vendredi 28 novembre 2014

Manifeste sensualiste







Jeunes Trobriandaises dansant 
à l'occasion de la parution du Manifeste sensualiste





Lorsque Billie eut fini de chanter, nous étions tous émus — comme le sont toujours ceux qui ont du cœur – au timbre de sa voix. Nous l'avons bissée, mais elle ne voulait pas vraiment continuer, et, après avoir remercié les jazzmen sur le quai, elle nous a rejoints.

« Dans cette dimension du temps où nous nous trouvons tous maintenant, je ne suis plus une chanteuse noire américaine, je suis enfin un esprit libre, et à Venise je préfère écouter Monteverdi », dit-elle en riant.

Casanova, de son côté, dit préférer Mozart — il avait travaillé avec da Ponte au livret de son Don Giovanni — ; sur ce point il était suivi par la belle Arété.

Héloïse aimait Chopin. Et Aristippe, qui était farceur comme le sont tous les Cyrénéens — enfin, les anciens… —, avoua préférer Brassens.

« Probablement pour son touché de guitare, très unique… » lui dis-je en plaisantant affectueusement.

Il rit, tout en affirmant qu'il voyait en lui une de ces natures sensualistes comme en avaient vu naître depuis toujours les rivages de la Méditerranée, et que « vivre à l'écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique », lui paraissait un programme tout à fait à son goût — comme il l'était probablement au mien — et certainement préférable à celui qui consiste, poussé par la nécessité, à fréquenter la cour des tyrans : il savait de quoi il parlait…
Et comme je lui demandais s'il savait où était Brassens, il me répondit : 
« La dernière fois que je l'ai vu, il était à Sète ».

Casanova, qui discutait avec Billie des grandeurs comparées de Monteverdi et de Mozart, et qui n'avait entendu que la fin de notre échange, s'écria : « Ascète, Brassens ! Jamais ! »
Nous avons tous ri, et lui le premier, de sa confusion.

Comme nous en étions à cette bonne humeur, le serveur apporta les desserts.

Billie, qui en profita pour commander à son tour, s'est alors tournée vers moi et m'a demandé qui étaient les Allemands à l'autre bout du ponton : l'homme à lunettes avec son étrange moustache, et celui qui l'accompagnait, tout ébouriffé. Je lui dis que le premier était un poète-philosophe, généalogiste, un peu beaucoup prophète, qui s'appelait Nietzsche et se sentait plus polonais — les plus français des Slaves, selon lui — qu'allemand, et que l'autre, qui se nommait Schopenhauer, était un bluesman prussien, dont l'album mythique Le monde comme volonté et comme représentation avait ses inconditionnels.

Comme elle s'étonnait de ce dernier trait, je lui développais que si le patriarcat esclavagiste-marchand — qu'elle connaissait bien, et pour cause — avait produit ce blues — qu'elle exprimait si véridiquement — chez les esclaves noirs déportés d'Afrique vers les Amériques, il avait par ailleurs, et depuis toujours, provoqué l'amertume et la neurasthénie chez ceux qui lui étaient soumis, et que le pessimisme philosophique de notre bluesman prussien n'en était qu'une des nombreuses manifestations.


Aristippe — qui avait commandé, comme moi, une mousse au chocolat — reposa sa cuillère et me demanda si je pouvais développer ce point-là.


« Sans difficulté, et je pourrais même avancer qu'il n'est pas besoin d'attendre l'apparition de l'esclavage et d'un patriarcat entièrement développé pour observer ces effets pervers-là. On trouve dès les premiers balbutiements du patriarcat ces traits de caractère » dis-je, et, reprenant le petit opus de Reich sur L'irruption de la morale sexuelle, je lui lus le passage suivant, tiré du livre en question :

«Malinowsky a eu l'occasion d'examiner, après la société à prédominance matriarcale des Trobriandais, une autre société de primitifs habitant les îles Amphlett. Ce peuple, écrit Malinowsky, ressemble aux Trobriandais par la race, les coutumes et la langue, mais s'en distingue sensiblement pas son organisation sociale ; il affiche des normes très strictes en matière de morale sexuelle et réprouve les rapports sexuels précoces, il ignore les institutions des Trobriandais favorisant la vie amoureuse génitale ; ce qui le caractérise c'est la solidité beaucoup plus prononcée du lien familial. Bien que l'organisation soit dans l'ensemble encore matriarcale, elle dispose d'une autorité patriarcale plus marquée, "… faits qui conjointement avec la répression sexuelle nous offrent le tableau d'une vie enfantine, qui ressemble beaucoup à la nôtre" écrit Malinowsky. Il ajoute : "Je ne pourrais nommer, chez les Trobriandais que je connais fort bien, un seul homme, une seule femme hystérique ou seulement neurasthénique. Je n'ai jamais trouvé chez eux des tics nerveux, des actes compulsifs ou des idées compulsives."

On rencontre parfois le crétinisme, l'idiotie et la dysphémie ; de même des crises de colère et de violence. Les indigènes les attribuent aux effets de la magie noire. Les Trobriandais pensent qu'il y a, dans les îles, un autre genre de magie noire qui provoque les différentes formes d'actes compulsifs et de symptômes nerveux :

"… Ce qui me frappait le plus pendant mon séjour aux îles Amphlett était le fait qu'elles étaient habitées d'une communauté de neurasthéniques… Quittant les Trobriandais ouverts, joyeux, cordiaux, d'abord agréable, je m'étonnais de me trouver soudain dans une communauté d'hommes qui se méfiaient de chaque visiteur, qui s'impatientaient au travail, qui se montraient souvent arrogants. Les femmes se sauvèrent lorsque je débarquai et se tinrent cachées durant toute la durée de mon séjour… J'ai trouvé quantité de gens affectés d'une certaine nervosité."

Plus intéressant encore pour la compréhension du rapport entre organisation sociale, économie sexuelle et névroses sont les observations de Malinowsky chez les Mailu, peuplade entièrement organisée selon le schéma patriarcal, habitant la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée :

"… Les familles sont placées sous une autorité paternelle très marquée, leurs préceptes moraux visent au refoulement sexuel. J'ai rencontré parmi ces primitifs un grand nombre de neurasthéniques se prêtant peu aux recherches et informations ethnographiques. »

Casanova m'interrompit en riant, disant qu'il aurait bien aimé rencontrer un peu ces femmes des îles Trobriand, pour se livrer avec elles aux jeux amoureux, mais que les habitants des îles Amphlett lui faisaient penser à tous ces courtisans qu'il avait eu le malheur de devoir fréquenter, et qu'il n'était pas pressé de les connaître.

