samedi 5 septembre 2015

Madam, in Eden I’m Adam... (Une véritable science des situations…)





 

L'or du Temps

Bas-relief
(85x50 cm)
Version numérique : 2001
R.C. Vaudey





Très chère amie,
Le groupe des situationnistes n'a pas vraiment pu élaborer une véritable science des situations : mai 68, paradoxalement, l'en a empêché avec l'agitation politique qu'il a entraîné, tout d'abord, son échec, ensuite, et la dissolution du groupe, finalement, avec les querelles autour de ces questions politiques. Donc, dans l'ensemble une science des situations favorables à un développement voluptueux des humains n'a pas pu être élaborée. Les querelles ont pris le dessus. La critique politique. L'index des noms insultés. Ensuite, les considérations désabusées sur le prolétariat et sur les cadres, ou sur les “prolétaires” devenus “cadres”, n'ayant pas tenu leurs promesses historiques. Et puis les analyses autour du complot et autour du spectaculaire intégré.

Une partie négative en quelque sorte a été élaborée mais l'I.S n'a pas pu illustrer la partie positive. Du fait de ces querelles. De ces désillusions. De ce constat amer.

J'ai quitté le monde à 19 ans, c'est-à-dire plutôt jeune — comme beaucoup d'autres d'ailleurs à ce moment. Ma rencontre avec Héloïse marque la fin de la période de cette première Odyssée dont je parlais en 2003 dans le texte Passage au Nord-Ouest ; et commencée là.
Elle coïncide avec le poème “Shakti” ; il était, chronologiquement, précédé de la toile intitulée : “Thanks to Héloïse”, tableau aussi confus et plein d'espoir que je l’étais moi-même à cette époque. Ce premier poème marque l'hésitation et l'impression que j'avais à ce moment que cette rencontre se soldait par un échec, et qu'après trois mois de cour assidue notre relation était vraisemblablement amenée à cesser. Le “Premier Poëme”, lui, écrit dans le train qui m'emmenait à Paris, marque le début de notre aventure sentimentale et poétique. Ensuite, il y a la création de l'Avant-garde sensualiste à laquelle ont assisté certains de nos amis, la suite des poèmes, des peintures, des sculptures, des installations etc., et la désoccultation de l’A.S en 2001. Notre volonté de faire entendre cette voix particulière au milieu du cynisme, des cris de rage et de haine de tous contre tous.

Qu'arrivera-t-il à celui dont vous me transmettez les interrogations ? Chaque histoire est absolument unique. Evidemment. Dans chaque moment neuf du temps.

Pour notre part, nous avons découvert une forme très forte de l'intimité, une forme, pour nous très neuve, de la maturité sentimentale, voluptueuse. Je l'ai décrite dans : “Post-psychédéliques dandys.” (A.S 3)

Cette forme-là est-elle seulement une forme neuve mais fortuite ou, à l'inverse, comme nous le pensons et “travaillons” à ce qu'il en soit ainsi, un déploiement attendu et évident du grand et bel arbre de la poésie et du libertinage européens, né de la rencontre de ses branches courtoises et libertines — qui portèrent et que manifestèrent tant d'esprits nobles et libres — avec cette autre que représente le mouvement d'émancipation et d'affirmation, poétiques, voluptueuses, des femmes en Occident.

Les libertins, précédemment, avaient parfois tendu à l'idyllisme tel que nous l'entendons, tel Choderlos de Laclos dont on a oublié qu'il fut, dans sa vie personnelle, un partisan de l'amour électif. Mais c'était encore des hommes seuls (très rarement des femmes) qui s'exprimaient. Lorsque la conjonction amoureuse existait — ce qui fut rare —, les femmes le plus souvent ne pouvaient pas la célébrer parce que la société de leur époque ne le leur permettait pas. Et lorsque, enfin, elles purent s'affirmer, elles le firent le plus souvent aux dépens de la conjonction amoureuse.

Une brève histoire de la maturité dans l'amour nous montrerait aisément à la fois un progrès et toujours une insuffisance sur un point ou sur un autre : l'affirmation individuelle, la maturité charnelle, l'harmonie entre les sexes.

Pour répondre à cette interrogation de votre ami — que vous me transmettez —, je lui dirais que s'il s'imagine qu'il restera dans cette forme encore infantile de la volupté qu'il connaît (telle qu'il la décrit et que je la découvre en lisant) avec l'alcool, les psychotropes et le goût pour les objets de l'enfance sexuelle (les seins, la bouche, le cul...), s'il s'imagine que la suite de sa relation avec cette femme sera la continuation de ce qu'il a connu dans ses plus beaux premiers moments avec elle, il se trompe.

