jeudi 7 décembre 2017

Contre la secte phantastique et furieuse des Libertins, qui se nomment Spirituelz












Pour répondre à ta question « pourquoi "Libertins-Idylliques", et non "libertins idylliques", pour parler des gens qui ont formé cette avant-garde ? », je te joins la reproduction de l’édition originale d’un texte de Calvin contre les anabaptistes : tu comprendras que si Calvin désignait ces anabaptistes comme des « Libertins, qui se nomment Spirituelz », donc comme des « Libertins-Spirituelz », j’ai dû penser que je devais conserver la graphie de l’édition de 1547, réalisée à Genève par Jean Girard, pour nommer celles et ceux que j’avais appelés, dès 1987, les Libertins-Idylliques.

Depuis, le terme de libertin — au sens d’esprit libre, qu’il avait encore au XVIIe siècle —, déjà passablement marqué par les roués du XVIIIe siècle, s’est encore chargé de tout le folklore populaire et indigent de la misère existentielle et sexuelle des deux dernières décennies du XXe siècle, et peut-être même du début du XXIe ; quoique dans celui-ci le fond du problème — la destructivité à l’état pur — soit plutôt enfin apparu au grand jour, ce XXIe siècle semblant en avoir fini avec les préliminaires sexualisés pour ne vouloir plus que se repaître des seules pulsions destructrices — sans autres prétextes. Ou comment l'on passe logiquement, en suivant sa pente, de la télévision commerciale et cryptée d'il y a trente ans à l'Internet noir d'aujourd'hui.

Sade ne nous avait pas trompés — et l’analyse le confirmait déjà —, les demi-mesures dans la débauche ne sont, le plus souvent, que des formes de résistances à des pulsions exterminatrices. Les rages de l’injouissant — ce pauvre diable que nous avons tous été, un jour ou l’autre, enfant — sont assassines.

Bien sûr, ce que Sade ignorait c’est que l’injouissance se soigne ou, à défaut, se sublime et que, sous les violences destructrices ou auto-destructrices, patiente toujours l’ample ondulation primale et extasiante de l’amour ; autrement dit, si la chance veut bien nous sourire sous la violence de la névrose nous attend toujours la plage de l'irradiance amoureuse.


J’espère avoir répondu à ta question.





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La société de l'Injouissance et son secret













Récapitulons :


L'amour, sentimental et abandonné, et la jouissance amoureuse sont les voies royales qui mènent et ouvrent non seulement à l'extase harmonique mais aussi, dans un même beau et puissant mouvement, à la contemplation.


L'amour, sentimental et abandonné, l'extase harmonique et la contemplation sont ce qui distingue du reste le libertinage idyllique et les Libertins-Idylliques.


La contemplation — « ce bien inestimable de pouvoir, sans rupture, rester fidèle aux instincts contemplatifs de l'enfance et d'atteindre par là à un calme, à une unité, à une cohérence et à une harmonie dont celui qu'attire la lutte pour la vie ne peut même pas avoir une idée. » comme Nietzsche le notait déjà en 1872 dans ses considérations Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement — est, toujours selon lui, « la seule compréhension vraie et instinctive de la nature » : avec l'amour, l'alpha et oméga ; ce que pour notre part nous avons dit ainsi, en détournant Wilde :


Si un homme est un Libertin-Idyllique et un gentilhomme de fortune, il en sait toujours assez long, et s'il ne l'est pas, il peut bien savoir tout ce qu'il veut, cela ne peut que lui nuire.


Que l'amour charnel pût ouvrir au sentiment océanique et à la contemplation était, jusqu'à ce que nous le disions très clairement, très ordinairement ignoré dans une époque fièrement sadienne et festive dans laquelle, utilisé à des fins de ressentiment, d'abrutissement ou de consolation, « l'amour charnel » pue, généralement — la mort, la haine, la souffrance, la séparation ; le plus souvent.


W. Reich — quoique un temps détourné de façon éhontée par le petit homme libertaire-pubertaire pour justifier la « libération » de ses pulsions destructrices et auto-destructrices, prégénitales (au sens que W. Reich donna à ce mot), perverses-polymorphes — était le seul sur lequel on pouvait compter dans ce siècle de branleurs et de branleuses « à prétexte » pour donner quelques indications sur la route à suivre : encore avait-il donné ces indications non pas comme Ovide l'avait fait, en Romain, sur le mode poétique, mais comme il était seulement possible de le faire après deux millénaires de haine du corps et des sens (« Le christianisme a empoisonné Éros — il n'en est pas mort, mais il est devenu vicieux. » Par-delà le bien et le mal) : sur le mode du diagnostic médical, seul registre autorisé, dans son temps, à discourir de la chose.