J'approuvai et je repris le cours de mon échange avec Aristippe ainsi :

« Quant à l'explication de l'origine de tout cela, dis-je, c'est paradoxalement chez Roheim qu'on peut la trouver — un psychanalyste et ethnologue qui avait entrepris au printemps 1929 une expédition visant à réfuter les théories qui niaient, en s'appuyant sur les organisations matriarcales, la portée universelle, le caractère biologique, du complexe d'Œdipe —, puisqu'en terminant son rapport sur ses observations chez ces mêmes Trobriandais, il écrit ce qui suit — qui est particulièrement remarquable tant ce que note ce partisan de la théorie de la pulsion de mort et de la nature biologique du complexe d'Œdipe semble résumer et confirmer les conceptions ethnologiques de Reich et sa théorie du caractère secondaire, et non inné, des pulsions destructrices et autodestructrices, conceptions ethnologiques et théorie que ses observations étaient pourtant censées infirmer.

Voilà ce qu'écrit Roheim :

"Nous avons étudié deux groupes d'enfants appartenant à la même race : les enfants des missions fréquentent l'école ; leur manière d'être a été modifiée sur plusieurs points, bien que sur d'autres ils soient restés de vrais enfants à l'état de nature. Les enfants de la brousse, par contre, se démènent, se chamaillent et coïtent les uns avec les autres, mais je n'ai jamais remarqué chez eux la moindre attitude qui ressemblerait aux jeux sadiques et masochistes auxquels se livrait Deparintja (Deparintja est le garçon que le missionnaire avait corrigé). Il a été si souvent frappé pour les manifestations spontanées de la turbulence de ses pulsions naturelles, que la satisfaction de ces mêmes pulsions s'associe dans son esprit à l'idée de tourments infligés ou subis. L'indigène possède à l'origine un caractère agressif mais nullement sadique. Il lui arrive dans un accès de colère d'insulter un enfant ou même de lui lancer son boomerang, mais il ne le punira presque jamais de propos délibéré. Ainsi, l'enfant de la brousse n'a guère l'occasion d'acquérir par projection un surmoi sadique, il n'apprend pas à tirer du plaisir du jeu des punitions infligées ou subies.

Et Reich de conclure à la suite de ce texte qu'il cite, à la page 231 de son ouvrage :

« Il est difficile d'imaginer une meilleure confirmation des thèses avancées par l'économie sexuelle. Que faut-il conclure de ce qui précède ?

Que le sadisme est un produit de la société, conséquence de la répression des mouvements amoureux infantiles naturels, aboutissement d'une déviation musculaire de l'énergie libidinale ;

que l'explication de ce phénomène doit être recherchée dans l'irruption dans la société de la régulation imposée à la vie sexuelle par la morale sexuelle ;

que les névroses sont dues à la modification patriarcale de l'ordre social et que le capitalisme n'est pas, comme Roheim le croit, une conséquence de la névrose ;

que la vie sexuelle se règle automatiquement, conformément aux vues de l'économie sexuelle, selon les lois naturelles, si on s'abstient de toute intervention ;

que l'irruption de la régularisation moralisante crée aussi sa propre justification idéologique, à savoir la nécessité de la répression des pulsions, du fait qu'elle suscite des pulsions anti-naturelles, secondaires, asociales, comme par exemple le sadisme et le masochisme ; la même remarque s'applique à toutes les tendances perverses.

La brutalité humaine ressemble à une explosion, à une évasion de la prison où l'on tient captive la vie sexuelle de l'homme. »

J'arrêtai là ma lecture du texte de Reich.

Aristippe me dit que c'était ce genre d'information qui lui avait manqué pour défendre le plaisir comme fin de l'existence, car toujours on lui avait opposé les plaisirs sadiques ou masochistes, suicidaires ou meurtriers — et plus généralement l'hybris : pouvoir ainsi en quelque sorte remonter à la source de leur histoire, jusqu'au premier moment de leur apparition — en passant d'une île à l'autre —, comme le fit Malinowski, lui aurait permis d'étayer son panégyrique du plaisir.

Plus généralement, il me dit qu'il pensait que c'était ce qu'avait fait le XXe siècle : remonter à la source…

À la source de l'histoire de la folie des sociétés, par ces expéditions et ces recherches…

À la source de l'histoire de la folie individuelle, par l'amélioration de la technique d'Antiphon, qu'étaient venus compléter les « revécus émotionnels autonomes » et l'exploration, primale, abréagie, des traumatismes préverbaux…

À la source de la folle histoire de l'univers, avec les recherches de l'astrophysique moderne et l'étude du Big Bang…

Il regrettait seulement que ces découvertes, ainsi qu'il lui semblait, ne fussent en mesure d'éviter l'effondrement de la civilisation qui les avait faites…

Casanova — qui alors qu'il discutait dans un premier temps avec Héloïse n'avait pas du tout suivi nos échanges précédents — fit alors cette remarque :

« Vous parlez du rôle de la répression de la vie sexuelle pour expliquer, en grande partie, la violence des humains. Pourtant, aujourd'hui, il semble bien que l'époque est particulièrement favorable à ce qu'on appelle la liberté de la vie sexuelle, n'est-ce pas ?

Cher ami, lui répondis-je, ce que vous appelez la vie sexuelle, dans ce cas, ce sont tout simplement ces pulsions secondaires, prégénitales, que provoque cette inhibition de la génitalité dont nous parlons, pulsions prégénitales surinvesties d'énergie par cette inhibition, qui provoque, dans certaines conditions bien déterminées, leur réapparition comme perversions.

Nous avons aujourd'hui, alors que s'est dissout le vernis social que la morale petite-bourgeoise imposait comme une prison à la misère névrotique et amoureuse, un accès direct à ce que ce vernis social refoulait et camouflait.
Mais aucune de ces fantaisies qui s'affichent maintenant librement n'a d'intérêt en elle-même, contrairement à ce que veut faire croire un certain courant « néo-libertin », — qui se heurte en ce moment à un retour violent des névrosés de type ancien, de type refoulé.

Le seul intérêt du phantasme, c'est de mener à la souffrance sous-jacente, parce qu'il en est la manifestation déguisée ; souffrance qu'il n'est intéressant de réveiller que si elle peut être en partie revécue, analysée, et dépassée. Ce qui est seulement le cas dans le cadre d'un travail analytique.

Par exemple, le courant « néo-libertin », qui se veut toujours plus ou moins « libertaire », pense que la société fonctionnerait mieux si toutes ces fantaisies pouvaient s'exercer librement, et prend l'exemple de telle ou telle race de singes, ou d'autres bestioles, qui passent leur temps à se tripoter, et dont les sociétés, de ce fait, seraient moins violentes.

