mercredi 10 avril 2013

Sensualisme contemplatif — galant




L'ère de l'Injouissance ; et sa pauvre chanson



À tant critiquer le pauvre monde et la malheureuse idée qu’il se fait de la jouissance, on finit par se créer la nécessité de devoir, par courtoisie envers ceux que ces questions intéressent réellement, définir à partir de quelle expérience, différente, on critique tout cela, et de donner la formule de ce que l’on nomme soi-même la jouissance. Nous n’avons aucune raison d’esquiver cela.







1.


Beaucoup, au XXe siècle, ont noté le retour, dans la poésie et la pensée occidentales, de la “non-intentionnalité” et du silence (Michaux, par exemple). Ce que j’ai appelé un nouvel affleurement de la poésie primordiale.
Mais, en même temps que, en Occident, cette forme particulière de rapport à la “réalité”et au “temps” tentait de se frayer de nouveau un passage jusqu'à la conscience et à l’existence, pour les irradier — que Rimbaud célébrait déjà dans son poème “Sensation” et à partir de laquelle il engageait son aventure — en même temps que cela qui, certes, avait été oublié mais qui est pourtant bien connu et dont on peut trouver des traces à travers les différentes traditions, parallèlement les souffrances archaïques individuelles (qui s’expriment tant dans la dépression chronique de l’humanité que dans sa destructivité) tentaient d'accéder, elles aussi, à la conscience, et à l’existence ; mais cette fois c’était une première dans l'histoire de l'humanité.


2.


Le divin et le démoniaque, le dieu dans l’homme et son pauvre diable, chacun à sa façon, demandaient à être compris, ressentis, explorés. Chacun voulant qu’on dresse enfin sa généalogie.


3.


Durant ces quelques derniers millénaires qui ont vu le patriarcat esclavagiste, guerrier et marchand, s’imposer partout sur la planète comme seul horizon de la vie et de la pensée — au point de ne plus pouvoir être pensé — toutes les traditions nous ont parlé, également, de la malignité de l'homme, du mal en général, et ont tenté d'apporter une réponse à son obscure et virulente négativité tout comme à sa souffrance. Au mieux, on cherchait à fuir les passions et le monde sans pouvoir expliquer ni les unes ni l'autre.
Et, toujours, il s’était agi d’impressionner, d'abrutir, de fatiguer, de figer, de ritualiser l'homme pour maîtriser cette négativité. L'organisation de collectivités autour de rituels plus ou moins sadomasochistes, d'exercices, physiques ou spirituels, avait servi à fixer cette mauvaiseté ou ce désespoir inexpliqués pendant les quelques décennies (quatre, cinq, six selon les époques...) pendant lesquelles le préhumain des sociétés patriarcales est un animal particulièrement nuisible et dangereux, attendu que sa virulence maligne, avec les années, se renforce avec la dépression et le masochisme qui la sous-tendent et la provoquent (et réciproquement...).
Et les débats théologiques ou métaphysiques avaient tenté de canaliser cette même négativité tout en procurant un emploi du temps qui, bien que jugé inoffensif, avait été le soufflet de terribles forges où avaient été attisées d'effroyables guerres entre les différents courants “spirituels”.


4.


Dans la tradition chrétienne, les pulsions secondaires destructrices et autodestructrices, produites par cette forme encore primitive de la “civilisation” que nous connaissons, née de la castration et de l’assujettissement, ont été représentées par la figure du démoniaque, du diable, de l'enfer, et des tentations auxquelles étaient confrontés les saints (et les autres aussi...) ; et contre lesquelles on devait utiliser la pénitence et la mortification.
Dans ce qui s'est constitué comme le bouddhisme, il a le plus souvent été conseillé de faire le mort, assis, en se fixant hypnotiquement sur sa respiration et en laissant défiler le petit manège désenchanté des folies idiosyncratiques ; et, effectivement, pendant ce temps-là, au moins, la bête humaine ne nuit pas.


5.


