jeudi 1 janvier 2015

Des différents effets psycho-actifs des vins, et de l'attention qu'il convient de leur accorder














Cher ami,

Pour aujourd'hui, j'abandonnerai le promontoire sur lequel je me tiens habituellement pour peindre mon tableau anti-philosophique de l'Histoire, promontoire d'où je contemple à loisir et sans beaucoup d'étonnement — connaissant les situations, les hommes – ceux qui se donnent pour tels – et ce qui les forme, et donc les inspire — les quarante siècles d'Histoire qui nous ont précédés, — et d'où je peins, pour les quarante prochains à venir, le tableau du monde tel qu'il me plaît de le brosser. En héros et en poète des passions affirmatives...

Mais permets-moi tout d'abord d'ouvrir une petite parenthèse : dans un billet précédent, j'avais exposé les deux positions — les plus communes, hors la mienne — que l'on peut tenir face à l'avenir de l'Humanité : celle que Freud exposait — il est vrai sans sembler beaucoup y croire — à la fin de Malaise dans la civilisation, et qui consiste à envisager une possible et graduelle amélioration civilisationnelle sur la base de la psychopathologie des sociétés existantes — dont il disait lui-même qu'il ne voyait pas très bien qui pourrait avoir l'autorité nécessaire pour la mener à bien —, et cette autre, tenue par Caraco, qui voyait, lui, venir un effondrement imminent de la civilisation patriarcale et industrielle, suivi d'une réduction drastique de la population mondiale — au travers des guerres, des crises, des famines et des épidémies aisément prévisibles —, avec, pour finir, un retour au vieux matriarcat préhistorique. (Mais je pense que cette dernière idée lui venait de n'être pas très savant dans le domaine qui touche à la volupté et aux dames, — et parfait connaisseur en matière de mère castratrice.)

Caraco est un inconnu, personnage excentré à l'existence bizarre, auquel on n'accorde, généralement et comme il sied aux inconnus de cet acabit, aucun crédit.

Freud est très connu ; paré des prestiges de la médecine et de la science réunies ; il a eu du crédit : il n'en a plus. Ou presque.
Ainsi vont les modes superficielles qui se succèdent à la surface du temps pseudo-cyclique contemplé — pour le dire comme Guy.

La NASA, elle, est très connue. Depuis près de 50 ans, elle nous en a prédit de belles — mais n'a rien vu venir. Par contre, elle bénéficie, auprès des indigènes scientistes-idolâtres de ce siècle, d'un très grand crédit. Eh bien, je viens de lire que, dans une récente étude, certains de ses spécialistes donnaient raison à Caraco : selon cette étude, si rien n'est fait (selon la formule rituelle), dans 50 ans la civilisation du capitalisme industriel s'effondrera.
Elle pue.

Quarante siècles, c'est très long : il faut bien sûr envisager les Hauts Moyens Âges — et le reste.

Cette petite parenthèse faite, je voulais évoquer aujourd'hui les différents effets psycho-actifs des vins, et l'attention qu'il convient de leur accorder. Puisqu'en attendant ces graduelles améliorations civilisationnelles ou ces terrifiants effondrements, rien ne nous interdit encore, lorsque l'occasion s'en offre, de savourer le Temps.

Pour ouvrir une autre parenthèse, je dirais que je n'envisagerai pas ici « ce qui est au delà de la violente ivresse » dont parlait Debord. Parce que je ne l'ai pas pratiqué, ou très peu, et bien sûr aussi parce que lorsqu'on frôle le coma — ou l'extase — éthyliques, comme l'on voudra, on passe la délicatesse — et aussi les effets et les nuances subtiles des ivresses que nous offre chaque vin – spécifiquement.

« Ce qui est au delà de la violente ivresse », je ne l'ai pratiqué que pendant les quelques mois de ma relation amoureuse avec Dominique S. qui, à 22 ans, l'avait appris, juste avant notre rencontre, de Debord, et à qui Debord écrivait, le 28 décembre 1992, alors que nous nous étions séparés, Dominique et moi, en mai de la même année — et comme je l'ai découvert à la publication de sa correspondance —, ce très beau et très redoutable aphorisme :

« Il faut suivre sans vains regrets les engagements imprudents de la jeunesse, quoiqu'ils aient pu être.

Affectueusement,

Guy »

Mais, si je suis en partie responsable des engagements imprudents d'Héloïse, je n'étais pour rien dans les engagements imprudents de Dominique. Elle avait joué sa vie bien avant de me connaître. Appartenant à la bohème artistique radicale de Paris, où je frayais et défrayais (et effrayais parfois) aussi, — ces quelques très rares avec lesquels Debord aimait venir boire, où se mêlaient aussi beaucoup de jeunes et de moins jeunes artistes arrivistes à la petite semaine, qui ont fini par aller pérorer, comme de vieux singes, au Palais de Tokyo, pour des bobos internationaux — ou aspirant tels.
Bien fait pour eux !