J'y vois deux objections fondamentales : la première, de moindre importance, c'est que les bestioles en question peuvent bien être meurtrières mais nullement sadiques ou masochistes ainsi que le sont les humains ; la seconde, essentielle à mes yeux — et j'avoue avoir d'ailleurs le même problème avec Reich qu'avec les « néo-libertins » —, c'est cette réduction de la vie amoureuse à une fonction de régulation individuelle ou sociale — ce qui est une vision utilitariste, plébéienne et bornée, de médecin ou de sociologue — quand je crois, moi, en amant et en poète, et pour le vivre, qu'elle est la voie royale à la jouissance du Temps, à cette vie contemplative et poétique, qui me paraît très supérieure, par son goût, ses extases et ses raffinements, à la « vie naturelle » des sauvages, chers à W. Reich, ou à la « régulation sociale orgiastique » des troupeaux de bonobos, chers à nos partouzeurs néo-libertins contemporains — qui vont tout à fait bien avec l'art du même nom — , et qui, aujourd'hui, arrivés au bout du rouleau, nous lâchent, peu à peu, les véritables motivations de ces « fêtes orgiastiques » qu'ils nous vantaient — libératrices de rien du tout si ce n'est, vaguement, d'un prurit, pour un court instant —, véritables motivations qui furent : la jalousie, et puis finalement, comme toujours, la misère de l'enfance — ; des choses auxquelles il eût mieux valu, pour eux, faire face à vingt ans, plutôt que d'aller écrire, comme les situs, dans le premier numéro de leur revue, résumant le programme de l'époque du mercantilisme qui s'ouvrait : 

« Il faut donc envisager une sorte de psychanalyse à des fins situationnistes, chacun de ceux qui participent à cette aventure devant trouver des désirs précis d’ambiances pour les réaliser, à l’encontre des buts poursuivis par les courants issus du freudisme. Chacun doit chercher ce qu’il aime, ce qui l’attire (et là encore, au contraire de certaines tentatives d’écriture moderne — Leiris par exemple —, ce qui nous importe n’est pas la structure individuelle de notre esprit, ni l’explication de sa formation, c’est son application possible dans les situations construites [c'est moi qui souligne cette dernière phrase]). On peut recenser par cette méthode des éléments constitutifs des situations à édifier ; des projets pour le mouvement de ces éléments. »

Publié en juin 1958, ce texte pourrait être un slogan pour l'ultra-libéralisme qui allait venir :

« Ce qui importe n’est pas la structure individuelle de votre esprit, ni l’explication de sa formation, c’est son application possible dans les situations bien construites grâce à (faire suivre par le nom d'une marque quelconque) »  

C'est un point le fait que j'y ai écrit que la révolution sexuelle n'avait pas eu lieu qui, depuis la publication du Manifeste sensualiste, a estomaqué tous les imbéciles : de pauvres gosses, filles et garçons, dont j'aurais pu faire partie et que pour certains j'ai bien connus, ayant acquis une structure caractérielle misérable, un surmoi sadique ou castrateur, de la façon que l'on a vue, ont tourné en rond dans leur nuit en faisant semblant d'y jouir, apeurés d'aimer, impuissants et impuissantes d'abandon affirmatif et sentimental dans l'amour, dans un monde où rien ne le permet. Et qui ont ouvert la voie à l'exploitation marchande de la misère amoureuse. Idiots utiles quand ce ne fut pas petits entrepreneurs d'un ultra-libéralisme esclavagiste-maquereau.

Résultat : tout pour le troupeau préformaté en goguette, rien pour la houle sentimentale.

Arété me dit : 

En fait, les libertins idylliques ont peu à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui les "libertins".

Peu en effet, si ce n'est qu'avant d'accéder au septième ciel, on passe par le rez-de-chaussée, et même aussi par les caves. 
Les premiers connaissent donc et malheureusement ce dont parlent les seconds, mais l'inverse n'est pas vrai. »

Casanova à ce moment-là s'est exclamé :

J'y suis ! Vous êtes des libertins issus de la branche des Courtois, inspirés par Ovide, tandis que les autres seraient plutôt de la branche des Discourtois pour le moins , dont la figure emblématique est ce marquis embastillé, à propos duquel on organise à Paris, en ce moment, une exposition, dont André breton, je crois, est le commissaire !
Il faut absolument que vous rencontriez un ami qui fut longtemps à la Renaissance professeur ici, enfin à Padoue : Agostino Nifo. Je viens de le croiser dans Santa Croce, en venant, permettez-moi de l'appeler… Son De Pulchro et amore vient d'être traduit en français, il connaît parfaitement Arété et Aristippe, vous pourrez vous expliquer… »

Giacomo, très emballé par cette idée, a pris la main d'Arété.

Billie souriait, on venait de lui apporter une glace. Pour elle, le sensualisme était une histoire de Français, mais qu'il y eût dans l'affaire des Cyrénéens et des Italiens, cela lui plaisait bien. Que les Allemands n'y apparussent pas ne l'étonnait pas.

Héloïse, en prévision de notre nouvel invité, a commandé du vin.

Aristippe a demandé à Casanova si cet Agostino Nifo était un autre genre de sensualiste.

Je voyais les deux Allemands tendre l'oreille, et, peu à peu, se rapprocher.

En m'adressant à Casanova, j'ai demandé : « André Breton, commissaire ! Vous êtes sûr ! »
 
Avant qu'il n'ait eu le temps de me répondre, le vin est arrivé.

Le service était décidément parfait.





Le 28 novembre 2014





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mercredi 26 novembre 2014

Angélisme oublieux…






Joie
Angélisme
Sentiment de paix
Lumière chaude
Murs de granit
Silence absolu du monde
Duveteux écrin de brume
Chaude 
À six pas : rien

    Vous quelque part
     

Silence absolu du monde

Enveloppement
Ouateux
Brume chaude

Silence absolu du monde

Livres épars…
Sur le lit
Dicter ceci

Inexistence de l'humain
À moins d'un kilomètre : rien —

    Quinze heures trente…
     
    Brume absolue du monde
    Silence de granit 
    Angélisme duveteux
    Lumière chaude

Contempler…
Plancher
Peintures
Sculptures
Par la fenêtre
Le vert des lierres
Les bruns
Les fauves
Des feuilles
Qui restent
Encore

Profondément attendri
Grande santé
Alanguie
Sur le lit

À jeun
Faim
Œufs coque
Beurre salé
Pain

Angélisme oublieux…

Pour vous
Crêpes
Sucre
Beurre salé
Baisers pas moins — 
Dans la cuisine  
Enlacements d'amour répétés
Rires

Li Yi-chan en était certain
Parmi les Choses vaines
Il faut compter ceci :
Devant la beauté
Ne pas chanter…
De poésie






Le 26 novembre 2014
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2014



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vendredi 21 novembre 2014

L'amour libre, suite




Nous restâmes un moment silencieux, à savourer nos plats, qui étaient délicieux. Après qu'il eut bu du vin — qui ne l'était pas moins —, Casanova me demanda — puisque l'on parlait, dans l'esprit d'Aristippe, de mouvement et de plaisir — si je voulais bien lui lire ce texte dans lequel Reich expose sa découverte du réflexe de l'orgasme, — et détaille le déroulé du mouvement de ce dernier.
Il en avait entendu parler, et était curieux d'en connaître la version originale. Je le retrouvais tel que je l'avais publié, ici et , sur notre Bureau, et je le lus à la compagnie.