Bien entendu, quelques rares esprits libres dans chacune de ces deux traditions — pour ne parler que de celles-là — avaient pulvérisé ces pratiques stupides et le sérieux terroriste dont elles se drapaient pour imposer sadiquement leurs pratiques masochistes.
Lin-tsi : “Il y a certains chauves aveugles qui, après avoir mangé leur plein de grain, s'assoient en Dhyâna (zazen) pour se livrer à des pratiques contemplatives. Ils se saisissent de toute impureté de pensée pour l'empêcher de se produire ; ils recherchent la quiétude par dégoût du bruit. Ce sont là des procédés hérétiques. Un maître patriarche l'a dit : “fixer l'esprit pour regarder la quiétude, le relever pour mirer l'extérieur, le recueillir pour sa décantation, le figer pour entrer en concentration” — tout cela n'est que fabrication d'actes. Quant à vous, vous ces hommes qui êtes là à écouter La Loi, comment pourriez-vous vouloir vous cultiver et faire ainsi en sorte d'éprouver les fruits de la culture ? Pourquoi vouloir vous orner ? Vous n'êtes pas des êtres à cultiver, ni qui puissent être ornés ; ou alors, c'est que tous les êtres peuvent être ornés. Ne vous y trompez donc pas !”


6.


Maître Eckart, pour sa part et pour ce qui est de la tradition chrétienne, avait été, dans ses sermons, tout aussi radical en déclarant :
“C'est dans la mesure où l'homme se connaît lui-même qu'il parvient à connaître Dieu.
...
"L'Homme est en vérité Dieu et Dieu est en vérité l'Homme.”


7.


Mais, malgré ces “pionniers d’avant-garde”,  pour parler comme Lin-tsi — qui pouvait rappeler aussi péremptoirement ces évidences parce qu’il vivait très en dehors du siècle — jamais on n'avait pu découvrir comment, précisément, cette malignité humaine avérée dans l’histoire collective se produisait et se reproduisait dans l'histoire individuelle ; et si le XIXe siècle avait apporté, avec l’analyse du nihilisme effectuée superbement par Nietzsche, des éclaircissements quant à la généalogie de masse de la souffrance et de la violence humaines (la “haine contre l’esprit, contre l’orgueil, le courage, le libertinage de l’esprit”, la “haine contre les sens, contre la joie des sens, contre la joie”), aucun individu jusqu'en ce début de XXe siècle n'avait pu revivre les moments clés de son histoire, dans lesquels cette négativité, trans-individuelle, se reproduit, en partie.
On peut même dire que jusqu'au milieu des années 60 du XXe siècle, personne n'aurait pu imaginer que l'on pourrait un jour disposer de techniques exploratoires permettant de revivre les traumatismes archaïques pré-verbaux, et de sentir, de nouveau, la douleur, la terreur, le désespoir, l'anéantissement, la rage folle, l'enfer que vit l'homme à son arrivée dans ce monde (et dès avant), qui ne sont absolument pas inéluctables et invariables puisque leur intensité et leur importance diffèrent selon la taille et l’organisation des groupes humains qui les déterminent — tout comme ils les conditionnent en retour.


8.


Comme l’avait prévu Nietzsche, c’est donc au XXe siècle que revenait de poser des questions telles que jamais auparavant on ne se les était posées et d’en trouver les réponses ; et de révéler ainsi : “le nouveau sentiment de la puissance : l'état mystique ; et le rationalisme le plus clair, le plus hardi, servant de chemin pour y parvenir.” (souligné par nous.)
“La philosophie”, comme “expression d'un état d'âme extraordinairement élevé.”


9.


Et, effectivement, le XXe siècle n’a pas seulement redécouvert le goût pour ce qui est sans âge dans la perception de la beauté du monde, il n'a pas seulement vu, non plus, le déploiement de ces pulsions archaïques qui de mille façons s'étaient, bien entendu, toujours manifestées, à toutes les époques (même s’il les a vues équipées techniquement et avec une puissance dévastatrice — autorisée et produite par cette Technique — telle que l’on ne l’avait jamais imaginée auparavant ) : il a vu ce moment où elles ont commencé d'accéder à sa conscience et il a pu explorer l'histoire de leur formation.


10.


Et la pointe de libération pratique et de conscience libératrice obtenue par cette approche “rationnelle” et “hardie” (poursuivie par le biais de leur intelligence historique et par celui de l’abandon analytique aux forces irrationnelles refoulées...) a effectivement permis de retrouver ces capacités poétiques individuelles perdues qui se manifestent dans le libre jeu de l’abandon au mouvement délié des grâces corporelles — le mouvement spontané de l’univers — qui est, selon nous, la voie royale à “l’état mystique” dont parlait Nietzsche...


