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L’extase et le hasard
Nous élevons-nous vraiment à ces hauteurs ? Je veux dire, pouvons-nous vraiment — par la réflexion, l’étude, une pratique particulière et volontaire — nous « élever » jusqu’à la jouissance de l’Indicible.
Je ne le crois pas.
Les vieux du T’chan se gaussaient fort de ces efforts.
Nous ne cueillons pas l’Instant : c’est lui qui nous cueille. C’est du moins l’expérience que j’en ai.
Et dans les périodes sans « miracles », sans illuminations, tout notre savoir, toutes nos lectures, et pas même le souvenir ou la relecture de ce que nous avions ramené des moments de grâce passés ne nous sont d’aucune utilité.
La toute petite enfance, pré-verbale, est le moment où nous côtoyons ce Ciel, « aux anges », — si tant est qu’elle soit bercée d’un peu d’amour.
J’ai une hypothèse pour expliquer pourquoi quelques êtres sont plus touchés par cette grâce que d’autres : fidèle à l’importance que
j’accorde à la période pré-verbale, aux traumatismes pré et périnataux, il m’est apparu que les enfants qui avaient connu l’extase — en même temps que leur mère — au moment même de leur naissance, qui avaient vécu ce que j’appelle « l’extase natale », avaient une expérience
primale — que la vie viendrait conforter ou ruiner —, qui leur donnait sans doute un avantage en matière d’illumination.
La « jouissance obstétricale », l’accouchement orgasmique concerne environ 0,3 pour cent des mères.
C’est un sujet bien entendu tabou, et dont tout le monde se fout, dans une société telle que nous la connaissons, mais enfin, tout comme les traumatismes de naissance suivis d'enfances martyrisées expliquent bien les caractères portés sur le diabolique, sans doute celles qui, à l’inverse, ont été choyées par l’extase et le hasard pourraient-elles expliquer cet autre race d’Hommes qui, dans l’Histoire, se sont tournés, ou plutôt ont été plus volontiers saisis par l’extase du Sans-Nom, le divin etc. — quel que soit le nom qu’on veuille lui donner.
Vous savez peut-être, si vous avez quelques fois fréquenté notre Bureau, lorsqu'il était ouvert au public, que j'attribue « l'énergie noire » que l'on voit de se déployer et se déchaîner dans l'Histoire — c'est-à-dire depuis « l'invention » de l'agriculture —, au fait qu'elle s'accompagne de la domination patriarcale et du mauvais sort fait aux femmes, — volées, violées, mises en esclavage.
C'est un reportage — où une esclave birmane, enceinte et violée par son négrier thaïlandais, disait qu'elle ne pouvait rien contre le père mais qu'elle se vengerait sur cet enfant, à naître, qu'elle haïssait déjà de tout son corps — qui m'a fait comprendre que le patriarcat esclavagiste-marchand était une machine infernale, tout juste bonne à produire des démons : des enfants d’esclaves, haïs avant même d'être nés, deviendraient à leur tour des bourreaux — de femmes et d’hommes —, ou seraient anéantis par leurs pulsions autodestructrices, — en retournant cette haine contre eux.
Bref, dans ce monde de l'infélicité — ou de l'injouissance, comme on voudra —, il n’est pas étonnant que rares soient ceux qui peuvent « jouir de toutes leurs extases, de toute leur poésie. »
À
vous,
R.C. Vaudey
Cher Guy Karl,
Merci d'avoir publié mon mot et de lui avoir fait ce commentaire, si aimable.
Pour ma part, vous savez peut-être que je me revendique comme mystique, j'ai même dit « contemplatif — galant », parce que j'ai trouvé le comble de la volupté là où Ovide — qui n'était pas contaminé par la haine des sens et des femmes (Tertullien etc.) que plus de 15 siècles de domination des religions abrahamiques ont inculqué du Moyen-Orient à l'Europe —, là où Ovide, donc, disait qu'il fallait le chercher : dans l'extase amoureuse et harmonique.
Ovide, « L’art d’aimer » :
« Mais, pilote maladroit, ne va pas, déployant trop de voiles, laisser ta maîtresse en arrière ; ne souffre pas non plus qu'elle te devance : voguez de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus par elle, l'amante et l'amant succombent en même temps.»