L'air inspiré, Aristippe et notre chevalier approuvaient les passages plus théoriques où Reich distingue la puissance érective, la puissance éjaculative et la puissance orgastique, et tous deux savouraient gourmandement, comme en les revivant, la description des différentes phases de la montée vers l'acmé.

Arété, la belle Cyrénéenne — qui était le sosie de Sophia Loren (dans le portrait que l'on connaît d'elle avec un chat) —, souriait. 

Héloïse, elle, avait posé sa main sur mon genou. Ce qui était doux.

Lorsque j'eus fini, ce cher Casanova — avant même que quiconque autour de la table en fît la remarque — me dit qu'il se reconnaissait bien dans la description que Reich faisait du caractère phallique-narcissique qui bien que puissant érectivement souffre d'impuissance orgastique, caractère qui se reconnaît, entre autres choses, à son insistance sur ses « performances érotico-athlétiques », et il ajouta, avec la chaleur que ses lecteurs lui connaissent :

« Ah ! Cher ami, cet abandon, que je vois là décrit, cette extase harmonique dont vous parlez dans vos écrits, moi aussi, jeune homme, je les ai connus… Et combien de fois ne les ai-je, dans la suite de ma vie, regrettés !
Souvenez-vous de mon amour avec la belle C. C., et de ce que j'en dis dans mon Histoire de ma vie. Nous jouissions tous deux en chœur, de tout notre cœur, et notre sommeil de concert — qui signe toujours ces accords — je le regrette encore.

J'eusse aimé que nous eussions eu, comme vous l'eûtes vous-même, le moyen de quitter le monde et de partir aux Indes et ailleurs — ainsi que vous le fîtes… Nous eussions alors appareillé sur quelque voilier, et, après un long et merveilleux périple, nous eussions pu, nous aussi, voir, émerveillés, émerger de la brume, dans la touffeur de l'aube rosée, derrière la ligne interminable des plages, des rizières et des cocoteraies, la blancheur immaculée des cathédrales des fervents Catholiques portugais.

Dans quelque palais colonial prêté par le cadet d'un marquis de l'Algarve, nous eussions pu passer des jours entiers à nous aimer et à savourer, dans nos siestes divines — et sur cette Terre —, ce que nos hôtes lusitaniens espéraient, mais en vain, trouver dans le Ciel.
Nous eussions, nous aussi, pu nous allonger nus sur les plages désertes, nous jeter dans les vagues, plonger dans les rouleaux, et nous laisser ainsi ramener au rivage.
Peut-être même me fussé-je enhardi jusqu'à faire joindre, par un habile indigène, quelques douelles d'un tonneau pour m'en servir pour glisser sur l'eau — tel un nouveau Jésus.

Ce qui est certain, c'est que nous eussions fait, elle et moi, de bien jolis miracles derrière le tulle de nos ciels de lit — que j'eusse pris bien soin de noter – ainsi que vous le faites – dans les poèmes qu'ils m'eussent inspirés —, et qu'à force de contemplation ravie dans cet été sans fin que connaissent ces littoraux bénis, je vous eusse sans doute soufflé votre découverte, en associant le libertinage et l'idylle, l'amour sentimental (l'abandon total), la jouissance et la contemplation, bref en découvrant l'amour contemplatif — galant avant même que vos aïeux eussent eu le temps de naître.

Et puis nous serions retournés sur nos terres — une villa palladienne de Vénétie — où j'eusse vécu comme un Romain, mais sans la toge, et, ainsi que vous le faites — bien que n'étant pas adepte de Diogène —, fermé ma porte, pour éviter toute gêne, à tous – et même au doge – , hors quelques amis.

Hélas, mon cher, vous le savez, les filles, alors, appartenaient à leur père, et le sien — malgré l'intervention de M. de Bragadin — décida de la mettre au couvent pour les prochains quatre ans.

Sans doute avez-vous eu le bonheur de connaître les femmes et les filles les plus libres que le monde — au moins sous nos latitudes — a vues depuis plus de 40 siècles, prêtes à tout quitter pour partir, au bout du monde, jouir de leur vie et de l'amour — et non, comme on le voit aujourd'hui, pour se faire exploser… le corps, ou sur le terrain miné des Moyen-Orientaux, ou dans le porno hardcore des lourds Occidentaux – éclater ou jouir, vous l'avez noté, voilà bien la question centrale de l'humanité — ; pour moi, de chagrin, et faute de la liberté d'aimer — que je n'eusse pu connaître, de toute façon, que dans la prison de la conjugalité —, je fus donc réduit à faire du peep show, pour l'ambassadeur de France à Venise — qui devint un ami – un parrain, plutôt.

C'est ce que vous n'avez pas dit en parlant des amants : le monde ni personne ne les attendent — sinon pour tout autre chose. Le monde, les familles ont pour eux des projets — que leurs tendresses contrarient.
Ceux qui veulent échapper au travail, à la famille et à la patrie — mon époque parlait de République ou de royaume, et, si on n'allait pas, dans le monde que je voulais connaître, jusqu'à imaginer l'infamie du travail, les vrais philosophes trouvaient tout aussi répugnant ce qu'on appelle un état dans le monde —, ceux qui veulent, dis-je, échapper à tout cela pour se livrer à l'amour, à la contemplation galante et à la poésie (il en faut), en plus d'être de vrais libertins — idylliques, dans votre cas —, doivent pouvoir bénéficier d'une conjoncture historique favorable, et, dans le même temps, de quelque fortune personnelle — et sans tutelle.»

À ce moment-là, la belle voix, un peu ivre et camée, d'une femme reconnaissable entre toutes, fredonna derrière moi :

« Mama may have, Papa may have
But God bless the child that's got his own
That's got his own… »

Casanova l'entendit et bondit. « Ma très chère Billie ! s'écria-t-il en lui baisant les mains, que faites-vous ici ! »

« A love affair… » répondit-elle, et, posant son index sur sa bouche, elle lui fit signe de ne pas lui en dire plus et de continuer son doctrinal. Très troublé, notre chevalier poursuivit cependant ainsi :

« À cet âge de ma vie — lors de ma rencontre avec le cardinal de Bernis —, tout m'était permis. Sans doute eussé-je été capable, dans d'autres circonstances sociales, de dépasser cette régression au stade du « mâle phallique-narcissique » sur lequel la suite de ma vie m'a fixé.

