jeudi 4 avril 2019

La jouissance de l’univers









Cher ami,



Quelle erreur de croire qu’un ouvrage, dont la première idée doit remplir l’âme tout entière, puisse être composé à des heures dérobées, interrompues ! Non, le poète doit vivre tout à lui, tout à ses créations chéries. Il a reçu du ciel les plus intimes et les plus précieuses faveurs ; il garde dans son sein un trésor qui s’accroît de lui-même sans cesse, et il faut, sans que rien le trouble au dehors, qu’il vive, avec ses richesses, dans la félicité secrète dont l’opulence essaye en vain de s’environner en amoncelant les trésors. Vois courir les Hommes après le bonheur et le plaisir ! Leurs vœux, leurs efforts, leur argent, poursuivent sans relâche… quoi donc ? Ce que le poète a reçu de la nature, la jouissance de l’univers, le don de se sentir lui-même dans les autres, l’harmonieuse union de son être avec mille choses souvent inconciliables entre elles. D’où vient l’inquiétude des Hommes, sinon de ce qu’ils ne peuvent accorder leurs idées avec les choses ; que la jouissance se dérobe sous leurs mains ; que les objets souhaités viennent trop tard, et que les biens obtenus ne font pas sur leur âme l’impression que le désir nous fait augurer de loin ? La destinée a élevé le poète, comme un dieu, au-dessus de toutes ces misères. Il voit s’agiter sans but les passions tumultueuses, les familles et les empires ; il voit les énigmes insolubles des malentendus, qu’un monosyllabe pourrait souvent expliquer, causer d’inexprimables, de funestes perturbations ; il s’associe aux joies et aux tristesses de l’humanité. Quand l’homme du monde traîne ses jours, consumé par la mélancolie, à cause d’une grande perte, ou marche avec une joie extravagante au-devant de sa destinée : comme le soleil fait sa course, l’âme tendre et passionnée du poète passe du jour à la nuit, et, avec de légères transitions, sa lyre s’harmonise à la joie et à la douleur. Semée des mains de la nature dans le domaine de son cœur, la belle fleur de la sagesse s’épanouit, et, tandis que les autres Hommes songent en veillant, et sont bouleversés par d’épouvantables images, il sait vivre le rêve de la vie en Homme qui veille, et ce qui arrive de plus étrange est pour lui en même temps passé et à venir. Ainsi le poète est à la fois l’instituteur, le prophète, l’ami des dieux et des Hommes. Comment veux-tu qu’il s’abaisse à un misérable métier ? Lui qui est fait, comme l’oiseau, pour planer sur le monde, habiter sur les hauts sommets, se nourrir de boutons et de fruits, en passant d’une aile légère de rameaux en rameaux, il devrait, comme le bœuf, traîner la charrue, comme le chien, s’accoutumer à la piste, ou peut-être même, esclave à la chaîne, garder la cour d’une ferme par ses aboiements ! [… ] Si seulement les Hommes étaient faits comme les oiseaux, [… ] et, sans filer et tisser, pouvaient couler d’heureux jours en de perpétuelles jouissances ! S’ils pouvaient, à l’approche de l’hiver, se transporter aussi aisément dans les contrées lointaines, échapper à la disette et se préserver des frimas ! — Ainsi vécurent les poètes, [… ] dans les temps où ce qui mérite l’honneur était mieux apprécié ; ainsi devraient-ils vivre toujours. Assez riches au dedans, ils demandaient peu de chose au dehors. Le don de communiquer aux Hommes de beaux sentiments, des images sublimes, dans un doux langage et de douces mélodies, qui se pliaient à chaque sujet, enchanta jadis le monde et fut pour le poëte un riche héritage. À la cour des rois, à la table des riches, devant les portes des belles, on les écoutait, et l’oreille et le cœur se fermaient à tout le reste, de même qu’on s’estime heureux et qu’on s’arrête avec ravissement, quand, des bocages où l’on se promène, s’élance la voix touchante du rossignol. Ils trouvaient un monde hospitalier, et leur apparence humble et modeste ne faisait que les relever davantage. Le héros prêtait l’oreille à leurs chants, et le vainqueur du monde rendait hommage au poëte, parce qu’il sentait que, sans lui, sa monstrueuse existence ne ferait que passer comme une tempête ; l’amant souhaitait de sentir ses vœux et ses jouissances avec autant d’harmonie et de diversité que les lèvres inspirées savaient les décrire, et le riche lui-même ne pouvait pas voir de ses propres yeux ses richesses, ses idoles, aussi magnifiques qu’elles lui paraissaient, illuminées par la splendeur du génie, qui comprend et relève le prix de toute chose. Et quel autre enfin que le poëte a figuré les dieux, nous a élevés jusqu’à eux et les a fait descendre jusqu’à nous ? 


Johann Wolfgang von Goethe





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