11.


Ainsi, c’est dans ce siècle que l’on a commencé, au comble du désastre, à en entrapercevoir la fin (au moins pour quelques-uns) puisque, on le sait : “Tout ce qui est conscient s'use. Ce qui est inconscient reste inaltérable. Mais une fois délivré, ne tombe-t-il pas en ruine à son tour.”(Freud.)


12.


On peut même dire que ce XXe siècle (et probablement celui qui s'ouvre et ceux qui le suivront seront-t-ils ceux du déploiement des conséquences de cela) a été le siècle de l'apparition de cette conscience-là.
Mais cette conscience se répand lentement à travers le monde et les esprits en suivant les flux et reflux que provoquent les conflits qu'entretiennent ou que développent les vieilleries idéologiques et ceux qui les portent. Cependant partout ces souffrances archaïques se manifestent et veulent être comprises et dépassées.


13.


La banalisation des manifestations toujours plus extrêmes de leur sexualisation et toutes les autres formes de la barbarie plus ou moins standardisée, dans les conflits comme dans les mœurs, dans les arts et dans la littérature (ou ce qu’il en reste), manifestent ce mouvement des pulsions archaïques de destruction et d'autodestruction (qu'analysait en partie Melanie Klein en parlant de la position schizoparanoïde du nourrisson mais en l’attribuant de façon erronée à la “pulsion de mort”, alors qu’elle résulte, selon nous, des traumas pré et périnataux), pulsions qui tentent d'accéder à la conscience, à l'existence et à la domination de l'existence.
Ce mouvement est un aspect de cette ère du nihilisme accompli, si riche et d’horreurs et d’aurores possibles ; inédites.


14.


Bien qu'elles aient été reconnues par la théorie analytique, et explorées — tout particulièrement et plus intensément à partir des années 70 du XXe siècle par des gens qui ont pratiqué des formes non verbales de l'analyse (pas uniquement non verbales, mais également non verbales ; ce qui était assez neuf et inédit dans l'histoire du mouvement analytique) — on sent bien que partout ce continent, jusque-là inconnu, inexploré et inexpliqué de l'existence humaine, veut être reconnu.


15.


À notre sens, sa reconnaissance, son exploration et son dépassement — dans les conditions que nous avons déjà définies de la création de situations élaborées à partir de ce nouveau savoir et favorisant, dans le libertinage, idyllique, le déploiement de la volupté et du jeu — permettent, et permettront, de trouver, de retrouver cet état de plénitude et ce silence originel, cette grâce originelle, c’est-à-dire le divin de l’homme qui parallèlement — par-delà la barbarie et aussi par-delà le faux “bien” de la morale, de tous les “Tu dois” et de toutes les “consolations” “spiritualistes” ou “religieuses” qui tentent de la contenir mais qui en fait la reproduisent — a essayé de se remanifester dans l'histoire de la pensée occidentale pendant ce même XXe siècle.


16.


Mais cette grâce et cette innocence retrouvées, dont il s'agit, bien entendu, d'apprécier sans vertige l'étendue, le sont et le seront, évidemment, d'une façon neuve, basée cette fois sur cette nouvelle raison ayant “crevé le tambour de la raison raisonnante”(Breton) pour explorer l'enfer et ses raisons, et ressortir plus puissante, plus forte, plus profonde et plus belle de ce voyage, de cette saison en enfer (nous y sommes, c’est ici et maintenant), ce que n'avaient pas pu faire les visions du monde ou les moments civilisationnels antérieurs qui, par exemple dans les “sociétés froides”, avaient plus ou moins pris en compte cet état de l'accord trouvé, puissant et paisible avec le monde — sous les formes du mysticisme religieux.


17.


C’est la particularité et la nouveauté de ce moment du monde ; à partir duquel s'est développée l'Avant-garde sensualiste ; et dont elle façonne l’avenir, en retour.



 R.C. Vaudey




Avant-garde sensualiste 3 ; Janvier 2005/Juin 2006