L'abandon à la génitalité, c'est-à-dire, dans mon cas, le dépassement de cette terreur de s'abandonner dans les bras d'une femme — et de recevoir le don de son amour —, terreur déterminée, primitivement, par celle d'être le jouet de la mère archaïque, et, secondairement, par cette perception infantile plus tardive que les femmes appartiennent toutes au père, et que les aimer ainsi c'est défier son autorité au risque d'entamer avec lui une lutte à mort, cet abandon à la génitalité, donc, j'eusse moi aussi pu le connaître comme l'expérience répétée de ma puissance et de ma délicatesse — amoureuses et poétiques — se déployant, si ma situation sociale m'avait permis d'être autre chose que pauvre, ou courtisan — et un éternel outsider adolescent dans le monde des Grands, qui doit se limiter à chaparder pour un moment leurs filles ou leurs femmes (que cela distrait de leur ennui), et puis à prendre la fuite.

Ou bien encore à les amuser par le spectacle direct (comme avec de Bernis ), ou par le récit, de mes prouesses « techniques » avec celles dont ils n'avaient cure : les abbesses et les pauvresses. »

Il y avait un grand air de sincérité dans ce que venait de dire notre ami vénitien, qui frappa l'assemblée. Nous laissâmes passer un ange, — qui me parut ressembler à un vieux Juif viennois que je connaissais.

Arété rompit le silence, et me dit : « C'est également ce que j'ai pensé en vous entendant parler de cette fille des Amériques, qui était un garçon : sans doute vivait-elle de ses charmes à Paris ; sans doute trouva-t-il avec vous la seule occasion de sa vie d'épancher son âme, un instant ; et, sans doute, retourna-t-il à son propre mensonge à lui-même, qui lui permettait d'éviter les favelas et de gagner sa vie, — si l'on peut dire cela comme ça. Il y a, n'est-ce-pas, des structures sociales — qui enserrent les amants — qui permettent, ou non, cet amour, libéré des misères et des peurs du passé, — ou qui, à l'inverse, les instrumentalisent et les rentabilisent… »

« Nous sommes d'accord, dis-je : la société de l'Injouissance, c'est la rencontre de structures caractérielles demeurées infantiles par « cette inhibition de la génitalité, [et dont] les demandes prégénitales sont surinvesties d'énergie », et de formes aliénantes d'organisation sociale qui exploitent ce filon de la misère sexuelle, poétique et contemplative — qu'elles ont elles-mêmes plus ou moins sciemment produite — de cette fin (plutôt cataclysmique) du règne plurimillénaire du sadomasochisme patriarcal esclavagiste-marchand, commencé avec l'Histoire, c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance — l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde.
Ce monde n'est pas fait pour l'amour contemplatif — galant : il est fait pour disparaître par la lutte incessante que se mènent ceux qui n'ont pu que rester des enfants mauvais, enrégimentés, et que je nomme les injouissants. »

Pour laisser un peu notre cher Giacomo récupérer — et pour m'éviter de pontifier —, nous avons tous prié Billie de bien vouloir chanter, elle par qui s'exprimait justement le blues que produisent l'esclavage, l'assujettissement plurimillénaire des femmes, la nostalgie de la liberté…

Je trouvais décidément ce ponton du Lineadombra bien intriguant : à quelques tables de là, je crus même apercevoir deux vieux garçons allemands — se tenant bien à l'écart de ces débats sur l'amour et puis les dames – des sujets pour lesquels ils manquaient d'expérience pratique —, Nietzsche et Schopenhauer, qui se querellaient, le second accusant le premier de lui avoir piqué son idée de Volonté, quand le premier lui répondait qu'il n'était qu'un « idéaliste — en laid », et que son idée de Volonté il la tenait lui-même des Hindous et des Chinois.

Arété avait posé sa main sur celle de Casanova… Aristippe semblait hypnotisé par Lady Day, qui elle-même le couvait du regard… Était-il sa secrète love affair vénitienne ? Cela eût expliqué sa présence, là, ce soir…

Un orchestre sur le quai entama God bless the child, — et la voix de Billie s'éleva dans la nuit.

