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| Au Lineadombra |
Il y eut un silence puis la puissante voix d'Aristippe me demanda enfin :
« Vous
vivez très retiré du monde — ce qui, pour un contemplatif, même
galant et amoureux, semble cohérent —, mais est-ce ainsi que les
hommes vrais, sans situation — pour le dire comme Lin-tsi – qui,
entre parenthèses, faisait la sieste, et des misère aux touristes
chinois, cette après-midi dans l'herbe près de la basilique de
Torcello – et qui pourrait bien nous arriver à tout moment… —,
est-ce ainsi, donc, que vivent les philosophes de vos jours ?
Nietzsche
intervint et répéta ce qu'il avait déjà écrit :
« La
femme ni le génie ne travaillent. La femme a été jusqu'à présent
le plus grand luxe de l'humanité. Au moment où nous produisons
notre maximum, c'est sans travailler. Le travail n'est qu'un moyen de
produire ces instants-là. »
« Ah !
Mon cher, dis-je, vous seriez très surpris de voir ce qu'est devenue la
philosophie. La philosophie n'est plus aujourd'hui que gloses et
exégèses, une affaire de spécialistes de son histoire, où
l'on trouve le meilleur, comme Laurence Boulègue, la traductrice de notre ami Nifo, et
surtout un panier de crabes-fonctionnaires, que je connais assez bien
puisque j'ai failli en devenir un moi-même, jusqu'à ce qu'un de mes
professeurs me voyant si intimement possédé par cette passion
philosophique ne m'engageât à faire ce que lui-même, sans
doute, n'avait osé et n'osait faire : lâcher l'institution, et
nourrir ma pensée en me jetant dans ce que j'ai appelé, bien plus
tard, l'ample amour, le vaste monde…
L'aventure,
à Paris, lorsque j'avais vingt ans, était
au coin de la rue, et tout nous
semblait préférable aux existences préprogrammées qui nous
attendaient « où la garantie de
ne pas mourir de faim
s'échange[rait] contre le risque [—
la certitude, à mon sens —]
de mourir
d'ennui
», et
de mélancolie.
D'un
côté, les poètes — qui hantaient ses rues – qui
n'avaient pas été encore sacrifiées aux boutiques des torchonniers
—, Rimbaud et Villon en tête, Cendrars, Breton, Artaud,
Kerouac, Debord — et son étrange poésie —, Cravan etc., de
l'autre, les peintres, Picasso, Dorothea Tanning et Max Ernst et
tant d'autres, nous donnaient l'exemple de vies qui nous paraissaient
plus enviables et infiniment plus poétiques et philosophiques que
celles qui nous étaient promises à passer notre existence à
l'Université.
À
ceux-là s'ajoutaient, je l'ai déjà dit, tous ceux — qui étaient
nombreux au Quartier latin — qui revenaient de périples ou
d'expériences hasardeux, — ou qui
étaient
sur le point d'en entreprendre de nouveaux. Les expérimentations
se multipliaient, et les « Globe-trotters » avaient
souvent des airs de Jésus, barbus…
Et je dois beaucoup à l'un de ces barbus — comme quoi les barbus se suivent dans l'Histoire mais ne se ressemblent pas… — qui avait écrit un Véridique rapport qu'il avait signé du nom de Censor –- lorsque j'avais vingt-et-un ans, je crois.
Car
il fut aussi un moment de nos aventures où beaucoup d'entre nous
songeaient à emprunter une voie dont nous lûmes opportunément sous
la plume de ce Censor l'analyse et la dénonciation. Je dois donc,
comme je vous l'ai déjà dit, à Sanguinetti et à Debord d'avoir
choisi l'analyse et les recherches sur l'amour et le merveilleux —
ce qui sonne vraiment étrangement —, car l'injouissant — et j'en
étais un parfait spécimen — aime la mort, de sorte que dans ce
genre de courses et de dérives dans lesquelles je m'étais lancé,
on est souvent à soi-même son pire ennemi.