W. Reich, dont plus généralement la crédibilité était habituellement mise en cause parce qu'il semblait ne pas avoir supporté — entre autres « détails » de l'Histoire —, et avec tout l'aplomb du monde, que l'on brûlât en place publique tous ses livres — et quelques autres aussi — et, un peu plus discrètement, quelques-uns de ses confrères psychanalystes et résistants — et quelques autres aussi — ; et parce qu'avoir dû fuir de quatre ou cinq pays semblait lui avoir quelque peu échauffé l'esprit.


C'est dans ce contexte que nous sommes apparu, dans une époque où seuls les vieux se souvenaient encore, en pensant à Rousseau et à ses Rêveries, qu'il existait quoi que ce fût comme la contemplation, et où les jeunes, comme nous le notions dans le Manifeste sensualiste, s'en foutaient (et s'en foutent), ne cherchant qu'à faire de l'argent — incapables d'aimer et de créer, dans un monde où tout s'y oppose ; — ou bien voulant changer le monde mais sans savoir pour quoi faire…


Ainsi, Nietzsche avait donné son secret à Lou Andreas-Salomé qui l'avait transmis à Freud, qui, malheureusement, était sourd : il n'entendait — il l'a avoué à Romain Rolland, dans une lettre fameuse — rien ni à la musique, ni au sentiment océanique, ce qui bien entendu était très préjudiciable pour comprendre le secret de Nietzsche qui porte et sur la musique et sur le sentiment océanique. 
Et très embêtant pour les théories de ceux suivirent ses traces.


Freud avait transmis ce qu'il avait compris de ce secret — et quelques autres choses aussi — à Wilhelm Reich, entre autres, qui lui avait compris, surtout de Nietzsche, « l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales », mais aussi, d'une certaine façon, le sentiment océanique.
Reich qui malheureusement dut traverser l'enfer de la deuxième et de la plus terrible guerre mondiale, et qui s'y brûla les ailes.


Arrivé plus tard, nous avons retrouvé par hasard, à notre tour, ce secret de Nietzsche (et de quelques autres) ainsi que les diverses variations (et quelques autres) que nous venons d'évoquer.


Depuis l'analyse de la forme particulière qu'avait prise chez nous « l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales » jusqu'au déploiement de l'Avant-garde sensualiste grâce et avec Héloïse Angilbert, en passant par nos recherches et nos discours autour de l' « ozeanische Gefühle », sur les rivages de la mer d'Arabie avec la belle Berlinoise, ou ceux, à Paris, avec la belle d'Aix et de Marseille, nous n'avons pas changé de cap.
Et, lorsque l'on a si bien commencé, et sur un tel sujet, pourquoi changer ?


Ayant vécu environné « de désolation et d’épouvante »  mais tout de même « au centre tranquille du malheur », pour le dire comme Debord, nous avons pu — et en y réfléchissant bien, finalement toujours en exil — explorer et laisser se déployer, malgré tout, le cœur même du secret que nous avions découvert.


Tout ce que l'on peut lire et voir ici est tout ce que nous en avons fait.


On peut sûrement en apprendre que la contemplation, « l'ouverture du Temps poétique » comme nous l'avons parfois nommée, est un bien rare, peu recherché mais à la portée de tous.


Ceux qui s'estiment en mesure de peser sur le mouvement du monde — et qui pensent la chose possible — pourront trouver dans les résultats de nos « recherches » de quoi nourrir l'idée qu'ils se font de cet autre monde qu'ils désirent.


Quelques-uns pourront s'égayer sur une voie amoureuse qu'ils avaient peut-être jusque-là ignorée — à condition d'y sensibiliser celui ou celle qu'ils aiment ; ou de la ou le trouver — s'ils n’ont pas un autre usage définitif de l’amour ; et si le temps et les moyens leur en sont donnés.


Dans un monde où tant d'autres choses, qui ne le méritent guère, sont si communément acceptées, la poésie ne se doit pas de justifier son existence.






R.C. Vaudey



Le 18 mai 2012.






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