Je vidai mon verre de Chianti




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L'amour libre






WILHELM REICH

LA FONCTION DE L’ORGASME


Après m'être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d'ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytiques ». Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l'atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et, jusqu'alors, j'avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j'eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation selon laquelle le désordre génital est un symptôme important, et peut-être le plus important de la névrose, était fausse, m'objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition d'une évaluation de la génitalité pouvant donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu'ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils me parurent plus excités que leur réserve scientifique habituelle ne le laissait prévoir.
Dans cette controverse, j'étais parti désavantagé. J'avais eu à admet­tre moi-même que, parmi les patients, il y en avait qui possédaient apparemment une génitalité non troublée, bien que cela ne fût pas vrai chez les patientes. Je cherchais la source d'énergie de la névrose, son noyau somatique. Ce noyau ne pouvait être que de l'énergie sexuelle inhibée. Mais je ne pouvais imaginer ce qui était capable de causer la stase lorsque la « puissance » était présente.
Deux concepts erronés dominaient la psychanalyse de ce temps. Primo, un homme était appelé « puissant » lorsqu'il était capable d'exécuter l'acte sexuel. Il était considéré comme « très puissant » quand il pouvait le faire plusieurs fois la même nuit. La question : combien de fois par nuit un homme « peut le faire » est un sujet de conversation favori parmi les hommes de tous les milieux. Le pychanalyste Roheim alla même jusqu'à prétendre qu' « avec à peine une légère exagération on pouvait dire qu'une femme n'obtenait une satisfaction réelle que si, après l'acte sexuel, elle souffrait d'une inflammation (de ses parties génitales) ».
Le second concept erroné était la croyance qu'une pulsion partielle —comme l'acte de sucer le sein maternel — pouvait être inhibée par elle-même et isolée des autres pulsions. Ce concept servait à expliquer l'existence de symptômes névrotiques chez ceux qui possédaient une « puissance complète ». Il correspondait au concept des zones érogènes respectivement indépendantes.
De plus, les psychanalystes nièrent qu'on ne pût trouver des femmes névrosées dotées d’une bonne santé génitale, ainsi que je l'assurais. Ils considéraient qu’une femme était dotée d’une bonne santé génitale lorsqu'elle était capable d'orgasme clitoridien. La différence établie par l'économie sexuelle entre l'excitation clitoridienne et l'excitation vaginale était encore inconnue. En somme, personne n'avait la moindre idée de la fonction naturelle de l'orgasme. Restait tout de même le groupe douteux des hommes sains génitalement qui paraissaient invalider toutes mes affirmations sur le rôle pronostique et thérapeutique de la génitalité. Car il n'y avait pas de doute. Si mon hypothèse était correcte, à savoir que les troubles de la génitalité constituaient la source de l'énergie dans les symptômes névrotiques, alors on ne trouverait aucun cas de névrose sans génitalité troublée.
Dans cette conjoncture, j'eus la même expérience que je vécus souvent plus tard dans mes découvertes scientifiques. Une série d'observations cliniques avaient conduit à une hypothèse générale. Cette hypothèse contenait des lacunes par-ci par-là, et restait vulnérable à des objections solides. Vos contradicteurs manquent rarement une occasion de déceler ces lacunes et de les prendre comme base de départ pour rejeter toute l'hypothèse. Comme me le dit un jour du Teil : « L'objectivité scientifique n'est pas de ce monde, et peut­être d'aucun. » On peut à peine espérer une collaboration objective sur un problème. Mais, sans le vouloir, mes critiques m'avaient sou­vent beaucoup aidé, précisément par leurs objections dites « pour des raisons fondamentales ». Il en fut de même cette fois. L'objection suivant laquelle existait un certain nombre de névrosés génitalement sains me poussa à examiner de plus près ce qu'était la « santé génitale ». Le fait paraît incroyable, et pourtant il est vrai que chez les psychanalystes de cette époque, l'analyse exacte d'un comportement génital au-delà de phrases vagues telles que « J'ai couché avec un tel ou une telle » était tabou.
Plus je m'appliquai à faire décrire avec précision à mes patients leur comportement et leurs sensations dans l'acte sexuel, et plus ferme devint ma conviction clinique que tous, sans exception, souffraient d'un trouble grave dans leur génitalité. C'était particulièrement vrai de ces hommes qui se vantaient le plus bruyamment de leurs conquêtes sexuelles et du nombre de fois qu'ils « pouvaient faire ça » en une nuit. Il n'y avait aucun doute : ils étaient érectivement très puissants, mais l'éjaculation s'accompagnait de peu de plaisir, ou ne donnait aucun plaisir, ou même, à l'opposé, elle entraînait des sensations désa­gréables et de dégoût. Une analyse exacte des fantaisies qui accom­pagnaient l'acte révéla fréquemment des attitudes sadiques ou vani­teuses chez les hommes, de l'angoisse, de la réserve ou de la masculi­nité chez les femmes. Pour les hommes soi-disant puissants, l'acte avait la signification de conquérir, de percer ou de violer la femme. Ils vou­laient donner la preuve de leur virilité, ou être admirés pour leur endu­rance érective. Dès qu'on mettait à nu les vrais motifs, on détruisait facilement cette « puissance ». Elle servait à couvrir des troubles sérieux dans l'érection ou l'éjaculation. Dans aucun de ces cas il n'y avait trace de comportement involontaire ou de perte de vigilance pendant l'acte.
En avançant lentement, à tâtons, j'appris ainsi, petit à petit, à reconnaître les signes de l'impuissance orgastique. Il me fallut dix autres années avant que je comprisse ce trouble assez bien pour pou­voir le décrire, et développer une technique pour son élimination.
[...]
Jusqu'en 1923, l'année où naquit la théorie de l'orgasme, la sexologie et la psychanalyse ne connurent qu'une puissance érective et une puissance éjaculative. Mais si l'on n'y inclut pas les aspects économiques, expérientiels et énergétiques, le concept de puissance sexuelle ne signifie rien. La puissance érective et la puissance éjaculative ne sont que les conditions préliminaires indispensables à la puissance orgastique. La puissance orgastique est la capacité de s'abandonner au flux de l'énergie biologique sans aucune inhibition, la capacité de décharger complètement toute l'excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires agréables au corps. Aucun individu névrosé ne possède de puissance orgastique. Le corollaire de ce fait est que la vaste majorité des hommes souffrent d'une névrose carac­térielle.
L'intensité du plaisir dans l'orgasme (au cours de l'acte sexuel sans angoisse et sans déplaisir, et non accompagné de fantaisies) dépend de la quantité de tension sexuelle concentrée dans l'organe génital. Le plaisir est d'autant plus intense, plus grand, que plus abrupte est la « chute » dans l'excitation.
La description suivante de l'acte sexuel orgastiquement satisfait s'applique seulement à certaines phases et à certains modes de com­portement typiques et biologiquement déterminés. Elle ne tient pas compte des préludes qui ne présentent pas de régularité générale. De plus, il faut se souvenir que les processus bio-électriques de l'orgasme sont encore inexplorés jusqu'ici. C'est pourquoi cette description est nécessairement incomplète.

A. Phase de contrôle volontaire de l'excitation (1)

1. L'érection est agréable, et non douloureuse comme dans le pria­pisme (« érection froide »). Spasme de la région pelvienne ou du conduit spermatique. L'organe génital n'est pas excessivement excité, comme il l'est après de longues périodes de continence, ou dans les cas d'éjaculation précoce. Chez la femme, il devient hyperémique et, grâce à une ample sécrétion des glandes génitales, humide d'une ma­nière spéciale. C'est-à-dire que, dans le cas où le fonctionnement génital n'est pas troublé, la sécrétion a des propriétés physiques et chimiques spécifiques qui manquent lorsque la fonction génitale est troublée. Un critère important de la puissance orgastique chez le mâle est le besoin de pénétrer. Car il peut y avoir érection sans ce besoin, comme c'est le cas, par exemple, chez beaucoup de caractères narcis­siques érectivement puissants et dans la satyriasis.
2. L'homme est spontanément doux, sans avoir à compenser, par une sorte de douceur forcée, des tendances opposées telles que des pulsions sadiques. Les déviations pathologiques sont : l'agressivité fondée sur des pulsions sadiques, comme il arrive chez beaucoup de névrosés obsessionnels possédant une puissance érective, l'inactivité du caractère passif féminin. Dans le « coït onaniste » avec un objet non aimé, la douceur est absente. L'activité de la femme ne diffère en aucune façon de celle de l'homme. La passivité généralement préva­lente chez la femme est pathologique et due, dans la plupart des cas, à des fantaisies masochistes d'être violée.

A

Diagramme des phases typiques de l'acte sexuel avec puissance orgastique dans les deux sexes.
F = avant-plaisir (1,2). P = pénétration (3).
I (4,5) = phase de contrôle volontaire de l'accroissement de l'excitation, dans laquelle la prolongation volontaire est encore inoffensive. II (6 a-d) = phase de contractions musculaires involontaires et de l'accroissement automatique de l'excitation.
III (7) = montée soudaine et abrupte vers l'acmé (A). IV (8) = orgasme.
La partie hachurée représente la phase des contractions involontaires du corps. V (9-10) = « chute » abrupte de l'excitation. R = relaxation. Durée : entre cinq et vingt minutes.