Et
aussi parce que Breton — que j’ai suivi sur ce point — trouvait
dans ce comble de la volupté l'accès, comme nulle part ailleurs, à
l'éternité :
« L'acte de l'amour, au même titre que le tableau ou le poème, se disqualifie si de la part de celui qui s'y livre, il ne suppose pas l'entrée en transe.
L'éternité est là, comme nulle part ailleurs, appréhendée dans l'instant même. ».
Arcane 17
J'ai eu la chance d'avoir l'audace de quitter, encore étudiant — c'était dans l'air du temps —, la Sorbonne et une carrière philosophique toute tracée, de ne travailler jamais et de passer ma vie à la recherche du sentiment océanique, — qui m'a choyé et me choie encore de ses extases.
Mais j'ai surtout eu la chance de rencontrer, il y a trente ans, une amante, et une complice d'amour « contemplatif — galant », prête à vivre une vie obscure et poétique, Héloïse.
Il
faut entendre « Indicible » littéralement : qui ne peut pas être
dit. Le mysticisme, ce n’est pas grand-chose.
Quand, lors d'une course en montagne, vous restez tout à coup sans voix, sans pensée, dans un état sans nom, où êtes-vous ? : « Perdu dans la source profonde », disait Lin-tsi ; « Un dans la déité », disait Maître Eckhart.
Schopenhauer identifiait cet état comme celui de la Volonté « au point mort », — pour le dire plaisamment.
Il admirait beaucoup Madame Guyon, qui marque, en France, ce que Louis Cognet a nommé « le crépuscule des mystiques ». Les mystiques ont donc disparu en 1700, — mais il n'y avait jamais eu de mystiques galants : nous sommes une sorte de surgeon du grand arbre — plus ou moins abattu — de la poésie, de la spiritualité et de la (non) pensée mystiques françaises, ce qui est très merveilleux à vivre, mais qui a été mal reçu.
Lors de la parution du « Manifeste sensualiste », il y a vingt ans, les pervers sadiens et autres joyeux partouzards plus ou moins pédophiles, qui tenaient le milieu des arts et des lettres, se sont gaussés. Ou, comme Madame Savigneau, ont fait montre d’une sorte de nostalgie : « Grâce à Vaudey, on peut toujours rêver », écrivait-elle.
Et, aujourd'hui, ce sont eux que leurs rejetons, schizos deleuziens, jettent aux poubelles de l'Histoire, comme de vieux « binaires », de ridicules « cisgenres », de maléfiques « terfs » etc.
J'avais trouvé un titre — à la Duchamp — du tableau présent, que j'avais donné à Luc-Antoine Marsily :
« Les pervers sadiens jetés aux poubelles de l'Histoire par leurs rejetons schizos deleuziens, même. »
Autant dire que dans cette situation, nous restons aux abris. Les névrosés pervers polymorphes, on sait ce que c'est : qui ne l'a pas été ! Les schizos deleuziens, c'est autre chose. Et c’est moins aimable.
Le premier pas de la sagesse consiste à admettre que notre poésie ne peut intéresser personne. Considérant l’époque.
Voilà. Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité, et je comprendrais très bien que vous gardiez ce texte pour vous sans le publier.
Vous êtes une des rares personnes avec laquelle j’ai encore envie de converser.
Merci, encore une fois, de votre amabilité.
À vous,
R.C.
Vaudey
Votre intérêt me touche. Je répondrai à votre demande, mais je ne peux résister au plaisir de converser avec vous un (long) moment.
Encore une fois, je comprendrais très bien que vous gardiez ceci pour vous, sans le publier dans les commentaires.
Je
cherche ce qui pourrait vous être étranger dans mon dernier message
: certainement pas Lin-tsi, dont le très savant sinologue Paul
Demiéville avait donné, en 1972, la première traduction
mondiale de ses « Entretiens » : je ne crois pas qu'un penseur de
votre qualité puisse ignorer tout du Chán.
Peut-être n'avez-vous pas ses « Entretiens », que l'on trouve toujours, aussi bien en neuf qu'en seconde main : dans ce cas, je serais ravi d'être celui qui vous en aura conseillé l'achat et la lecture.
Ces gaillards du Chán étaient vraiment des drôles, et vous passerez un moment étonnant lors de la lecture de ce livre, qui ne manquera pas de faire vibrer en résonance votre grande connaissance des pré-socratiques.
L'éloge
de Madame Guyon par Schopenhauer se trouve au Livre 4 de la Volonté
: « une belle et grande âme, dont la pensée me remplit toujours de
respect », écrit-il.