Je me souviens de cette époque avec tendresse mais je peux dire qu'il fut décisif pour moi d'y mettre fin. Pour moi et pour l'amour contemplatif galant que je n'aurais jamais connu, — sans ces ruptures.
Car, comme l'a écrit Balint, pour pouvoir s'abandonner aux extases de la génitalité accomplie, extases qu'il qualifiait lui-même de « mystiques », par ironie jalouse puisque s'il les a bien cernées théoriquement, il est à peu près aussi certain qu'il ne les a jamais connues —, il faut, pour les connaître, donc, un Moi fort, assez fort pour ne pas craindre sa dissolution momentanée dans l'abandon puissant à la beauté convulsive et à son harmonie, — et je ne crois pas que l'alcool puisse aider quiconque dans cette voie-là.

À vrai dire, et j'ai peine à y croire en le découvrant, en l'écrivant — mais c'est ainsi —, tout s'est joué à Joyeuse. Alors que nous nous promenions, avec la vieille faové et deux caisses de vin de Cornas — de Clape, vraisemblablement —, un vin noir et épais comme ceux dont parle Baudelaire, que nous buvions, abondamment, en vrac le plus souvent, dans ma campagne, entre les alcools forts et, tôt, dans l'extase fébrile du matin des nuits blanches, les bières.

À Joyeuse, donc, tandis que nous dérivions, apercevant un panneau qui indiquait la route et le kilométrage pour Le Puy, Dominique avait voulu à toute force que nous prenions cette route pour aller faire le siège de ses amis — avec lesquels elle était alors en froid —, à Bellevue-La-Montagne, à Champot plus précisément, prédisant que nos flacons et quelques-uns de ses stratagèmes sentimentaux vaincraient les résistances de Guy — qu'elle me disait être faibles à son encontre — et surtout d'Alice, — mais c'étaient là des affaires de filles. De filles pas tristes, comme le disait cette même Alice, pour les désigner, et celles qui leur ressemblent, et, bien sûr, pour faire pendant au « gais » (j'évite, à dessein, l'anglais) qui était déjà passé dans le langage courant pour qualifier les garçons, — de ce genre.

Évidemment, n'étant pas homme à me soumettre, de mon plein gré, au bon vouloir de qui que ce soit, de nuit, en Auvergne, j'avais refusé. Plus profondément, peut-être avais-je senti à cet instant que c'eût été suivre une voie qui au fond n'était pas la mienne. Cela nous donna une fâcherie qui nous gâcha le vin — et le reste —, et que le vin envenima peut être.

Lorsqu'on a en soi une voie qui n'est qu'à soi, que bien sûr l'on ne connaît pas encore parce qu'elle est neuve, le plus difficile est évidemment de refuser de suivre toutes celles, que l'on connaît plus ou moins déjà, qui s'offrent avec les attraits de l'amitié, de la volupté, de l'amour, de la poésie, de l'ivresse ou de l'extase — mais d'une forme d'amitié, de volupté, d'amour, de poésie, d'ivresse ou d'extase dont on sait au fond de soi, sans le savoir encore très précisément — comme je le sais aujourd'hui —, qu'elle n'est pas celle vers laquelle on va, — puisque là où l'on va, ni nous ni personne n'y est encore jamais allé.

Loin du travail, de l'ennui, des familles et des impérieuses routines, sur les rivages de la mer d'Arabie, dix ans plus tôt, et les années qui suivirent, les sâdhu m'avaient offert généreusement l'ivresse et l'extase haschischines, dans le farniente colonial — que je connaissais déjà pour y être né — mais cette fois à la façon et dans les demeures des aristocrates portugais. Et surtout, sur leurs plages dorées…

Loin du travail, de l'ennui, des familles et des impérieuses routines, à Paris, ensuite, une jeune ribaude, situationniste comme je l'étais moi-même à son âge, un authentique marsupial, m'avait offert généreusement ses jeunes amantes et les transports du vin, dans la liberté ivre de créer, dans Paris, dans d'anciens et magnifiques couvents.

À chaque fois, il m'a fallu décliner l'offre. Et m'arracher à des gens, profondément poétiques, profondément mystiques, authentiquement hors du monde — et loin des ploucs, médiatiques ou non, arrivistes ou non, qui le composent.

