de l'enfance, qu'est la jouissance génitale partagée, cette jouissance qui subsume les extases fusionnelles archaïques, orales le plus souvent, et plutôt passives, du nourrisson, dans celles, apothéotiques, de la puissance ardente et de l'abandon génital au tout-puissant clonus orgastique, de l'homme accompli.

Si je considère les choses pratiquement, à vingt-cinq ans, plutôt que de souffrir à nouveau de mes terreurs et de mes rages archaïques, pour dissoudre et dépasser mes phantasmes prégénitaux, j'aurais mieux fait de faire comme beaucoup de jeunes révoltés « libertaires » dans mon genre, et de me lancer, sous le couvert de la Libération de l'Humanité, dans la pornographie — ordurière, littéraire ou artistique — qui est l'exploitation et l'intensification marchandes de ces terreurs et de ces rages archaïques, dans la mesure où l'époque qui s'ouvrait alors s'est révélée être une époque où il valait et où il vaut mieux exploiter financièrement — de façon ordurière, littéraire ou artistique — les phantasmes que les comprendre pour en avoir revécu, de tout son corps et de toute son âme, la généalogie : pour des raisons qu'il serait un peu long d'expliciter maintenant, c'était plutôt le temps des maquereaux et des morues pragmatiques qui s'ouvrait que celui des analystes poétiques.

Dans le même temps — comme me le disait à l'époque un ami, dans son désespoir qui flirtait avec l'héroïne – ce que grâce à lui je n'ai jamais fait —, à quoi, en fin de compte, pouvait bien servir tout cela puisque de toute façon tous ceux qui nous entouraient — et nous-mêmes, probablement — étaient voués à des existences asservies à des intérêts économiques, politiques, militaires ou religieux pour lesquels ils ne représentaient rien, pas même la poussière du sol sur lequel on marche…

D'où l'on concluait qu'il fallait, dans le même mouvement, échapper à l'asservissement et à ceux — la multitude — qui le subissent.


Malgré les héros que nous admirions — celui qui avait dit « connais-toi toi-même », celui qui s'était fait « voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », entre autres… — les autres n'ont rien trouvé parce que, je l'ai déjà écrit, ils ont tout simplement trop aimé le reste… Et qu'ils n'ont pas eu de chance, — dans tous les cas.


Finalement, on devient un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui nous ont précédé ; un musicien même qui trouve quelque chose comme la clef de l'amour, parce qu'on l'a bien cherchée.

Ce n'est pas tout à fait par hasard que l'on est une nécessité...

Et aussi parce que l'on n'a pas voulu faire moins que les héros que l'on admirait — qui nous avaient précédé…





Le 18 juillet 2014.


R.C. Vaudey.




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