Schopenhauer qui a donné, par ailleurs, une présentation exacte de cette extase —- que vous me concédez —, de ce « coup de grâce mystique », que j'appelle « la jouissance du Temps » :
« Mais vienne une occasion extérieure pu bien une impulsion interne qui nous enlève bien loin de l’infini torrent du vouloir, qui arrache la connaissance à la servitude de la volonté, désormais notre attention ne se portera plus sur les motifs du vouloir; elle concevra les choses indépendamment de leur rapport avec la volonté, c’est-à-dire qu’elle les considérera d’une manière désintéressée, non subjective, purement objective; elle se donnera entièrement aux choses, en tant qu’elles sont de simples représentations, non en tant qu’elles sont des motifs: nous aurons alors trouvé naturellement et d’un seul coup ce repos que, durant notre premier asservissement à la volonté, nous cherchions sans cesse et qui nous fuyait toujours; nous serons parfaitement heureux. Tel est l’état exempt de douleur qu’Épicure vantait si fort comme identique au souverain bien et à la condition divine: car tant qu’il dure nous échappons à l’oppression humiliante de la volonté; nous ressemblons à des prisonniers qui fêtent un jour de repos, et notre roue d’Ixion ne tourne plus. Mais cet état est justement celui que j’ai signalé tout à l’heure à titre de condition de la connaissance de l’idée; c’est la contemplation pure, c’est le ravissement de l’intuition, c’est la confusion du sujet et de l’objet, c’est l’oubli de toute individualité, c’est la suppression de cette connaissance qui obéit au principe de raison et qui ne conçoit que des relations; c’est le moment où une seule et identique transformation fait de la chose particulière contemplée l’idée de son espèce, de l’individu connaissant, le pur sujet d’une connaissance affranchie de la volonté; désormais sujet et objet échappent, en vertu de leur nouvelle qualité, au tourbillon du temps et des autres relations. Dans de telles conditions, il est indifférent d’être dans un cachot ou dans un palais pour contempler le coucher du soleil. » La Volonté, livre III \ 38.
Schopenhauer, toujours au Livre IV, fait l'éloge de Maître Eckhart et des ascètes chrétiens :
« Tous prêchent non seulement la pureté de la vie, mais la résignation complète, la pauvreté volontaire, le vrai calme, l’indifférence absolue aux choses de la terre, l’abnégation de la volonté, l’enfantement en Dieu, l’oubli entier de soi-même et l’anéantissement dans la contemplation de Dieu. On trouve là-dessus un exposé très détaillé, dans Fénelon [disciple de Madame Guyon, c'est moi qui précise] « Explication des maximes des saints sur la vie intérieure ». Mais nulle part l’esprit du christianisme, dans son développement, n’a été plus parfaitement et plus fortement exprimé que dans les écrits des mystiques allemands, chez maître Eckhard et dans son livre si célèbre la « Théologie allemande »; c’est cet ouvrage dont Luther disait, dans une préface qu’il y a ajoutée, qu’aucun, — excepté la Bible et Saint Augustin, — ne lui avait mieux appris ce que c’est que Dieu, le Christ, et l’Homme.»
Schopenhauer, avait, un peu avant, vanté cette renonciation au vouloir-vivre chez Madame Guyon.
Si
nous revenons à Ovide, que je citais dans mon commentaire, nous
remarquons deux choses. La première, c'est que lui, tout à
l'inverse, fait l'éloge de ce vouloir-vivre, et de l'une de ses
manifestations les plus extrêmes : la jouissance harmonique de
l'extase amoureuse — l'autre étant la « naissance orgasmique »,
si rare et si occultée, dont toutes celles qui l'ont vécue
rapportent le sentiment de puissance et de plénitude qui
l'accompagne.
Le deuxième point — que l'on peut ne pas remarquer —, c'est qu'Ovide parle, tout naturellement, de ce que Reich a appelé la « puissance orgastique », la capacité d'abandon simultané à la jouissance génitale.
Et ce n'est pas faute, pour Ovide, de ne pas avoir pu connaître autre chose que : « … ce plaisir le plus doux, celui que partagent à la fois et l’amante et l’amant. Je hais des embrassements dont l’effet n’est pas réciproque : aussi les caresses d’un adolescent ont-elles pour moi peu d’attrait. Je hais cette femme qui se livre parce qu’elle doit se livrer, et qui, froide au sein du plaisir, songe encore à ses fuseaux. Le plaisir qu’on m’accorde par devoir cesse pour moi d’être un plaisir, et je dispense ma maîtresse de tout devoir envers moi. Qu’il m’est doux d’entendre sa voix émue exprimer la joie qu’elle éprouve, et me prier de ralentir ma course pour prolonger son bonheur ! » L’art s’aimer.
