dimanche 2 août 2015

Eros et compulsion pornographique au Lineadombra







Au Lineadombra





Il y eut un silence puis la puissante voix d'Aristippe me demanda enfin : 

« Vous vivez très retiré du monde — ce qui, pour un contemplatif, même galant et amoureux, semble cohérent —, mais est-ce ainsi que les hommes vrais, sans situation — pour le dire comme Lin-tsi – qui, entre parenthèses, faisait la sieste, et des misère aux touristes chinois, cette après-midi dans l'herbe près de la basilique de Torcello – et qui pourrait bien nous arriver à tout moment… —, est-ce ainsi, donc, que vivent les philosophes de vos jours ?

Nietzsche intervint et répéta ce qu'il avait déjà écrit : 

« La femme ni le génie ne travaillent. La femme a été jusqu'à présent le plus grand luxe de l'humanité. Au moment où nous produisons notre maximum, c'est sans travailler. Le travail n'est qu'un moyen de produire ces instants-là. »

« Ah ! Mon cher, dis-je, vous seriez très surpris de voir ce qu'est devenue la philosophie. La philosophie n'est plus aujourd'hui que gloses et exégèses, une affaire de spécialistes de son histoire, où l'on trouve le meilleur, comme Laurence Boulègue, la traductrice de notre ami Nifo, et surtout un panier de crabes-fonctionnaires, que je connais assez bien puisque j'ai failli en devenir un moi-même, jusqu'à ce qu'un de mes professeurs me voyant si intimement possédé par cette passion philosophique ne m'engageât à faire ce que lui-même, sans doute, n'avait osé et n'osait faire : lâcher l'institution, et nourrir ma pensée en me jetant dans ce que j'ai appelé, bien plus tard, l'ample amour, le vaste monde

L'aventure, à Paris, lorsque j'avais vingt ans, était au coin de la rue, et tout nous semblait préférable aux existences préprogrammées qui nous attendaient « où la garantie de ne pas mourir de faim s'échange[rait] contre le risque [— la certitude, à mon sens —] de mourir d'ennui  », et de mélancolie.

D'un côté, les poètes — qui hantaient ses rues – qui n'avaient pas été encore sacrifiées aux boutiques des torchonniers —, Rimbaud et Villon en tête, Cendrars, Breton, Artaud, Kerouac, Debord — et son étrange poésie —, Cravan etc., de l'autre, les peintres, Picasso, Dorothea Tanning et Max Ernst et tant d'autres, nous donnaient l'exemple de vies qui nous paraissaient plus enviables et infiniment plus poétiques et philosophiques que celles qui nous étaient promises à passer notre existence à l'Université.

À ceux-là s'ajoutaient, je l'ai déjà dit, tous ceux — qui étaient nombreux au Quartier latin — qui revenaient de périples ou d'expériences hasardeux, — ou qui étaient sur le point d'en entreprendre de nouveaux. Les expérimentations se multipliaient, et les « Globe-trotters » avaient souvent des airs de Jésus, barbus…

Et je dois beaucoup à l'un de ces barbus — comme quoi les barbus se suivent dans l'Histoire mais ne se ressemblent pas… — qui avait écrit un Véridique rapport  qu'il avait signé du nom de Censor –- lorsque j'avais vingt-et-un ans, je crois. 


 
Sanguinetti (Censor) et Magdalena Michels
 

Car il fut aussi un moment de nos aventures où beaucoup d'entre nous songeaient à emprunter une voie dont nous lûmes opportunément sous la plume de ce Censor l'analyse et la dénonciation. Je dois donc, comme je vous l'ai déjà dit, à Sanguinetti et à Debord d'avoir choisi l'analyse et les recherches sur l'amour et le merveilleux — ce qui sonne vraiment étrangement —, car l'injouissant — et j'en étais un parfait spécimen — aime la mort, de sorte que dans ce genre de courses et de dérives dans lesquelles je m'étais lancé, on est souvent à soi-même son pire ennemi.