L'avant-garde
sensualiste est ce qu'il est advenu d'une de ces volontés (la
mienne) —
volontés qui bouillonnaient alors au Quartier — de s'abandonner
totalement, au bonheur la chance, à la poésie et à la
philosophie vécues — associée,
vingt ans
plus tard, « officiellement »
le 15 décembre
1992, à celle, identique,
d'Héloïse.
Mais
en
92
ce sont Dorothea Tanning et Max Ernst qui nous
ont
vraiment inspirés,
Héloïse
et moi :
nous
aimions
qu'ils eussent construit de leurs mains leur cabane en Arizona, et
qu'ils y eussent vécu autour de cette exploration — qui était
celle des surréalistes — de l’inconscient par le moyen de l'art,
même si je crois pour ma part cette exploration par les moyens de
l'art inefficace pour permettre de « plonger plus profondément
encore sous cette première couche qui se situe sous le vernis social
traditionnel pour en découvrir les racines douloureuses »,
et
même
si je pense qu'elle ne permet pas de ré-affronter
et de
revivre
les traumatismes
qui
les produisent, et
qu'elle n'entraîne donc pas
le redéploiement de la personnalité dans un sens libéré et
du conformisme social et
de
la
stase émotionnelle, caractérielle et amoureuse à des stades
infantiles et malheureux du développement de la personnalité.
Héloïse
m'interrompit
alors, et
me dit :
« Ces
jeunes femmes libres qui vous
avaient
engagé, et accompagné, dans le début de vos
aventures — et que pour l'une
d'elles
j'ai rencontrée,
à Baga
—
reprochaient, très justement, comme moi-même, aux surréalistes de
désirer autour d'eux
des
femmes qui leur fussent
des
muses
ou des
épouses,
et correspondant aux critères esthétiques et mentaux propres au
mouvement, —
pour
paraphraser
Wikipédia :
ce ne devait pas être des femmes « comme il faut »,
bonnes mères et épouses fidèles, mais elles devaient être belles,
fascinantes, disponibles et sans inhibitions.
Ce
rôle de muse et de faire-valoir, aucune de ces jeunes femmes libres
de votre génération n'était prête à le tenir — et moi moins
encore qui, venant après elles, dont je pourrais être la fille,
n'imagine sans doute pas l’œuvre libératrice qu'elles ont
accomplie pour que m'apparaisse évident ce qui pour elles ne l'était
nullement. »
Nietzsche
avait posé sa tablette, et semblait estomaqué par ces dernières
remarques, sortant de la bouche d'une femme… ou par ce qu'il avait
regardé…
« Après tout, dit-il, il faut de tout pour faire un monde — et pour le défaire… »
Héloïse
le
négligeant
continua,
et
s'adressant
à
Aristippe:
« Donc,
vous l'avez compris mon cher Aristippe, non, les philosophes ne
vivent pas ainsi aujourd'hui. Seul Debord s'y était « risqué ».
Les autres, exceptés les meilleurs dont R.C. a parlé, grenouillent
dans le petit marigot universitaire. Et quelques escrocs médiatiques
embobinent les lecteurs — qui sont essentiellement des lectrices,
d'ailleurs.
Ce sont plutôt les peintres qui ont donné le bon exemple de l'extériorité au monde : Bonnard, Tanning et Ernst, mais avec d'autres moyens que les nôtres…
Ernst
qui n'était pas si mauvais « philosophe », et qui aurait
pu souscrire à ce que disait Jankélévitch :
« Ensuite,
le spectacle que m'a offert l'Université a contribué à m'exorciser
complètement, à me délivrer d'une catharsis qui s'est achevée à
la Sorbonne, quand j'ai vu mes collègues, tous ces singes qui
lisaient Heidegger et le citaient en allemand.
C'est ce que j'ai
découvert après la guerre, en rentrant à Paris après mes années
souterraines. Ça m'a réconforté — comme on dit conforté en
langage contemporain — dans mon aversion définitive à l'égard de
l'Allemagne et des philosophes allemands » (Libération, 10 juin
1985),
Ernst
qui déclarait à Schuster pour sa revue Médium :
«
Mais créer un malaise fait partie de la technique de Heidegger.
