Chère
amie,
Ce
reproche d'être hors
monde
ne peut pas en être un.
C'est
une tradition chez les contemplatifs, que ce soit chez les poètes
inspirés
par
le
T'chan, ou, bien sûr, chez les gymnosophistes de l’Inde.
Les
premiers étaient le plus souvent aussi épris de boisson que de poésie :
pour reprendre ce que j’ai déjà dit en comparant Debord (époque
Champot) et Khayyam : leur contemplatisme était plutôt du genre
éthylique qu'idyllique.
Les
seconds, quant à eux, sont bien connus pour rechercher
l'illumination par l'intoxication haschischine.
Il
se trouve que j'ai fréquenté d'authentiques représentants de
ces deux « écoles », éthylique et haschischine, (et là, pour
paraphraser un autre poète, que je ne nommerai pas pour ne pas
l’embarrasser mais que les moteurs de recherche vous permettront de
retrouver facilement, je dirai que, de la même façon qu'il y a
quand même plus d'alcooliques légitimement anonymes que de génies
ivrognes et méconnus, il y a tout de même plus de fumeurs d'herbe
authentiquement abrutis que de rayonnants Illuminés par la grâce de
la ganja, —
mais enfin les poètes de l'époque des Thang, en plus des deux cités
précédemment, témoignent pour les ivrognes, —
quand Baudelaire ou Rimbaud servent traditionnellement à illustrer
le genre haschischin.
Des
usages croisés n'étant par ailleurs pas exclus.
On
pourrait, au nom de ces exemples fameux nous reprocher, à Héloïse
et moi, d'être, en plus de complices et de « potes »,
« hydropotes », en quelque sorte… De vivre une poésie d'amour
et d’eau
fraîche.
Ce
serait pour le coup nous faire une querelle d'ivrogne !
Bien
sûr, si l'on considère que les Chinois dont je parlais se
retiraient du monde après leur carrière dans le mandarinat et que
les Hindous le quittent souvent après soixante ans, leur vie
familiale et professionnelle dûment remplie, sans doute peut-on me
reprocher d'avoir abandonné très jeune le monde à ses affaires,
suivant en cela l'exemple du moinillon Lin-tsi ou, plus près de
nous, du jeune Debord (époque rue de Seine, cette fois).
Sans
regrets, si l'on pense que l'ère qui s'est
ouverte
après le
crépuscule des mystiques
—
qui n'avaient aucune chance d'influer sur le cours du monde —
est une catastrophe qui mène au chaos.
Sur
ce point, je partage beaucoup de l'analyse du Bréviaire
de
Caraco.
Tout
doit disparaître. Et tout disparaîtra.
Pour
notre part, nous donnons
seulement
l'idée et l'exemple d'une subsomption possible de l'opposition entre
patriarcat et matriarcat, quand Caraco croyait à
un
retour à un matriarcat premier, —
après
l'effondrement inéluctable du patriarcat.
Mais
c'était encore très optimiste : le monde de
fesse-mathieux —
aujourd’hui sous cocaïne et totalement désinhibés
—
qui s'est construit sur l'usure et le pouvoir de l'argent, depuis les
débuts de l'ère industrielle, demandera des siècles —
si tant est que l'entreprise séduise les Hommes —
pour
être dépassé : les Européens auraient pu abandonner leur
monde et leur genre de vie, au XVIIe siècle, peut-être, après la découverte de l'Amérique,
pour décider de vivre comme des Sioux, des Amish, des moines errants, ou
que sais-je encore : quelques famines, quelques guerres s'en seraient
suivies, les châteaux et les autres édifices seraient devenus des
ruines, et voilà tout.
Mais le
monde qui s’est construit depuis cette époque est toxique et
dangereux : c'est une véritable bombe, toujours sur le point d'exploser, qui
demande à être constamment entretenue par des spécialistes :
les
Hommes sont condamnés à y être assujettis
: des dizaines de millions de puits de pétrole, sur terre ou en mer,
ne sauraient être laissés sans entretien* ; de même que les
centrales nucléaires et leurs déchets ; on a vu à Beyrouth ce
qu'il adviendra des stocks de produits dangereux, si des gens, formés
pour cela, n'en prennent pas soin. Et
les
sites
Seveso
pullulent sur cette
planète.
« Le
mort a saisi le vif »,
disait, justement, Marx.
La
Technique au service l’hybris
usuraire et religieuse possède désormais les humains, et
leur dessine cet avenir omineux.
Et
même si les Hommes voulaient se déprendre d’Elle,
il leur faudrait encore sacrifier des générations avant d'y
arriver. Mais ils ne le veulent pas : ils vont donc — en croissance exponentielle — au chaos que
prédisait déjà Caraco qui, étant donné ce qu'il était (c'est
une sorte de karma), s'est illustré de la seule manière qui lui
était accessible.
Dans
un moment différent, sur d'autres bases, à partir d'autres modèles
(le T'chan, l’Abbaye de Thélème, Matisse, Bonnard etc.), nous
faisons ce qu'ont fait les poètes et les sages de tous les temps :
nous nous
consacrons
à l'Absolu (tout
simplement parce que c’est une recherche qui porte en elle-même sa
propre récompense)
pendant que le
siècle
se déchire et s'entraîne au néant, avec cette nuance —
reste d'enfants gâtés, aimés, bien élevés et de bonne famille,
sans doute…
—,
de vouloir cependant faire tout ce qu'il est possible de faire pour
que la Beauté puisse un jour sauver
le monde…
et permette ainsi à Éros de
triompher.
Comme
l'écrivait, à propos d'autre chose, une femme critique littéraire, qui
aura marqué son temps et échauffé les esprits : « On n'est pas
sûr d'y arriver, mais, grâce à [Héloïse Angilbert et] Vaudey, on
peut toujours rêver… »
R.C.
* En fait, après vérification, on parle de 20 à 30 millions de puits de pétrole abandonnés, laissés sans entretien et sources d'une pollution aussi insidieuse que menaçante ("méthane explosif et à très fort effet de serre, nappes de pétrole ou de saumures bourrées de substances toxiques voire radioactives." (clic.))
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