Aujourd'hui,
après plus de quinze siècles d'intoxication par les religions
abrahamiques, leur haine des sens et des femmes, un ouvrage qui
voudrait parler du but de la séduction ne donnerait comme résultats
sexuels enviables que des manifestations sadiques des formes
infantiles de la prégénitalté : la femme, séduite, serait le
jouet sexuel de l'homme possédé par ses pulsions orales ou anales
sadiques, ou encore par des pulsions phalliques plus ou moins
destructrices, mais l'abandon génital de la femme et de l'homme,
à
l'unisson, ne serait jamais mentionné, pas plus que le fait que l'un
et l'autre doivent ressentir cette jouissance « jusqu'au plus
profond de leurs os. »
Ou alors, outre les classiques — Sade, Apollinaire etc. —, j'ai raté quelque chose dans le torrent pornographique.
Aujourd'hui,
l'Homme, mâle ou femelle, souffre de ce que Reich appelait «
l'impuissance orgastique » — la fixation sur des stades
prégénitaux plus ou moins sadiques ou masochistes du développement
sexuel et sentimental avorté — ; ce qui animait, dans les années
vingt, ses discussions avec Freud — dont il était très proche —
Freud qui, à plus de soixante ans et atteint d'un cancer, avait du
mal à le suivre totalement.
Il se trouve que lisant, à vingt ans, la « Fonction de l'orgasme », et ayant décidé, un peu plus tard, de quitter le monde tel que ma famille me l'offrait généreusement, j'ai entrepris, avec quelques amis, pendant plus de cinq ans, une exploration analytique, quasi journalière, que je qualifierais de « primalo-reichienne », qui m'a fait revivre, entre autres choses, les traumatismes mais aussi les extases de cette période pré-verbale de ma vie, et qui m'a, petit à petit, aidé à me laisser aller à goûter la volupté de l'acte de l'amour, et à m'abandonner à cette jouissance génitale, dont j'ignorais tout.
J'ai bien sûr perdu, puis retrouvé cette merveille, au gré des aléas de ma vie sentimentale, et ce pendant un dizaine d'années, — jusqu'à ma rencontre avec Héloïse, il y a trente ans.
Dix ans plus tard, j'ai envoyé, par la Poste, le manuscrit du « Manifeste » à Gallimard, et à Sollers, que je ne connaissais presque seulement qu'en mal, ayant longtemps été un farouche debordiste.
Nous l'avons rencontré à Paris, un mois plus tard, Héloïse et moi. Il nous a dit qu'avec Antoine Gallimard ils s'étaient fait la réflexion que la Maison ne recevait un manuscrit de ce calibre que tous les cinquante ans : j'ai pensé — sans le lui dire — que c'était très optimiste de leur part !
C'était un homme charmant et très professionnel, loin de la caricature que l'on en fait. C'était en février 2002 : en mai 2002, ce petit opus était dans les librairies.
Naïvement, nous pensions que cette découverte, pratique et non théorique, que nous avions faite, que l'abandon, amoureux et extatique, au vouloir- vivre dans sa manifestation la plus extrême permettait d'atteindre cette béatitude que les mystiques avaient cherchée au travers de l'ascétisme et des mortifications diverses — puisque telle était et est notre expérience, notre découverte et notre contribution à l'histoire du mysticisme et de la poésie occidentaux —, que cette découverte allait enthousiasmer les lecteurs et amorcer un mouvement de sympathie intellectuelle. Il n'en fut, bien évidemment, rien.
J'ai depuis compris que la vie de famille, les enfants, les divorces — dont j'ignorais et ignore toujours tout —, les luttes sociales, bref la société spectaculaire-marchande, créaient une société de l'injouissance, peu favorable à cette expérience de ce que Breton avait appelé l'or du Temps.