Figurez-vous le malaise accumulé dans une audience, masochiste ou
non, par une conférence de deux heures, où le sens souvent simple
de chaque sentence est camouflé en profondeur par pareille
phraséologie. Figurez-vous aussi le soulagement soudain au moment où
le sage termine avec : "le questionner est la piété du
penser."
On
a signalé que cinq mille personnes ont exprimé leur soulagement par
des applaudissements délirants pendant dix minutes. Le public a
été provoqué dans le rageant.
Aussi
désagréable que soit le langage heideggerien, on ne peut lui dénier
une certaine grandeur militaire. Chaque mot porte l'uniforme
heideggerien. Chaque phrase se plie aux ordres impitoyables, martiaux
du sage. Tout marche au pas, en bon ordre, obéit à l'oeil du
commandant. Et si vous aviez la chance d'assister à un défilé de
ces mots en uniforme, aux jolies figures de discipline que forment
ces tirades, vous seriez étourdi, mais vous éprouveriez peut-être
le même malaise que vous ressentez lorsque, par malchance, vous
assistez à une projection cinématographique d'un défilé
militaire.
Du
fameux néant qui néantit de Heidegger, cher à nos
existentialistes, existe-t-il image plus parfaite ? Le délire de
cette foule d'auditeurs serait-il un symptôme indiquant que pour la
jeunesse universitaire et l’intelligentsia allemandes, les messages
retrouvés des grands romantiques ne tirent pas à conséquence quand
les adolescents ont le choix entre eux et le pas de l'oie retrouvé.
Sinistre perspective. »
Aristippe
éclata de rire.
Nietzsche — probablement aidé en cela par la vodka — se tapait sur les cuisses.
Puis
ils se levèrent tous deux et se mirent à singer le pas de l'oie
tout
en
se mettant deux doigts sous le nez,
sur les Zattere, en récitant Être
et
Temps, — Sein
und Zeit —,
en allemand…
C'étaient
eux qui buvaient… Ils étaient d'humeur moqueuse… et c'était ce
pauvre Martin (prononcez Martine)
qui trinquait.
Schopenhauer
qui écrivait si bien — même si pour ma part je n'en approuvais
rien — les aurait bien accompagnés… mais Céline était en train
de lui parler…
Billie
sortit un étui dont elle tira ce qui me sembla être une cigarette.
Les
deux compères, ayant fini leur numéro, se rassirent, avec de grands
rires.
Revenu
à lui, Aristippe me demanda, bille en tête :
«
Donc, si j'ai bien compris, vos contemporains se sont libérés du
vernis social puritain-petit-bourgeois et du conformisme sexuel pour
vivre « leurs » désirs mais ce faisant ils se sont
enfermés dans leurs projections hallucinées produites
par leurs souffrances archaïques refoulées —
projections hallucinées idiosyncratiques quoique
rapidement formatées par le spectacle et l'offre marchands des
maffias du spectaculaire pornographique – qui a d’ailleurs
viré rapidement au pornographique
spectaculaire —, et ces mêmes contemporains
soi-disant sexuellement révolutionnaires n'ont jamais eu le
cran, disons le franchement, de réaffronter ces souffrances
archaïques qui leur bloquent l’accès à cette génitalité que
Reich a définie, très différente de celle de Freud, et qui est,
selon lui, tout à la fois inaccessible à la sexualité
phallique — comme aux autres formes prégénitales de la sexualité
— et le privilège de ceux qui ont retrouvé leur capacité
d'abandon à son puissant réflexe orgastique viscéral, génitalité
qui est, toujours selon Reich, par ailleurs totalement
déconnectée de la procréation et de la reproduction de l'espèce,
et, selon vous, la pure expression, de surcroit et en quelque
sorte, du principe de plaisir, pire de la Joie, et, pour
couronner le tout, toujours selon votre expérience, la voie
royale pour accéder à la jouissance du Temps…,
l'état mystique de notre vieux Friedrich… le sentiment océanique
de ce cher Romain Rolland. »
J'allais
répondre lorsque Billie a
allumé ce qui s'est avéré être un joint…
La
discussion la passionnait…
je
n'en doutais point…
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R.C. Vaudey
Le 2 août 2015
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