L'avant-garde sensualiste est ce qu'il est advenu d'une de ces volontés (la mienne) — volontés qui bouillonnaient alors au Quartier — de s'abandonner totalement, au bonheur la chance, à la poésie et à la philosophie vécues — associée, vingt ans plus tard, « officiellement » le 15 décembre 1992, à celle, identique, d'Héloïse.

Mais en 92 ce sont Dorothea Tanning et Max Ernst qui nous ont vraiment inspirés, Héloïse et moi : nous aimions qu'ils eussent construit de leurs mains leur cabane en Arizona, et qu'ils y eussent vécu autour de cette exploration — qui était celle des surréalistes — de l’inconscient par le moyen de l'art, même si je crois pour ma part cette exploration par les moyens de l'art inefficace pour permettre de « plonger plus profondément encore sous cette première couche qui se situe sous le vernis social traditionnel pour en découvrir les racines douloureuses », et même si je pense qu'elle ne permet pas de ré-affronter et de revivre les traumatismes qui les produisent, et qu'elle n'entraîne donc pas le redéploiement de la personnalité dans un sens libéré et du conformisme social et de la stase émotionnelle, caractérielle et amoureuse à des stades infantiles et malheureux du développement de la personnalité

Héloïse m'interrompit alors, et me dit : 

« Ces jeunes femmes libres qui vous avaient engagé, et accompagné, dans le début de vos aventures — et que pour l'une d'elles j'ai rencontrée, à Baga — reprochaient, très justement, comme moi-même, aux surréalistes de désirer autour d'eux des femmes qui leur fussent des muses ou des épouses, et correspondant aux critères esthétiques et mentaux propres au mouvement, pour paraphraser Wikipédia : ce ne devait pas être des femmes « comme il faut », bonnes mères et épouses fidèles, mais elles devaient être belles, fascinantes, disponibles et sans inhibitions.

Ce rôle de muse et de faire-valoir, aucune de ces jeunes femmes libres de votre génération n'était prête à le tenir — et moi moins encore qui, venant après elles, dont je pourrais être la fille, n'imagine sans doute pas l’œuvre libératrice qu'elles ont accomplie pour que m'apparaisse évident ce qui pour elles ne l'était nullement. »


Nietzsche avait posé sa tablette, et semblait estomaqué par ces dernières remarques, sortant de la bouche d'une femme… ou par ce qu'il avait regardé

« Après tout, dit-il, il faut de tout pour faire un monde — et pour le défaire… »

Héloïse le négligeant continua, et s'adressant à Aristippe:

« Donc, vous l'avez compris mon cher Aristippe, non, les philosophes ne vivent pas ainsi aujourd'hui. Seul Debord s'y était « risqué ». Les autres, exceptés les meilleurs dont R.C. a parlé, grenouillent dans le petit marigot universitaire. Et quelques escrocs médiatiques embobinent les lecteurs — qui sont essentiellement des lectrices, d'ailleurs.




Ce sont plutôt les peintres qui ont donné le bon exemple de l'extériorité au monde : Bonnard, Tanning et Ernst, mais avec d'autres moyens que les nôtres…

Ernst qui n'était pas si mauvais « philosophe », et qui aurait pu souscrire à ce que disait Jankélévitch :

« Ensuite, le spectacle que m'a offert l'Université a contribué à m'exorciser complètement, à me délivrer d'une catharsis qui s'est achevée à la Sorbonne, quand j'ai vu mes collègues, tous ces singes qui lisaient Heidegger et le citaient en allemand. 
C'est ce que j'ai découvert après la guerre, en rentrant à Paris après mes années souterraines. Ça m'a réconforté — comme on dit conforté en langage contemporain — dans mon aversion définitive à l'égard de l'Allemagne et des philosophes allemands » (Libération, 10 juin 1985),

Ernst qui déclarait à Schuster pour sa revue Médium :

«  Mais créer un malaise fait partie de la technique de Heidegger. Figurez-vous le malaise accumulé dans une audience, masochiste ou non, par une conférence de deux heures, où le sens souvent simple de chaque sentence est camouflé en profondeur par pareille phraséologie. Figurez-vous aussi le soulagement soudain au moment où le sage termine avec : "le questionner est la piété du penser."