Pourtant, il y avait bien, en Europe, deux courants mystiques et érotiques, venus d'Inde et de Chine : le Tantra et le Tao ; mais l'homme loin de s'y abandonner à la jouissance devait, au contraire, la retenir : plutôt des survivances d'antiques religions matriarcales, où l'homme était au service de la Déesse, pour le Tantra ; ou des manifestations d'une sorte de recherche pharmaco-érotique dans la poursuite de l'immortalité, pour les taoïstes, que l'expression de la sentimentalité, à son acmé, telle que l'Occident la connaît et la chérit. Ce sont ces courants qui ont prévalu.
Pour ce qui est de nos activités poétiques, théoriques et artistiques, nous avons vite compris que nous devions rester des contemplatifs : il y a des philosophes, des artistes, des poètes séculiers : la quasi-totalité ; et il y aura eu des philosophes, des artistes, des poètes contemplatifs, nous.
Nous avons fait paraître 6 numéros d'une revue papier, de 2003 à 2012 ; qui est devenue numérique à cette date et depuis, sous le nom de « Bureau des recherches sur l'amour et le merveilleux.»
Sur nos terres — une soixantaine d'hectares — nous avons pratiqué une forme de land-art éphémère : Héloïse, qui est naturellement encore plus contemplative que moi ayant été jusqu'à refuser de les photographier, le temps les a emportées ; jusqu'à ce que nous fassions, en 2018, de cette propriété une œuvre sensualiste-naturaliste en elle-même, proche de ce qu'on appelle l'art écologique, où nous « élevons » la faune sauvage et laissons la flore s'épanouir.
Épicure avait son Jardin, Cheval, son Palais Idéal : nous avons notre Domaine Idéal.
Nous y recevons des naturalistes, de la LPO et d'autres associations ; une vingtaine d'étudiants l'ont parcourue et analysée cette année. Tout cela nous a fait sortir un peu du bois, localement. Mais nous ne mentionnons jamais nos « recherches » poétiques et philosophes autrement que vaguement.
Je devrais être en train de faire le tri dans les textes du Bureau, pour les publier. Nous envisageons l'auto-publication avec le dépôt, obligatoire, d'un exemplaire à la BnF. . C'est bien suffisant. Et puis par de « sensitive readers ».
Je pourrais vous donner accès à ce Bureau, où vous trouveriez de quoi lire mais il faudrait que vous ouvriez un blog sur Blogger, ce qui est simple et gratuit. Même vide, ce blog vous donnerez une adresse blogger, que je pourrais autoriser comme lecteur de notre blog.
Vous pouvez aussi attendre que nous auto-publions les quelques volumes que nous devons en extraire, et nous vous en ferions parvenir un exemplaire de chacun d'eux.
Les dernières années, depuis 2019, sont essentiellement composées de « Tableaux galants », des poèmes de réveil d'amour et de jouissance du Temps, sous forme de petits films sans images mais portés par des airs de musique baroque. C’est le « Journal d’un Libertin-Idyllique. ». C’est intime et répétitif, pour le lecteur, j’imagine. Seule la musique, qui disparaît dans les derniers mois peut charmer, sans doute
Pour aujourd'hui, je vais passer le Bureau en mode « public », disons jusqu'à demain soir, en espérant que vous seul ayez l'idée d'y aller.
Vous trouverez quelques Tableaux galants sur YouTube, à la même adresse.
Mais
je crains que tout cela ne vous passionne guère…
À vous,
R.C. Vaudey
P.S J'ai écrit un peu pressé par le temps : vous me pardonnerez les éventuelles coquilles…
Cher Guy Karl,
Je pensais bien que vous ne pouviez qu’être de ceux que ces vieux gaillards du Tch’an avaient marqués à jamais de leur patte.
Je partage votre étonnement quant au fait que la Chine ait pu permettre l’existence de tels « énergumènes » de génie, qui pouvaient aller de monastère en monastère y faire taire les imbéciles prétentieux qui y prêchaient, en les secouant un bon coup ou en leur aboyant dessus, pour leur faire entrevoir enfin le Silence et l’Extase, — dont nous parlons depuis le début.
On aimerait bien pouvoir en faire autant aujourd’hui mais, entre les réseaux, les journaux les plateaux de télévision et le reste, on comprend que, comme l’analysait Debord, il est des formes modernes de dictatures « douces », auprès desquelles le « despotisme oriental » paraît bien désuet.
J’ai
sous la main l’exemplaire des « Entretiens » de
Lin-tsi, acheté lors de sa première parution : j’avais
dix-huit ans ; autant dire que sa lecture m’a formé, et
bouleversé, à tout jamais. Je lui dois le courage d’avoir pris
« la poudre d’escampette ».
