jeudi 26 avril 2012

UNE SEULE PHRASE DE W. REICH...


"PEINTURE PARIÉTALE"
 ("Le lobe parétal joue un rôle important dans la sensibilité de la peau, 
la connaissance du corps et de l'espace, et le langage")

16 juin 2003 

Acrylique sur toile, 270 x160 cm




Cette simple phrase de W. Reich : “Si l'on persévère dans un comportement sexuel non génital, la fonction génitale devient troublée. La stase sexuelle qui en résulte, réactive à son tour les fantaisies et le comportement prégénital.”, cette simple phrase de Reich n'a, 70 ans après sa formulation, toujours pas été comprise, et la littérature et l'art du XXe siècle ont été l'illustration parfaite de cette stase sexuelle dont il parlait, et même l'exploitation de cette mine de l'or noir de l'inconscient dont j'ai parlé, dans sa veine sexuelle, dont les interdits religieux et moraux avaient jusque-là barré l'accès, exploitation qui s'est donc d'abord réalisée – avant d'être industrialisée – sous la forme de l'art et de la littérature, chaque nouvel arrivant dévoilant un peu plus ce que Breton appelait “l'infracassable noyau de nuit du monde sexuel” dont il disait qu'il soutenait “l'admirable, l'éblouissante lumière, de la flamme de l'amour porté à l'incandescence”, tel que “Je sublime” de Benjamin Péret, par exemple, l'avait exprimé, poursuivant en écrivant que l'admirable, l'éblouissante lumière de la flamme ne doit pas nous cacher de quoi elle est faite, nous dérober les profondes galeries de mines, souvent parcourues de souffles méphitiques qui n'en ont pas moins permis l'extraction de sa substance, une substance qui doit continuer à l'entretenir si l'on ne veut pas qu'elle s'éteigne.


Mais Breton avait tort : l'éblouissante lumière de la flamme de l'amour n'est pas faite des souffles méphitiques (même sublimés) qui sourdent continûment de l'inconscient, de ses terreurs, de ses rages, et, conséquemment de ses anéantissements, refoulés, et qui se manifestent sous la forme de tous les fantasmes, de toutes les addictions, de toutes les volontés mauvaises, et heureuses de l'être, qui, inlassablement, étreignent les êtres et leur mal-être.
C'est l'inverse qui est vrai : c'est l'amour contrarié (parfois déjà in utero et après) qui a produit ces terreurs, ces rages, et, conséquemment, ces anéantissements, refoulés, ces souffles méphitiques qui sourdent continûment de l'inconscient et qui se manifestent sous la forme de tous les fantasmes, de toutes les addictions, de toutes les volontés mauvaises et heureuses de l'être qui, inlassablement, étreignent les êtres et leur mal-être.


C'est cependant en partant de ce point de vue, faux, que les surréalistes – et d'autres, en même temps, et après – ont tout fait pour lever tous les tabous qui empêchaient que l'on traitât librement de ce que Breton appelait tout aussi incorrectement “le monde sexuel et tout le monde sexuel, perversions comprises”, et qu'ils ont entraîné l'époque dans leur sillage.


Plus correctement, il faut dire qu'ils n'étaient eux-mêmes que la manifestation de ce mouvement beaucoup plus profond – qu'avaient déjà manifesté Sade et Freud, comme le notait aussi justement Breton – de ce désir en quelque sorte, de l'inconscient d'apparaître en pleine lumière et de se libérer de ses terribles secrets, de ses formidables haines, de ses anéantissements démesurés.



Le diable en chaque homme et dans l'Histoire, depuis l'origine, voulait non pas, comme le croyait Freud, être masochistement aimé en étant puni pour avoir défoulé sadiquement sa rage, mais, par-dessus tout – et c'est pour cela que l'on peut envisager quoi que ce soit comme un travail analytique – il voulait libérer sa peine, débonder ses larmes, se comprendre et être compris, sortir de l'enfer du sadomasochisme : le diable en chaque homme et par le biais de l'Histoire voulait – pour reprendre les mots d'une autre (Julia Kristeva) – enfin connaître “le sens du jugement qui accompagne la grâce de la catharsis” : le calme et les Lumières. Et puis trouver finalement le jeu, la joie et la jouissance du Temps qui les suivent.


