lundi 14 octobre 2013

Les Sensualistes, poètes montrant la voie de l'avenir







MATISSE
Le Bonheur de vivre
(Paris 1905-1906)




 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 




Autant il reste encore, parmi les hommes d'aujourd'hui, de force poétique en excès, celle qui ne s'use pas à façonner les formes de vie, autant faudrait-il exactement en consacrer, sans nulle soustraction, à un but unique, non pas à brosser des copies du présent, à réanimer et poétiser le passé, mais à montrer la voie de l'avenir : — pourvu qu'on ne l'entende pas comme si la tâche du poète était à l'instar de quelque utopiste de l'économie politique, de préfigurer, dans le détail, dans ses images des conditions de vie plus favorables pour la nation et la société, ainsi que les moyens de les rendre possibles.

Comme autrefois les artistes ne cessaient de recréer les images des dieux, les Sensualistes recréeront indéfiniment, eux, la belle image de l'homme, à l'affût de ces cas où l'âme grande et belle, sans le moindre artifice, refus ou dérobade, est encore possible au milieu de notre monde et de notre réalité modernes, où elle est aussi capable aujourd'hui encore de s'intégrer à des situations harmonieuses, équilibrées, y gagnant d'apparaître à la vue, de pouvoir durer, exercer sa vertu d'exemple, et aider ainsi, en suscitant l'imitation et l'envie, à créer l'avenir.

Les œuvres des Sensualistes se distingueront en ceci qu'elles se montreront inaccessiblement préservées du souffle embrasé des passions. La méprise irrémédiable, le geste fracassant la lyre humaine, les rires sarcastiques et les grincements de dents, tout le tragique et le comique au vieux sens accoutumé on y sentira, au voisinage de cet art nouveau, un pénible archaïsme, un avilissement grossier de l'image de l'homme.

Force, bonté, douceur, pureté, une mesure innée, spontanée, dans les personnages et leurs actes ; un sol uni, qui rassure et réjouisse ; un ciel lumineux se reflétant sur les visages et les scènes ; le savoir et l'art confondus en une nouvelle unité ; l'esprit, sans arrogance ni jalousie, habitant avec sa sœur, l'âme, et dégageant de l'opposition la grâce, le sérieux, et non point l'impatience de la dissension, — tout cela sera la sphère enveloppante et générale, comme le fond d'or sur lequel les nuances délicates des idéals incarnés constitueront une figure véritable, celle de la grandeur humaine toujours croissante.

Bien des chemins mènent à cette poésie de l'avenir ; mais il y faut de bons éclaireurs et surtout une force toujours plus grande que n'en possèdent les poètes et les littérateurs d'aujourd'hui, c'est-à-dire les peintres inconsidérés de la demi-bête, du manque de mesure et de maturité confondu avec la force et la nature...

André Breton notait, dans La confession dédaigneuse, que l'on “publie pour chercher des hommes” : les Sensualistes le font, on le voit, pour que des hommes et des femmes se rencontrent. Pour l'empire des sens.

Il faut donner au monde, aux femmes, aux hommes, l'idée de la rencontre possible, c'est-à-dire l'idée de la liberté, de la création et de l'aventure possibles, afin que “des êtres se rencontrent.”

Favoriser l'apparition d'esprits libres, de femmes et d'hommes à l'esprit libre et aux destins singuliers, est un des buts de la poésie sensualiste.


A tous les bons entendeurs, salut !





Avant-garde sensualiste 2 ; janvier/décembre 2004






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