Ils
ont eu, au XVe siècle, un disciple, au Japon — là non plus, on
n’imagine pas que le Japon ait pu permettre l’apparition d’un
tel personnage — : un moine Zen, que vous connaissez sans
doute, Ikkyû, surnommé Kyôun « Nuage-Fou », qui aimait
les femmes et les tavernes. Il est célèbre pour son amour, à
soixante-dix sept ans, pour la belle flûtiste aveugle Shinme. J’ai
cité, dans l’introduction du Manifeste, le dernier poème qu’il
lui écrivit, à quatre-vingt sept ans, avant de quitter cette
planète :
« Voilà dix ans que nous avons prononcé des serments sous le cerisier en fleur
« Un grand amour a des sentiments sans limites.
« Je quitte à regret ses cuisses qui étaient mon oreiller
« Tard dans la nuit, nous faisons, enlacés, des promesses d’amour qui dureront pendant trois existences. »
Comme quoi, nous ne sommes pas les premiers à avoir connu, et décrit, ce mélange de l’amour et de l’illumination.
Comme vous, j’ai plus de mal avec le mysticisme des monothéismes, non pas avec l’expérience du un dans le tout, qui est la même, mais avec tout ce mélange de macérations et de mortifications hystériques qui l’accompagne.
Pour répondre à votre question, je pense que ce n’est pas la peine de le publier. Ce texte vous était adressé.
Je suis heureux d’avoir trouvé un homme capable de ressentir tout cela, c’est-à-dire, pour le dire comme Lin-tsi : « un homme vrai sans situation ».
A bientôt certainement,
A vous, R.C. Vaudey
.
À Guy Karl
Nous élevons-nous vraiment à ces hauteurs ? Je veux dire, pouvons-nous vraiment — par la réflexion, l’étude, une pratique particulière et volontaire — nous « élever » jusqu’à la jouissance de l’Indicible.
Je ne le crois pas.
Les vieux du T’chan se gaussaient fort de ces efforts.
Nous ne cueillons pas l’Instant : c’est lui qui nous cueille. C’est du moins l’expérience que j’en ai.
Et dans les périodes sans « miracles », sans illuminations, tout notre savoir, toutes nos lectures, et pas même le souvenir ou la relecture de ce que nous avions ramené des moments de grâce passés ne nous sont d’aucune utilité.
La toute petite enfance, pré-verbale, est le moment où nous côtoyons ce Ciel, « aux anges », — si tant est qu’elle soit bercée d’un peu d’amour.
J’ai une hypothèse pour expliquer pourquoi quelques êtres sont plus touchés par cette grâce que d’autres : fidèle à l’importance que j’accorde à la période pré-verbale, aux traumatismes pré et périnataux, il m’est apparu que les enfants qui avaient connu l’extase — en même temps que leur mère — au moment même de leur naissance, qui avaient vécu ce que j’appelle « l’extase natale », avaient une expérience primale — que la vie viendrait conforter ou ruiner —, qui leur donnait sans doute un avantage en matière d’illumination.
La « jouissance obstétricale », l’accouchement orgasmique concerne environ 0,3 pour cent des mères.
C’est un sujet bien entendu tabou, et dont tout le monde se fout, dans une société telle que nous la connaissons, mais enfin, tout comme les traumatismes de naissance suivis d'enfances martyrisées expliquent bien les caractères portés sur le diabolique, sans doute celles qui, à l’inverse, ont été choyées par l’extase et le hasard pourraient-elles expliquer cette autre race d’Hommes qui, dans l’Histoire, se sont tournés, ou plutôt ont été plus volontiers saisis par l’extase du Sans-Nom, le divin etc. — quel que soit le nom qu’on veuille lui donner.
Vous savez peut-être, si vous avez quelques fois fréquenté notre Bureau, lorsqu'il était ouvert au public, que j'attribue « l'énergie noire » que l'on voit de se déployer et se déchaîner dans l'Histoire — c'est-à-dire depuis « l'invention » de l'agriculture —, au fait qu'elle s'accompagne de la domination patriarcale et du mauvais sort fait aux femmes, — volées, violées, mises en esclavage.