3. L'excitation agréable, qui pendant les préludes s'est maintenue à peu près au même niveau, augmente soudain - à la fois chez l'homme et chez la femme - avec la pénétration du pénis. La sen­sation de l'homme « d'être absorbé » correspond à la sensation de la femme qu'elle « absorbe le pénis ».

4. Chez l'homme, le besoin de pénétrer très profondément aug­mente, sans cependant jamais prendre la forme sadique de vouloir u transpercer » la femme, comme c'est le cas chez les caractères obsessionnels. Résultant de frottements mutuels, lents, spontanés et sans efforts, l'excitation est concentrée sur la surface et le gland du pénis, et sur les parties postérieures de la muqueuse vaginale. La sensation caractéristique qui précède l'éjaculation est encore complètement absente, contrairement à ce qui se passe dans l'éjaculation précoce. Le corps est encore moins excité que l'organe génital. La conscience est complètement concentrée sur la perception des sensations de plaisir. Le moi participe à cette activité dans la mesure où il tente d'épuiser toutes les possibilités de plaisir et d'atteindre au maximum de tension avant que ne se produise l'orgasme. Inutile de dire que cela ne se fait pas avec une intention consciente, mais tout à fait spontanément et de façon différente selon les individus, sur la base des expériences antérieures, par un changement dans la position, dans le frottement et le rythme, etc. Selon l'unanimité des témoignages des hommes et des femmes orgastiquement puissants, les sensations de plaisir sont d'autant plus intenses que les frottements sont plus doux, plus lents et s'harmonisent davantage entre les partenaires. Cela suppose une faculté considérable de s'identifier soi-même avec le partenaire. Les contreparties pathologiques sont, par exemple, le besoin de produire des frottements violents, comme cela arrive chez les carac­tères sadiques obsessionnels avec anesthésie du pénis et incapacité d'éjaculer, ou la hâte nerveuse de ceux qui souffrent d'éjaculation précoce. Des individus orgastiquement puissants ne parlent ni ne rient jamais pendant l'acte sexuel - à l'exception de quelques mots ten­dres. Parler ou rire indique un grave désordre dans la faculté de s'abandonner, qui exige une absorption non divisée dans les sensations de plaisir. Les hommes pour qui l'abandon signifie être « féminin » sont toujours malades orgastiquement.

5. Dans cette phase, l'interruption du frottement est elle-même agréable. Elle est due aux sensations particulières de plaisir qui appa­raissent lorsqu'on se repose. L'interruption peut s'accomplir sans effort mental. Elle prolonge l'acte sexuel. Lorsqu'on se repose, l'excitation décroît un peu, sans disparaître complètement comme dans les cas pathologiques. L'interruption de l'acte sexuel par le retrait du pénis n'est pas foncièrement désagréable, à condition qu'il se produise après une période de repos. Lorsque le frottement se poursuit, l'excitation continue à croître au-dessus du niveau atteint antérieurement à l'interruption. Elle commence à s'étendre de plus en plus au corps tout entier, alors que l'excitation de l'organe génital demeure plus ou moins au même niveau. Enfin, résultant d'une nouvelle augmentation, généralement soudaine, de l'excitation génitale, s'installe la seconde phase.

B. Phase des contractions musculaires involontaires
6. Dans cette phase, un contrôle volontaire du cours de l'excitation n'est plus possible. En voici les caractéristiques :

a) L'accroissement de l'excitation ne peut plus être contrôlé volon­tairement. Elle s'empare plutôt de toute la personnalité et produit la tachycardie et les expirations profondes.

b) L'excitation corporelle se concentre de plus en plus sur l'organe génital. Une sorte de sensation u fondante » s'installe, que l'on peut décrire au mieux comme une radiation de l'excitation depuis l'organe génital vers les autres parties du corps.

c) Cette excitation aboutit d'abord aux contractions involontaires de la musculature totale de l'organe génital et de la région pelvienne. Ces contractions arrivent par vagues. Les crêtes des vagues corres­pondent à la complète pénétration du pénis, les creux au retrait du pénis. Néanmoins, dès que le retrait dépasse une certaine limite, il se produit immédiatement des contractions spasmodiques qui accélèrent l'éjaculation. Chez la femme a lieu dans ce cas une contraction des muscles du vagin.

d) A ce stade, l'interruption de l'acte sexuel cause aussi bien à l'homme qu'à la femme un déplaisir absolu. Au lieu de se produire rythmiquement, les contractions musculaires qui mènent à l'orgasme comme à l'éjaculation, deviennent, dans le cas d'une interruption, spasmodiques.
Cela a pour effet des sensations intensément déplaisantes, et quelquefois des douleurs dans la région pelvienne et dans la partie inférieure du dos. De plus, l'éjaculation se produit plus tôt que dans le cas d'un rythme ininterrompu. La prolongation volontaire de la première phase de l'acte sexuel (1 à 5 dans le diagramme) à un degré modéré est inoffensive, et sert plutôt à intensifier le plaisir. Mais l'interruption ou la modification volontaire du cours de l'excitation dans la seconde phase est nocive, parce qu'ici le processus se poursuit sous forme de réflexes.

7. Par une intensification plus grande et par une augmentation dans la fréquence des contractions musculaires involontaires, l'excitation s'accroît d'une façon rapide et abrupte jusqu'à l'acmé (III jusqu'à A dans le diagramme). Normalement, l'acmé coïncide avec la première contraction musculaire éjaculatoire chez l'homme.

8. A présent a lieu un obscurcissement plus ou moins profond de la conscience. Les frottements deviennent spontanément plus intenses, après avoir diminué momentanément au moment de l'acmé. Le besoin de « pénétrer complètement » devient plus vif avec chaque contraction musculaire éjaculatoire. Chez la femme, les contractions musculaires suivent le même cours que chez l'homme. En ce qui concerne la sensation, expérimentalement, la différence réside seulement dans le fait que, pendant l'acmé et immédiatement après, la femme saine désire « recevoir complètement ».

9. L'excitation orgastique s'empare du corps tout entier et s'achève dans de vives contractions de la musculature générale. L'auto-obser­vation d'individus sains des deux sexes, aussi bien que l'analyse de certains troubles de l'orgasme, montrent que ce que nous appelons la libération de la tension et éprouvons comme une décharge motrice (la portion descendante de la courbe de l'orgasme) est d'une façon prédominante le résultat d'un reflux de l'excitation de l'organe génital vers le corps. Ce reflux est éprouvé comme une diminution soudaine de la tension.
L'acmé représente donc le point où l'excitation change de direc­tion. Jusqu'à l'acmé elle se dirige vers l'organe génital. A partir de l'acmé elle se tourne dans la direction opposée, c'est-à-dire vers le corps tout entier. Le reflux complet de l'excitation vers le corps tout entier est ce qui constitue la satisfaction. La satisfaction signifie deux choses : le déplacement de la direction du flux de l'excitation vers le corps et le délestage de l'appareil génital.