On a signalé que cinq mille personnes ont exprimé leur soulagement par des applaudissements délirants pendant dix minutes. Le public a été provoqué dans le rageant.

Aussi désagréable que soit le langage heideggerien, on ne peut lui dénier une certaine grandeur militaire. Chaque mot porte l'uniforme heideggerien. Chaque phrase se plie aux ordres impitoyables, martiaux du sage. Tout marche au pas, en bon ordre, obéit à l'oeil du commandant. Et si vous aviez la chance d'assister à un défilé de ces mots en uniforme, aux jolies figures de discipline que forment ces tirades, vous seriez étourdi, mais vous éprouveriez peut-être le même malaise que vous ressentez lorsque, par malchance, vous assistez à une projection cinématographique d'un défilé militaire.

Du fameux néant qui néantit de Heidegger, cher à nos existentialistes, existe-t-il image plus parfaite ? Le délire de cette foule d'auditeurs serait-il un symptôme indiquant que pour la jeunesse universitaire et l’intelligentsia allemandes, les messages retrouvés des grands romantiques ne tirent pas à conséquence quand les adolescents ont le choix entre eux et le pas de l'oie retrouvé. Sinistre perspective. »

Aristippe éclata de rire.

Nietzsche — probablement aidé en cela par la vodka — se tapait sur les cuisses.

Puis ils se levèrent tous deux et se mirent à singer le pas de l'oie tout en se mettant deux doigts sous le nez, sur les Zattere, en récitant Être et Temps, — Sein und Zeit —, en allemand…

C'étaient eux qui buvaient… Ils étaient d'humeur moqueuse… et c'était ce pauvre Martin (prononcez Martine) qui trinquait.

Schopenhauer qui écrivait si bien — même si pour ma part je n'en approuvais rien — les aurait bien accompagnés… mais Céline était en train de lui parler…

Billie sortit un étui dont elle tira ce qui me sembla être une cigarette.

Les deux compères, ayant fini leur numéro, se rassirent, avec de grands rires.

Revenu à lui, Aristippe me demanda, bille en tête : 

«  Donc, si j'ai bien compris, vos contemporains se sont libérés du vernis social puritain-petit-bourgeois et du conformisme sexuel pour vivre « leurs » désirs mais ce faisant ils se sont enfermés dans leurs projections hallucinées produites par leurs souffrances archaïques refoulées — projections hallucinées idiosyncratiques quoique rapidement formatées par le spectacle et l'offre marchands des maffias du spectaculaire pornographique – qui a d’ailleurs viré rapidement au pornographique spectaculaire —, et ces mêmes contemporains soi-disant sexuellement révolutionnaires n'ont jamais eu le cran, disons le franchement, de réaffronter ces souffrances archaïques qui leur bloquent l’accès à cette génitalité que Reich a définie, très différente de celle de Freud, et qui est, selon lui, tout à la fois inaccessible à la sexualité phallique — comme aux autres formes prégénitales de la sexualité — et le privilège de ceux qui ont retrouvé leur capacité d'abandon à son puissant réflexe orgastique viscéral, génitalité qui est, toujours selon Reich, par ailleurs totalement déconnectée de la procréation et de la reproduction de l'espèce, et, selon vous, la pure expression, de surcroit et en quelque sorte, du principe de plaisir, pire de la Joie, et, pour couronner le tout, toujours selon votre expérience, la voie royale pour accéder à la jouissance du Temps…, l'état mystique de notre vieux Friedrich… le sentiment océanique de ce cher Romain Rolland. »

J'allais répondre lorsque Billie a allumé ce qui s'est avéré être un joint…

La discussion la passionnaitje n'en doutais point









Poèmes-collages. 1987











R.C. Vaudey

Le 2 août 2015



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