C'est un reportage — où une esclave birmane, enceinte et violée par son négrier thaïlandais, disait qu'elle ne pouvait rien contre le père mais qu'elle se vengerait sur cet enfant, à naître, qu'elle haïssait déjà de tout son corps — qui m'a fait comprendre que le patriarcat esclavagiste-marchand était une machine infernale, tout juste bonne à produire des démons : des enfants d’esclaves, haïs avant même d'être nés, deviendraient à leur tour des bourreaux — de femmes et d’hommes —, ou seraient anéantis par leurs pulsions autodestructrices, — en retournant cette haine contre eux.
Bref, dans ce monde de l'infélicité — ou de l'injouissance, comme on voudra —, il n’est pas étonnant que rares soient ceux qui peuvent « jouir de toutes leurs extases, de toute leur poésie. »
Pour ma part, je me revendique comme mystique, j'ai même dit « contemplatif — galant », parce que j'ai trouvé le comble de la volupté là où Ovide — qui n'était pas contaminé par la haine des sens et des femmes (Tertullien etc.) que plus de 15 siècles de domination des religions abrahamiques ont inculqué du Moyen-Orient à l'Europe —, là où Ovide, donc, disait qu'il fallait le chercher : dans l'extase amoureuse et harmonique.
Ovide, « L’art d’aimer » :
« Mais, pilote maladroit, ne va pas, déployant trop de voiles, laisser ta maîtresse en arrière ; ne souffre pas non plus qu'elle te devance : voguez de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus par elle, l'amante et l'amant succombent en même temps.»
Et aussi parce que Breton — que j’ai suivi sur ce point — trouvait dans ce comble de la volupté l'accès, comme nulle part ailleurs, à l'éternité :
« L'acte de l'amour, au même titre que le tableau ou le poème, se disqualifie si de la part de celui qui s'y livre, il ne suppose pas l'entrée en transe.
L'éternité est là, comme nulle part ailleurs, appréhendée dans l'instant même. ».
Arcane 17
J'ai eu la chance d'avoir l'audace de quitter, encore étudiant — c'était dans l'air du temps —, la Sorbonne et une carrière philosophique toute tracée, de ne travailler jamais et de passer ma vie à la recherche du sentiment océanique, — qui m'a choyé et me choie encore de ses extases.
Mais j'ai surtout eu la chance de rencontrer, il y a trente ans, une amante, et complice d'amour « contemplatif — galant », prête à vivre une vie obscure et poétique, Héloïse.
Il faut entendre « Indicible » littéralement : qui ne peut pas être dit. Le mysticisme, ce n’est pas grand-chose.
Quand, lors d'une course en montagne, vous restez tout à coup sans voix, sans pensée, dans un état sans nom, où êtes-vous ? : « Perdu dans la source profonde », disait Lin-tsi ; « Un dans la déité », disait Maître Eckhart.
Schopenhauer identifiait cet état comme celui de la Volonté « au point mort », — pour le dire plaisamment.
Il admirait beaucoup Madame Guyon, qui marque, en France, ce que Louis Cognet a nommé « le crépuscule des mystiques ». Les mystiques ont donc disparu en 1700, — mais il n'y avait jamais eu de mystiques galants : nous sommes une sorte de surgeon du grand arbre — plus ou moins abattu — de la poésie, de la spiritualité et de la (non) pensée françaises, ce qui est très merveilleux à vivre, mais qui a été mal reçu.
Lors de la parution du « Manifeste sensualiste », il y a vingt ans, les pervers sadiens et autres joyeux partouzards plus ou moins pédophiles, qui tenaient le milieu des arts et des lettres, se sont gaussés. Ou, comme Madame Savigneau, ont fait montre d’une sorte de nostalgie : « Grâce à Vaudey, on peut toujours rêver », écrivait-elle.
Et, aujourd'hui, ce sont eux que leurs rejetons, schizos deleuziens, jettent aux poubelles de l'Histoire, comme de vieux « binaires », de ridicules « cisgenres", de maléfiques « terfs » etc.
J'avais trouvé un titre — à la Duchamp — du tableau présent, que j'avais donné à Luc-Antoine Marsily :
« Les pervers sadiens jetés aux poubelles de l'Histoire par leurs rejetons schizos deleuziens, même. »
Autant dire que dans cette situation, nous restons aux abris. Les névrosés pervers polymorphes, on sait ce que c'est : qui ne la pas été ! Les schizos deleuziens, c'est autre chose. Et c’est moins aimable.
Le premier pas de la sagesse consiste à admettre que notre poésie ne peut intéresser personne. Considérant l’époque.
À vous,
R.C. Vaudey
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