C'est donc à d'autres qu'à ceux qui emboîtèrent, dans le courant du XXe siècle et dans les mouvances littéraires et artistiques, le pas des surréalistes, que revenait le privilège d'effectuer d'autres sondages encore plus mémorables dans cet univers de l'infracassable nuit du monde sexuel et du reste, pour y faire, et y trouver, la lumière.
Toute la littérature et tout l'art de la fin du XXe siècle (sur la base de ce postulat de départ erroné que l'on a affaire, avec les pulsions prégénitales, à des composantes essentielles pour la recherche de la liberté, de l'amour et du merveilleux) manifestent cet art de la transgression où il s'agit d'ouvrir à chaque fois une porte jusque-là plus ou moins dérobée aux regards par la répression religieuse et morale antérieure et de libérer à la curiosité et au jour des comportements sexuels prégénitaux dont le seul intérêt est d'avoir justement été tenus longtemps sous le boisseau et frappés par l'anathème mais qui, pour la santé des individus, n'indiquent par eux-mêmes rien de bon et ne peuvent en aucune façon permettre ce dépassement de leur détresse infantile ni non plus le déploiement de leur sexualité dans une maturité libre et déliée (la véritable “révolution sexuelle” donc parlait W. Reich),  puisque s'il est évident que si c'est un enchantement pour un homme ou une femme parvenu à la maturité amoureuse, et quel que soit l'âge auquel il ou elle y parvient, de pouvoir explorer la sensation émouvante et poétique de la rencontre avec l'autre qui est en même temps la découverte de soi-même et l'abandon à la puissance du monde, il est non moins évident que les fantaisies prégénitales, en maintenant l'individu en quelque sorte enfermé en lui-même et en le condamnant à utiliser l'autre et le monde à des fins ressentimentales de défoulement auto-érotique, plus ou moins destructeur ou autodestructeur, éternisent, à l'inverse, la “défaillance de la faculté de rencontre” – qui est d'ailleurs, le plus souvent, leur cause.
Toutes les fantaisies prégénitales, en ce sens qu'elles ramènent à l'enfance, à l'interdit, à la dépendance, à la souffrance refoulée, et plus ou moins sexualisée, à l'inexpérience et à l'ignorance, pérennisent cet état d'immaturité qui va bien à la société spectaculaire-marchande.


Debord dans In girum : “Partout on les traite en enfants devant lesquels bafouillent des spécialistes improvisés de la veille.”


Freud à Ferenczi dans sa lettre du 1er janvier 1910: “Je vous confie volontiers une idée qui m'est venue juste au tournant de l'année : l'ultime fondement des religions, c'est la détresse infantile de l'Homme. Mais je m'épargne le développement.


Donc cette phrase essentielle de Reich, citée plus haut, ne sera pas comprise avant longtemps.
Tous ceux que nous voyons, particulièrement les libertins, les libertaires-pubertaires – et donc partisans des genders –, les sulfureux, les transgressifs etc. sont justement ceux qui sont le plus attachés à cette forme quasi-militante de l'infantilisme, ou de l'infantilisme revendiqué, mais qui refusent de voir ce dont le sulfureux est la manifestation.
Ils s'opposent à tous les cagots qui, eux, ne veulent même pas voir le sulfureux, ces galeries méphitiques souterraines et sexualisées de la misère des individualités – et l'opposition en France, et ailleurs aussi, est en quelque sorte quasi-politique entre une droite (officiellement) plus ou moins franchement “réactionnaire”, et une gauche (officiellement) plus ou moins “libertaire”. On a donc au moins deux camps en présence qui, pour ce qui est du jugement, du sens et de la grâce, ne valent pas mieux l'un que l'autre.


Dans les fantaisies sexuelles prégénitales (je le sais, j'y étais...) ce qui s'est perdu ou ce qui n'est jamais atteint, c'est la puissance déliée de l'individu, la jouissance de sa force, de l'abandon à sa force, et de la joie partagée, puissante qui, de ce partage, résulte. Exulte.






R.C. Vaudey. Avant-garde sensualiste 4 juillet 2006 - mai 2008