Au moins, on ne pourra pas dire, plus tard, que si j'ai découvert, grâce à Héloïse, de l'amour contemplatif galant les plaisirs, les ivresses et les extases idylliques, c'est faute d'avoir connu des plus somptueux afghans (ceux qui, quelques années auparavant, étaient réservés au roi) les plaisirs, les extases et les amours haschischines : je les ai inhalés, goulûment, avec ceux qui en faisaient l'usage le plus noble, le plus sacré, le plus pénétrant, en compagnie de la plus libre des Berlinoises, à l'époque où Berlin-Ouest en comptait pourtant tellement.

De même, on ne pourra pas me reprocher d'avoir ignoré les plaisirs, les ivresses, les extases — poétiques, théoriques — que peuvent procurer l'absolu retrait du monde, éthylique, et les nymphettes : je les ai pratiqués avec des jeunes filles pas tristes, dans la dérive des vies, des nuits et des jours, à Paris, et ailleurs aussi, qui avaient été formées à la meilleure des écoles. Ou à la pire. Selon l'endroit où l'on se pose.

De sorte que, pour y revenir, on peut me croire lorsque j'affirme que rien ne passe l'amour contemplatif — galant, et son libertinage, idyllique.

De Dominique, qui est morte accidentellement quelques mois avant son ami Guy — qui lui n'est pas mort accidentellement —, il me reste ce qu'elle m'avait offert : un tableau qu'elle avait peint ici, ses poèmes, très trash et très tourmentés, un vieux pull norvégien, qu'elle lui avait chipé, et qu'il porte sur la photo faite avec les ouvriers suédois à l'issue de la conférence de Göteborg, et, comme une signature de notre aventure à tous, une carte postale d'Alice à elle, avec notre devise et le code de la porte d'entrée de l'immeuble de la rue du Bac. J'espère que, depuis cette époque, ils en ont changé.

Voilà pour ma deuxième parenthèse. Pour en revenir aux différents effets psycho-actifs des vins et à l'attention qu'il convient de leur accorder, je dirais qu'il s'agit d'une observation délicate, subtile, qui ne s'accorde qu'avec un genre de libation autorisant cette forme de la délicatesse. Ces considérations sur les différents effets psycho-actifs des vins ne ressortissent pas à cette forme, que j'ai évoquée précédemment, de l'ivresse éthylique, mystique ou poétique, que Khayyām ou Debord avaient recherchée, aimée, et à laquelle ils ont donné, avant et après d'autres, ses lettres de noblesse. Elles n'appartiennent pas non plus au genre, plus quelconque, de la simple beuverie. Qui est tout de même le plus commun. Pour paraphraser l'écrivain Jérôme Leroy, je dirais qu'il y a tout de même plus d'alcooliques légitimement anonymes que d'ivrognes non moins légitimement célèbres.

Donc, si l'on exclut ces formes extrêmes ou communes de l'ivresse, pour ne garder que les formes les plus aimables, on pourra s'intéresser à ces quelques remarques qui suivent, et qui ne sont jamais faites, je crois, à propos des vins. On pourra remarquer qu'indépendamment de toutes les autres qualités ou imperfections que l'on accorde à un vin, il en a généralement une autre, le plus souvent ignorée des dégustateurs professionnels, qui est son effet sur notre humeur, et plus généralement sur l'humeur des convives, et donc sur l'esprit du moment qui les réunit.

Nous avons ainsi fait l'expérience, il y a des années, de réveiller, par un certain vin (un Domaine de Trévallon d'Éloi Dürrbach, de 1994, pour ne rien te cacher....), des soirées que nous avions préalablement amollies par d'autres (dont je préfère taire les noms...). Avec à chaque fois, et avec des gens différents, le même résultat. Avec un autre vin, d'Élisabeth Faugier, cette fois, nous pouvions transformer la plus triste des cuistres en une aimable contemplative, et la faire finir, de manière certaine, allongée dans l'herbe « sous la voûte des cieux », perdue dans l'admiration bienheureuse de la Voie lactée. Les soirs d'été.

Voilà tout ce que j'avais à dire sur les effets psycho-actifs des vins, qui ne sont jamais évoqués. Qui sont si injustes puisque le vigneron, ou le maître de chai, n'y peut rien.

Il serait bon cependant que ceux qui goûtent les vins y prennent garde. Et informent leurs lecteurs de leurs observations. Car je connais aussi des vins qui peuvent, en quelques verres, vous transformer les plus aimables des convives en une assemblée de chiffonniers prêts à s'entre-déchirer. Ce que l'on ne sait malheureusement qu'après les avoir bus.

Souhaitant que ces quelques remarques pimentent tes prochaines libations, je te salue.




R.C. Vaudey


Le 2 avril 2014





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