Bien sûr, il pourrait en être ainsi, tant les individus sont attachés à ces formes encore immatures de la jouissance et de l'amour charnel parce que, en premier lieu, elles leur sont douces en apaisant, un bref instant, les souffrances et les tristesses de l'enfance, et parce que, en second lieu, l'usage des psychotropes qui leur permettent quotidiennement d'affronter la réalité, perturbe gravement toute maturation possible de leur sensualité comme aussi de leur érotisme en ramenant toujours à la surface leur inconscient plus ou moins profond, et enfin, parce que cette avancée dans l'inconnu de la maturité amoureuse qui aboutit à ce que j'ai appelé l'extase harmonique (en reprenant l'expression de Rimbaud qui lui ne connaissait vraisemblablement pas cette forme-là de l'extase) parce qu'elle est une avancée sur un territoire totalement inconnu de l'enfance, qui ne rassure pas, qui ne ramène pas une complicité consolatrice par le partage de plaisirs déjà connus, finalement terrorise.

La terreur de la maturité à sa pleine puissance, la terreur de l'inconnu, la terreur génitale, la terreur de la puissance harmonique, les béquilles de l'alcool et des drogues qui perturbent gravement les possibilités d'accès à cette maturation de la personnalité en ramenant constamment à la surface le terreau inconscient et refoulé à l'origine des maladies infantiles du sensualisme, les fixations infantiles de la prégénitalité, bref la misère des conditions sentimentales, architecturales, sociales, économiques etc. et l’attachement que l’on y a, tout donne à penser que votre ami, qui imagine vraisemblablement la suite de son histoire d'amour avec son amante comme étant du même ordre que ce qu'il a connu de mieux avec elle dans ce début de leur rencontre, a probablement raison et que cette conjonction ne pourra pas trouver le terrain de son déploiement.

Après cette première Odyssée de la rupture avec le monde, de l'exploration de la souffrance et de la destruction en soi-même et hors de soi-même, et après cette rencontre, cette chance de la rencontre, s'ouvre une deuxième Odyssée qui est celle de la découverte de la conjonction harmonieuse des puissances poétiques et voluptueuses de la féminité et de la masculinité à égalité, dans l'amour. C'est-à-dire quelque chose dans lequel l'encore infantile, l'encore puéril du “sexuel” post-adolescent, “adulescent”, se trouvent dépassés. Peu d'hommes et peu de femmes ont avancé dans cette voie. Parce que peu d'hommes et peu de femmes ont rompu avec le monde. Et que ceux qui l'ont fait ont été encore moins nombreux à rencontrer quelqu'un qui l'avait fait lui-même. Ou prêt à le faire. Et que seule une minorité d'entre eux a eu les moyens, le royaume et le temps nécessaires à cette exploration et à cette découverte.

Que feront ceux dont vous me parlez, dans 15 ans ? Avec beaucoup de chance, quelque chose qui ressemblera à une exploration de ces territoires que défriche et parcourt l'Avant-garde sensualiste.

Votre ami transformera-t-il ce qui ressemble encore à un fortin conceptuel et littéraire, en une forteresse médiévale, défensive et protectrice, ou le transformera-t-il en un Palais Idéal plein de fenêtres, d'ouvertures, de bassins, de jeux d'eau, de cours d'honneur, d'escaliers en queue de paon, de Galeries des Cerfs, de parcs etc. ?

L'injouissant conceptualisant construit le fortin philosophique ou littéraire, le Libertin-Idyllique, tel un authentique cynique, au sens antique, plus philosophe que toute une légion d'universitaires desséchés, vit libre et digne, dédaignant la gloire mineure de grand écrivain (pour paraphraser ce que Schlegel écrivait de Chamfort) et s'entoure du Palais Idéal, ouvert sur le monde, ouvert au monde.

On pourrait imaginer comment il pourrait s'engager dans la nouvelle aventure qui s'ouvre à lui ayant trouvé celle qui pourrait être l'Ariane de son labyrinthe. La première chose consisterait à bâtir le Palais Idéal pour cet amour. Le domaine. Le royaume. Il peut être itinérant, et là l'essentiel résidera dans le choix des pays, des villes ou des campagnes, et aussi des époques de l'année durant laquelle on y séjournera. Cela peut être une cabane quelque part dans une campagne plus ou moins perdue de l'Europe, de l'Asie, de l'Extrême-Orient etc. ou un grand appartement dans une capitale quelconque du monde. Le Palais Idéal n'a pas de formes très définies : c'est l'endroit où l'on arrête le monde à sa porte pour lui faire rendre compte et où commence l'exploration de l'Éden. Où se déploient le sujet et l'intimité et ce que l'on appellera plus tard la maturité : après les errances de la fleur de rage — qui est aussi, parfois, la jeunesse de l'âge —, le délié constamment approfondi de la joie. Cette exploration particulière-là.

