samedi 2 novembre 2019

L'amour — dans son unicité








Tunnel d'effroi
Légèreté dégagée
Attente anxieuse
Décontraction insoucieuse
Assurance insouciante
Suspense angoissant
Fin douloureuse
Ou résultat heureux


Envisager le pire ne fait pas rire
Pourtant, on le connaît :
Ce qui a touché notre ami
Et sa famille
Nous le connaissons aussi


Jeudi, nous le retrouvons
Pour lui offrir des fleurs
Dans sa nouvelle et dernière demeure
À notre goût mal orientée
Et trop exiguë pour lui
Lui, cet homme de grands espaces
Et de grand air


Pour moi
J'aimerais reposer face au soleil
Au pied des vignes
Ou au sommet de notre colline…
Je vous le dis


Voilà les discours auxquels vous vous exposez
À aimer un homme de collection…


Vingt ans plus tôt
Cette idée ne m'aurait certainement pas effleuré l'esprit


À tort ou à raison


Mettre de l'ordre dans sa vie
Savoir ce que l'on laissera…
Quels textes
Quelles images
Avec qui —
Quels tableaux
Quel fatras !




C'est étrange
Mais voilà les considérations
Graves et sérieuses
Qui voilent nos ris
Cet après-midi
Toutes ces choses qu'il faut dire
Lorsque se produit le pire
Car le malheur
Lui non plus
N'attend point le nombre des années


Notre ami vient de nous le rappeler


Au bout de ces considérations
Dignes de notaires —
On se caresse et on s'embrasse pourtant
Délicatement…
Éperdument…
Comme des amants
Que le destin épargne encore


Et on s'aime comme de vrais vivants…
De tout notre cœur et de tout notre corps




On s'aime
Tout simplement…
Intensément…


Montaigne aimait-il l'amitié ?
En écrivant à propos de La Boétie :
« Parce que c'était lui ; parce que c'était moi »
Il a parlé d'autre chose
Que de son goût pour les amitiés viriles
Je crois


J'ai écrit que nous faisions l'éloge
D'une forme flamboyante de l'hétérosexualité :
C'était une erreur
L'hétérosexualité n'est finalement qu'un goût particulier
De consommateur


Nous faisons l'éloge d'autre chose


Comprenne qui pourra


L'amour qui suit ces réflexions-là
Est comme une bénédiction insensée de la vie
Une caresse somptueuse
Du miracle et de l’exquisité d'exister


Au réveil
Je ne sais plus rien :
Ni où ni quand ni qui je suis…


Revenu du Paradis
Je sais seulement qu'il est cette vie bénie


Maintenant
Tard dans la nuit
Je mesure les pauvres et miraculeux privilèges
Qui nous permettent de nous tenir
Hors de la guerre du temps
Et je mesure aussi toute leur précarité


Et pourtant je sais qu’il y a toujours eu des gens
Qui ont eu lieu
Dans tous les sens du terme —
Pyrrhon, Montaigne, La Boétie, Debord
Aussi différents qu’ils eussent été —
Avant nous avaient été de ceux-là


Et pourtant je sais qu'il faut des amants
Pour voir se dérouler
Implacablement
Les logiques du monde injouissant


Et pour se fondre dans l'Amour, l’Univers et le Temps









Le 2 novembre 2019
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019







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