lundi 18 novembre 2019

Suite française et merveilleuse & L'amour absolu







I


Suite française et merveilleuse




Dehors, la neige tombe
Lorsque l'on sort
On entend
Pour la première fois de sa vie
Dans l'absolu silence de la nuit
Les branches qui craquent
Qui cassent
Qui tombent
Ainsi




Tout ploie
Ou cède
Sous cette neige de glace
Et son poids


Dans le petit jardin
Des branches
De vingt centimètres
Longues de plusieurs mètres
Gisent au sol
Plus loin
La route
— Elle aussi
En est jonchée
Le chasse-neige ne peut plus rien
Un bulldozer fraie un étroit chemin
En vain


Dans cette tempête qui n'en finit pas
Vous parlez d'une ambiance apocalyptique
Bien sûr, nous en sommes loin


Je repense à cette nuit d'hiver
Où j'étais seul
Dans les Vosges
Avec l'Unimog qui patinait des quatre roues
Les deux ponts crabotés
Dans le même froid
Et dans la même nuit
Et dans une même ambiance
De fin du monde


Dans les bourrasques
Je n'avais chaîné qu'une roue
À l'arrière
Déjà épuisé d'avoir à le faire


J'avais finalement réussi à monter
Le kilomètre de chemin
Qui me séparait de ma propriété
Mais le lendemain
Dans un mètre de neige
Le pont arrière
Ainsi fragilisé
Avait cassé
Me décidant enfin à quitter définitivement cet endroit
Pour Paris 
  D'abord
Et puis
Une fois la vente réalisée
Pour Goa


Eussé-je pris le temps
De chaîner les quatre roues
Dont chaque chaîne devait peser une trentaine de kilos
Que rien n'aurait cassé
Je serais resté encore quelque temps
Avant de quitter ce lieu
Devenu inhospitalier
Tout le cours de ma vie en eût été changé
Et je ne vous eusse ainsi jamais rencontrée


Je vous avais souvent raconté cette anecdote
Pas si idiote
Mais là
Dans cet épisode
Cataclysmique et glaciaire
Pour la première fois
Vous la comprenez


Les épisodes cataclysmique et glaciaires
Peuvent avoir des suites merveilleuses
On le voit
Pourtant
Craignant pour nos toits
J'aimerais que celui-ci
Cessât
Et que la neige la mît en veilleuse


J'écris ceci à la bougie
Dans le calme sans pareil
Que procure l'absence d'électricité
Dont seule la coupure permet de mesurer
Combien le reste du temps
Nous vivons dans une atmosphère délétère
Électro-polluée

(Note du 18 Novembre : je retire le mal que j'ai dit de la « Fée Électricité » , ici revenue)






Le 14 novembre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019








II



L'amour absolu




Une jeunesse et un bonheur insensés
Voilà ce que l'amour apporte
Qu'accompagne une douceur d'âme
Sans égale


La campagne est hachée
D'arbres et de branches brisés
Les chemins ne sont plus que des chablis
Où l'on ne peut qu'avec peine avancer
Dans une neige dure et gelée


Je relève des bambous géants le bosquet :
Eux ont plié leurs trois ou quatre mètres
Quand les frênes et les chênes se sont brisés


Sur ce point comme sur d'autres
J'aurais préféré ne jamais avoir à approuver Pascal
Tant ce spectacle est désolant
Et ce n'est pas non plus qu'une façon de parler :
Une vraie peine envahit le cœur
Et l'on éprouve
Pour cette tempête de neige stupide
De la rancœur


Au retour, je me retrouve nez à nez avec deux chevreuils :
Tout leur monde en une nuit s'est écroulé
Ils ont cependant été épargnés


Ils me regardent un instant
Et disparaissent
Élégamment
Malgré leur détresse


C'est dans ce monde désolant
Que nous nous aimions
Si ardemment


En batifolant
On parlait de parfums
Certains, disiez-vous, doivent avoir le nez absolu
Comme d'autres ont l'oreille absolue
J'en déduisais d'aimables conclusions
Qui éclairaient enfin ces extases phénoménales
Suivies de ces éblouissements mystiques ineffables
Qui s'emparent de tout mon être
Par elles et par eux redevenu virginal
Que je connais depuis que je vous ai rencontrée


Toutes ces amabilités nous faisaient rire à n'en plus finir
Si ce n'est qu'à nous embrasser


S'embrasser dans cette joie
— Caressé par la douceur de ces sentiments sous-jacents
Est déjà une pure félicité en soi


Mais c'est par l'exubérance et la puissance
L'outrance et la concordance
En touchant souvent le Ciel
Et en voulant toujours le repousser
En dilatant toujours plus avant nos cœurs
En laissant dans le même temps
Le soliste solaire
Jouer ses solos extraordinaires
Qui font comme un écrin de divinité
Que l'on peut seulement laisser pleinement
S'exprimer
Se rassasier
S'extasier
Cette joie d'amour pleine
Et son appétit éperdu de se déployer