Peu à peu, les drogues, les dérives hallucinées, les fêtes allumées, les ivresses exagérées vont laisser place à la jouissance puissante et paisible du Temps, et à ce que j'ai appelé les Illuminescences.

Bien entendu, l’amante de votre ami devra, à son tour, plus ou moins, déserter. Pour ne plus se prendre pour rien du tout du monde. Pour ne plus lui appartenir, fixement dans ce cas, c'est la fixité qui compte.

Vous me dites qu'ils ont un appartement à Paris. Il pourrait convenir à leur aventure. Au déploiement de la vraie vie. J'avais parlé, dans Sensualisme Princeps, dans la deuxième partie, dans Passage au Nord-Ouest, de Dorothea Tanning et de Max Ernst et de leur cabane dans l'Arizona. J'avais dit qu'ils étaient encore trop “artistes”. La découverte de la vraie vie, de la forme de la jouissance amoureuse qui l'accompagne, dans laquelle peu à peu les fantasmes marqués encore par l'enfance laissent place à une forme de jouissance dans laquelle s'affirme une forme de volupté que ni les enfants ni les adolescents ni les post-adolescents longtemps prolongés ne connaissent dans leurs rencontres de passage, dans les situations éphémères et non maîtrisées et donc mal construites qu'ils vivent, demande, pour le dire comme Breton, que l'on ramène l'art, tous les arts, à leur plus simple expression, qui est l'amour.

Le déserteur doit donc trouver celle qui sera son Ariane. Qui doit elle-même déserter. (Et vice versa). Ils doivent bâtir le Palais Idéal où se déploie la puissance, pour l'une, de sa féminité, pour l'autre, de sa virilité, quelque chose que ni l'un ni l'autre n'a pu vraiment ni connaître ni approfondir auparavant et où tous les plaisirs précédents de la recherche et de l'errance peu à peu s'estompent parce que ce qui les avait rendu nécessaires disparaît. La déesse et le royaume une fois trouvés, quel intérêt le délire halluciné, les discussions d'ivrognes cocaïnés avec tous les marauds et les noirauds de la Terre, peuvent-ils présenter ?

On s'engage dans les territoires inexplorés de sa propre maturité, de la maturité de l'humanité, et ceux-là personne ne les a beaucoup explorés ; ils sont différents pour chacun et chacun s'y déploie tel qu'il est vraiment ; la puissance de l'un renforçant la puissance de l'autre, la jouissance de l'un renforçant la jouissance de l'autre.
L'audace de l'un dans la puissance renforçant l'audace de l'autre dans la puissance.

Max Ernst et Dorothea Tanning, je l’ai dit, et d'autres, avaient en partie réussi cela. Certains étaient trop artistes et d'autres trop politiques. D'autres trop spectateurs. 

Aucun n'avait vraiment mis la découverte de l'accord du féminin et du masculin à leur apogée, à leur programme.

Donc, ce qui s'ouvre, à la fin de ce premier voyage, c'est l'Éden, (Madam, in Eden I’m Adam) dans le Grand Hôtel de l'Univers, qu'il faut construire, aménager ou trouver. Ou faire exister à travers des endroits variés. Les ivresses s'estompant, les psychotropes peu à peu disparaissant, la grande santé va s'affirmer. Le goût pour tout ce qui n'est pas cette grande santé et cette grande volupté qui ouvre sur l'extase harmonique va peu à peu s'estomper. On va s'ouvrir à soi-même, à l'autre et au monde en négligeant le reste. Le poème va prendre une autre tournure, moins énervée, le grand silence illuminé va se multiplier. Les toiles, les danses, les chants, tout ce qui manifeste et intensifie en même temps cette nouvelle exploration, va se déployer, s'accumuler.

Les autres (ceux-là mêmes dont les luttes, dans la nouvelle période, se développent — et nous entrons dans une période de grandes luttes, de grands conflits mais avec une génération complètement soumise au spectacle et à la marchandise, et qui n'a aucune confiance en elle ni en l'avenir) continueront d'aller au travail, sur les routes, dans des bureaux. Puisqu'il faut bien que se maintiennent l'animation culturelle et la production des biens.

Et toutes ces expériences (les nôtres, celle dont vous me parlez et toutes celles qui leur ressemblent) avec la jouissance du Temps et l'amour, la poésie, qui constituent en quelque sorte cette partie positive de la science des situations que les situationnistes dans le ressac de l'histoire avaient inaugurée à leur manière, contribueront, par leur force poétique, à cette révolution — qu'il faut souhaiter, elle aussi, poétique — du monde, et que l'on voit d'ores et déjà, tsunamique, sous nos yeux, emporter, en les dressant les uns contre les autres, les sociétés et les hommes qui les composent.


In Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006/mai 2008)






.