10. Avant que le point zéro ne soit atteint, l'excitation- va en dimi­nuant suivant une courbe douce et se trouve immédiatement rem­placée par une relaxation corporelle et psychique agréable. Généra­lement survient une forte envie de sommeil. Les relations sensuelles s'apaisent. Seule une attitude tendre et reconnaissante persiste vis-à vis du partenaire.
Par contraste, l'individu orgastiquement impuissant éprouve un épuisement de plomb, un dégoût, une répulsion ou une indifférence et quelquefois une haine envers le partenaire. Dans le cas de satyriasis ou de nymphomanie, l'excitation sexuelle ne baisse pas. L'insomnie est une des indications les plus importantes du manque de satisfaction. D'autre part, il serait tout à fait erroné de supposer nécessairement l'existence d'une satisfaction lorsque le patient (ou la patiente) s'endort immédiatement après l'acte sexuel.
En nous penchant plus attentivement sur les deux phases princi­pales de l'acte sexuel, nous voyons que la première phase (F et 1 dans le diagramme) est caractérisée principalement par l'expérience sensorielle, et la deuxième phase (II à V) par l'expérience motrice du plaisir.
Les contractions involontaires de l'organisme et la complète décharge de l'excitation sont les critères les plus importants de la puissance orgastique. La partie de la courbe hachurée (dans le diagramme) repré­sente la libération végétative involontaire de la tension. Il y a des libérations de tension partielles qui sont semblables à un orgasme. On avait accoutumé de les prendre pour la libération réelle de la tension. L'expérience clinique montre que l'homme - par suite du refoulement sexuel général - a perdu la faculté de l'abandon invo­lontaire végétatif ultime. Ce que j'entends par « puissance orgastique » est précisément cette partie ultime, non reconnue jusqu'ici, de la capacité d'excitation et de libération de la tension. La puissance orgastique est la fonction biologique primaire et fondamentale que l'homme possède en commun avec tous les organismes vivants. Tous les sentiments sur la nature dérivent de cette fonction ou du désir ardent de la retrouver.
Normalement, c'est-à-dire dans l'absence d'inhibitions, le cours du processus sexuel chez la femme ne diffère en aucune façon de celui qui a lieu chez l'homme. Chez les deux sexes, l'orgasme est plus intense si les sommets de l'excitation génitale coïncident. Cela arrive fréquemment chez des individus capables de concentrer sur un parte­naire leurs sentiments tendres en même temps que leurs sentiments sensuels. C'est la règle lorsque les rapports ne sont pas troublés par des facteurs internes ou externes. Dans ces cas-là, les fantaisies au moins conscientes sont complètement absentes. Le moi est absorbé sans partage dans la perception du plaisir. La faculté de se concentrer avéc sa personnalité entière dans le vécu de l'orgasme, malgré tous les conflits possibles, est un autre critère de la puissance orgastique.
Que les fantaisies inconscientes soient également absentes, il est difficile de le dire. Certaines indications rendent probable l'affirmative. Les fantaisies auxquelles l'accès de la conscience est interdit ne sauraient qu'apporter des troubles. Parmi les fantaisies qui peuvent accompagner l'acte sexuel, il faut distinguer entre celles qui sont en harmonie avec le vécu sexuel actuel et celles qui le contredisent. Si le partenaire peut réunir tous les intérêts sexuels sur lui-même, au moins tant que dure l'acte d'amour, l'activité imaginaire inconsciente devient inutile ; celle-ci, par sa nature même, s'oppose au vécu actuel, puisqu'on n'imagine que ce qu'on ne peut obtenir dans la réalité. Il existe un transfert authentique de l'objet d'amour originel sur le partenaire, si le partenaire correspond dans ses traits essentiels à l'objet de la fantaisie. Cependant, la situation est différente lorsque le transfert des intérêts sexuels a lieu en dépit du fait que le parte­naire ne correspond pas dans ses traits fondamentaux à l'objet de la fantaisie, lorsque l'amour est né d'une recherche névrotique de l'objet originel sans que l'individu soit capable intérieurement d'établir un transfert authentique. Dans ce cas, aucune illusion ne peut extirper un sentiment vague d'insécurité dans les relations. Tandis que dans le transfert authentique il n'y a aucune réaction de déception après l'acte sexuel, la déception est inévitable si l'individu n'a pu établir ce transfert. Ici nous pouvons présumer que l'activité imaginaire inconsciente pendant l'acte ne fut pas absente, mais qu'elle servit à maintenir l'illusion. Dans le premier cas, le partenaire a pris la place de l'objet originel, et l'objet originel a perdu son intérêt en même temps que sa faculté de créer des fantaisies. Dans le transfert authen­tique il n'y a pas de surestimation du partenaire. Les caractéristiques qui le distinguent de l'objet originel sont évaluées avec justesse et bien tolérées. A l'inverse, dans le cas du faux transfert névrotique, il y a idéalisation excessive et les illusions prédominent. Les qualités négatives ne sont pas perçues, et l'imagination est soumise à une activité sans repos pour maintenir l'illusion. Mais plus l'imagination doit travailler pour obtenir l'équivalence entre le partenaire et l'objet idéal, plus l'expérience sexuelle perd en intensité et en valeur d'éco­nomie sexuelle.
Jusqu'à quel point les incompatibilités - qui se présentent dans toute relation sexuelle de quelque durée - diminuent-elles l'intensité de l'acte sexuel, cela dépend entièrement de la nature de ces incom­patibilités. Elles sont d'autant plus portées à conduire à un trouble pathologique que la fixation à l'objet originel sera plus forte, que l'incapacité pour un transfert authentique sera plus grande et que plus grand sera l'effort qui doit être fait pour surmonter l'aversion envers le partenaire.

4. LA STASE SEXUELLE : SOURCE D'ÉNERGIE DE LA NÉVROSE
Depuis que l'expérience clinique avait attiré mon attention sur ce sujet en 1920, j'avais déjà, au dispensaire psychanalytique, observé avec beaucoup de soin les troubles de la génitalité, et pris des notes. Dans l'espace de deux ans, j'avais amassé suffisamment de matériel pour justifier la conclusion suivante : Le trouble de la génitalité n'est pas, comme on l'avait supposé auparavant, un symptôme parmi d'autres, mais le symptôme de la névrose.  

(à suivre…)



La fonction de l'orgasme

L'ARCHE EDITEUR (1970)

Pages 82 à 91