Emportés par de tels élans
Et de tels présupposés
Nous ne pouvions que réduire à néant
Notre passé d'amants :
Comparativement, nous ne nous étions encore jamais aimés


C'est du moins la dernière pensée que j'eus
Une fois que le mirifique déferlement de l'amour
Nous eut soulevés emportés éblouis
Ravagés transcendés fait rugir et pleurer
Et infiniment dans la Beauté nous convulser
Bref, sitôt que mon âme
Redevenue
Par tant d'amour illuminé
Virginale
Se fut à l'univers tout entier
Refusionnée
— Me faisant perdre ainsi connaissance
Dans un sommeil digne d'un nouveau-né


Une jeunesse et un bonheur insensés
Voilà ce que l'amour apporte
Qu'accompagne une douceur d'âme
Sans égale
Disais-je pour commencer


Je peux ajouter
Que dans un monde si parfaitement
Et depuis si longtemps
Partout par la haine et le ressentiment
Ou les éléments
Martyrisé
Une chance incommensurable
Voilà ce qu'est la chance d'aimer
Et d'être — de surcroît —
Aimé
D'en avoir le loisir et l'endroit
Et de pouvoir ainsi posséder 
Par surplus
L'amour absolu










Le 16 novembre 2019 
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019






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samedi 2 novembre 2019

L'amour — dans son unicité








Tunnel d'effroi
Légèreté dégagée
Attente anxieuse
Décontraction insoucieuse
Assurance insouciante
Suspense angoissant
Fin douloureuse
Ou résultat heureux


Envisager le pire ne fait pas rire
Pourtant, on le connaît :
Ce qui a touché notre ami
Et sa famille
Nous le connaissons aussi


Jeudi, nous le retrouvons
Pour lui offrir des fleurs
Dans sa nouvelle et dernière demeure
À notre goût mal orientée
Et trop exiguë pour lui
Lui, cet homme de grands espaces
Et de grand air


Pour moi
J'aimerais reposer face au soleil
Au pied des vignes
Ou au sommet de notre colline…
Je vous le dis


Voilà les discours auxquels vous vous exposez
À aimer un homme de collection…


Vingt ans plus tôt
Cette idée ne m'aurait certainement pas effleuré l'esprit


À tort ou à raison


Mettre de l'ordre dans sa vie
Savoir ce que l'on laissera…
Quels textes
Quelles images
Avec qui —
Quels tableaux
Quel fatras !




C'est étrange
Mais voilà les considérations
Graves et sérieuses
Qui voilent nos ris
Cet après-midi
Toutes ces choses qu'il faut dire
Lorsque se produit le pire
Car le malheur
Lui non plus
N'attend point le nombre des années


Notre ami vient de nous le rappeler


Au bout de ces considérations
Dignes de notaires —
On se caresse et on s'embrasse pourtant
Délicatement…
Éperdument…
Comme des amants
Que le destin épargne encore


Et on s'aime comme de vrais vivants…
De tout notre cœur et de tout notre corps




On s'aime
Tout simplement…
Intensément…


Montaigne aimait-il l'amitié ?
En écrivant à propos de La Boétie :
« Parce que c'était lui ; parce que c'était moi »
Il a parlé d'autre chose
Que de son goût pour les amitiés viriles
Je crois


J'ai écrit que nous faisions l'éloge
D'une forme flamboyante de l'hétérosexualité :
C'était une erreur
L'hétérosexualité n'est finalement qu'un goût particulier
De consommateur


Nous faisons l'éloge d'autre chose


Comprenne qui pourra


L'amour qui suit ces réflexions-là
Est comme une bénédiction insensée de la vie
Une caresse somptueuse
Du miracle et de l’exquisité d'exister


Au réveil
Je ne sais plus rien :
Ni où ni quand ni qui je suis…


Revenu du Paradis
Je sais seulement qu'il est cette vie bénie


Maintenant
Tard dans la nuit
Je mesure les pauvres et miraculeux privilèges
Qui nous permettent de nous tenir
Hors de la guerre du temps
Et je mesure aussi toute leur précarité


Et pourtant je sais qu’il y a toujours eu des gens
Qui ont eu lieu
Dans tous les sens du terme —
Pyrrhon, Montaigne, La Boétie, Debord
Aussi différents qu’ils eussent été —
Avant nous avaient été de ceux-là


Et pourtant je sais qu'il faut des amants
Pour voir se dérouler
Implacablement
Les logiques du monde injouissant


Et pour se fondre dans l'Amour, l’Univers et le Temps









Le 2 novembre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019







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