Poésies III
Les
idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est
nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un
auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace
par l'idée juste.
Nos
détournements font revoir sous d’autres apparences ce qu’on croyait
avoir assez vu et assez pesé ; ce faisant on ne cherche pas à s’attacher
des opinions : on ne s’attache à rien ni à personne. Tout ce qui est de
plus opposé et de plus effacé se présente en même temps : on serre de
près la phrase de l'auteur, se sert de ses expressions, efface une idée
fausse, la remplace par l'idée juste.
On
peut haïr et on peut aimer ce qu’on lit ici mais on aime encore quand
on hait, et on hait encore quand on aime. En un mot, le meilleur parti
que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit
qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et
qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après
cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire, et qu’il
croira qu’elles font encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j’avais à
dire sur ce que j'écris, en général.
*
Peu
de choses demeurent aussi longtemps que les poèmes d’amour, et peu de
choses inspirent un tel intérêt ou une telle aversion.
Tout ceci est à prendre comme un poème d'amour; d'un genre nouveau.
*
Les
Libertins-Idylliques obtiennent sans avoir désiré, ce que la jeunesse
ignore — le plus souvent —, ce que la maturité désire et obtient
parfois, et que la vieillesse commence par désirer sans obtenir pour
finir par désirer désirer…
*
Ne
jamais se résigner ni s’abandonner à l’amertume, vivre avec dignité
une vie que la volonté et le destin éloignent de toute entreprise, — et
toute consacrée à la flottance.
*
C’est le génie de W. Reich — après – et finalement contre Freud — que d’avoir montré que la perturbation du processus de maturation sentimentale et sexuelle
est à l’origine des caractères cuirassés, disgraciés, nocifs et
dangereux que l’on voit formés et entretenus par le monde tel qu’il
est ; et le nôtre d’avoir montré que l’inverse
— un monde qui ne l’est pas moins, formé et entretenu par de tels
caractères qui reproduisent, à leur tour, cette même perturbation — est,
dialectiquement, vrai.
*
L’amour
nous augmente ou nous diminue à proportion de la satisfaction
amoureuse et poétique que nous avons de lui ; et on loue nos mérites
quand nous lui devons tout.
*
Tout le monde se plaint de l’amour, et personne ne se plaint de son caractère.
*
Nos
contemporains, injouissants, préfèrent — le plus souvent — le commerce
à la vie : le premier est attisé par nos défauts, et l’autre par nos
bonnes qualités.
Leur
plus grande ambition tient toute dans l’apparence, dont on sait
qu’elle rencontre toujours une impossibilité absolue d’arriver où elle
aspire : à la jouissance.
*
Détromper
cette époque assurée de son mérite et de ses goûts ne serait peut-être
pas lui rendre un aussi mauvais office que celui que l’on rendit à ce
fou d’Athènes, qui croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans
le port étaient à lui, — mais probablement impossible.
*
Les
Libertins-Idylliques n’aiment pas à donner de bons préceptes — ils se
félicitent seulement de ne pas donner de trop mauvais exemples —, mais
l’injonction faite aux poètes est simple : « Si tu parles, tu péris ;
et si tu ne parles pas, tu péris quand même. »
Or,
on le sait, les silences sur ce qui est grand abaissent, au lieu
d’élever, ceux qui les soutiennent. Et tel homme, égoïste, est plus
coupable de sa négligence qu’un autre, généreux, de ses largesses.
*
On
s’est trompé lorsqu’on a cru que l’amour et la contemplation étaient
deux choses différentes. La contemplation n’est que l’extrême de
l’amour ; on s’y fond dans toutes les choses et n’y remarque plus du
tout ce qu’on croit, habituellement, qu’il faut y remarquer ; et ce
qu’on ressent est indicible.
Ainsi,
sans tous les effets que produit ordinairement l’abus de
l’entendement, les amants peuvent demeurer en accord, et dans l’étendue
de leur propre lumière — dans la flottance.
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Un
amour qui n’enchante, ni ne charme, court le risque de perdre le seul
plaisir qui vaille : celui que vous offre la jouissance du Temps, et seulement elle.
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Aujourd’hui, chacun dit du bien de son esprit libertin, et personne n’en ose plus dire de son cœur.
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Les
Libertins-Idylliques ne doivent pas comparer leur situation à la peine
de Sisyphe, puisque lui a inutilement roulé un rocher, par un chemin
pénible et périlleux : il voyait le sommet de la montagne et s’efforçait
d’y arriver, l’espérait quelquefois, mais il n’y arrivait jamais ;
tandis qu’eux s’abandonnent tout entiers avec délice et volupté à une
voie exquise et assurée, si exquise qu’ils ne se préoccupent jamais des
sommets qu’ils atteignent sans efforts, et sans même plus pouvoir y
penser.
De
sorte qu’ils sont assez heureux pour être libérés par un ravissement
infini, auquel ils ne pensent guère, — dans leur flottance.
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Ceux qui vivent un bel amour se trouvent, avec leur Belle, toute leur vie heureux, et souhaitent ne jamais être privés de leur trésor — par un quelconque impôt confiscatoire sur la bonne fortune.
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La flottance — la jouissance du Temps — seule nous plaît et nous étonne.
C’est elle qui fait tout le charme, mon amour, de notre amour, — et de votre personne.
Le 22 juillet 2012.
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