dimanche 20 décembre 2015

Exorde des Précisions sensualistes (Octobre 2002)
















                  Couverture et quatrième de couverture possibles





« Les hommes, le plus souvent, sont si portés à obéir à d'impérieuses routines, que lors même qu'ils se proposent de révolutionner la vie de fond en comble, de faire table rase et de tout changer, ils ne trouvent pas pour autant anormal de suivre la filière des études qui leur sont accessibles, et puis ensuite d'occuper quelques fonctions, ou de s'adonner à divers travaux rémunérés qui sont tous au niveau de leurs compétences, ou même un peu au-delà. Voilà pourquoi ceux qui nous exposent diverses pensées sur les révolutions s'abstiennent ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu. Mais moi, n'ayant pas ressembler à tous ceux-là, je pourrais seulement dire, à mon tour, "les dames, les cavaliers, les armes, les amours, les conversations et les audacieuses entreprises" d'une époque singulière. D'autres sont capables d'orienter et de mesurer le cours de leur passé selon leur élévation dans une carrière, l'acquisition de diverses sortes de biens, parfois l'accumulation d'ouvrages scientifiques ou esthétiques qui répondaient à une demande sociale. Ayant ignoré toute détermination de cette sorte, je ne revois, dans le passage de ce temps désordonné, que les éléments qu'ils l'ont effectivement constitué pour moi — ou bien les mots et les figures qui leur ressemblent : ce sont des jours et des nuits, des villes et des vivants, et au fond de tout cela, une incessante guerre. »
Guy Debord. In girum







En mai 2002 paraissait le Manifeste sensualiste, grâce à un éditeur qui sans me connaître ni même m'avoir jamais rencontré, ayant reçu le manuscrit par la Poste, avait, dès qu'il avait pu en prendre connaissance, aussitôt décidé de le publier. Tel quel.

Cet ouvrage n'était, dans mon esprit, pas destiné à un grand public, quoique la diffusion des thèses qu'il défend soit, bien entendu, son objet : j'entends par-là qu'à considérer simplement le public d'aujourd'hui, il m’avait semblé que, tant par son ton que par sa forme, et, tout aussi bien, par son fond, il ne pourrait pas être vraiment lisible par beaucoup, et qu'il pourrait encore moins plaire à ceux capables d'en comprendre les bases — ce à partir de quoi il avait pu se développer —, d'en deviner les sous-entendus et d'y déceler, pour les connaître et être capables de les concevoir, les différents jeux de l'art de vivre et de l'art d'écrire qui avaient présidé à sa composition.
Finalement, j'avais vu juste sur un point : cet ouvrage a trouvé peu d'échos, et c'est donc qu'il n'a pas plu, ni à ceux qui, faute des bases théoriques, ludiques et existentielles nécessaires, ne pouvaient pas le lire, ni, non plus, aux quelques-uns, dont on connaît bien sûr par avance les positions, qui, capables un peu mieux de le comprendre, avec son ton singulier et sa composition particulière, ne pouvaient que le rejeter à cause des positions qu'il défend, et qui contredisent si parfaitement aux leurs.
Cet ouvrage n'était pas là pour plaire à ceux dont il propose le dépassement, aussi bien de la vie que des idées, ni non plus à ceux qui n'ont ni vie ni idées, (et qui n'en ayant jamais eu, n'en auront probablement jamais) ; et il ne leur a pas plu : ils ne l'ont pas lu, ou n'en ont pas parlé.

Mais je m'étais trompé sur les suites qu'il aurait puisqu'il a été, assez étonnamment, favorablement reçu et compris par des gens dont j'ignore, et j'ignorais, tout (Jacques Sterchi, Joseph Raguin) et parfaitement incompris et piteusement critiqué par d'autres — qui, je l'espère pour eux, ont choisi le plus démuni des leurs pour en rendre compte — que je connaissais aussi peu, mais dont on aurait pu croire, a priori, qu'ils auraient été capables d'en sentir les raffinements, les allusions et les différents modes de composition, surtout, et dont je ne pensais devoir heurter que les idées.

Ainsi la Quinzaine Littéraire, et alors même que j'avais fait parvenir personnellement, et par le biais de Gallimard, un exemplaire de ce livre à une femme de lettres qui collabore à ce périodique — parce qu'il y a douze ans de cela, une jeune poétesse de mes amies l'avait croisée chez des amis qu'elles avaient en commun (l'auteur de : Critique de la séparation, et sa femme), que nous avions lu et discuté certains de ses ouvrages, qui nous avaient plu, et parce que, plus généralement, elle nous avait paru avoir de la tenue — ainsi la Quinzaine Littéraire, parfaitement renseignée donc, au prétexte de polémique (et pourquoi pas ?) s'est-elle déconsidérée en ne reconnaissant rien, ne comprenant ni ne sentant aucune allusion, ne devinant aucun des modes de composition — particuliers certes, mais que l'on aurait pu pensés familiers à ceux qui écrivent dans cette revue —, se prenant les pieds dans tous les tapis, et qui à force de ferrailler, à l'aveugle, finit par se tuer toute seule de ridicule, avec sa petite plume, en tombant sur Mallarmé (un comble pour elle...), poussant même l'excès, emportée par sa frénésie comique vraisemblablement motivée par l'aigreur envers mon éditeur, jusqu'à nier mon existence ; ce qui est un bien mauvais procédé, et que l'on n'avait pas vu utilisé de longtemps à l'encontre d'un auteur, pour ce genre d'écrit ; un genre pour lequel ils n'étaient pas préparés.

Le Manifeste sensualiste, texte poético-théorique inaugural de l'Avant-garde sensualiste, a bien sûr une histoire — qui est bien évidemment aussi la mienne — et qui, pour remonter aux origines, découle de ce simple fait que, contrairement à beaucoup qui l'avaient lu aussi, je m'en suis tenu, à vingt ans, il y a quelque temps déjà, à la lecture de l'auteur de In girum et à la considération de sa vie, à suivre ses conseils sur la façon de mener son existence, en aventurier de la vie, à la recherche de l'intelligence de l'aliénation et de celle du monde, et que je n'ai rien fait d'autre depuis que — sur les instances d'un autre, qui avait écrit L'amour fou — de rechercher, moi aussi, la liberté, l'amour, la poésie, en utilisant dans cette quête le résultat des recherches, sur ces mêmes questions, de quelques autres encore. C'est tout cela qui, combiné avec mes propres expériences et aussi « les dames, les cavaliers, les armes, les amours, les conversations et les audacieuses entreprises » de mon existence singulière, a abouti au Manifeste de cette avant-garde, fondée il y a dix ans dans une atmosphère de jeu, d'amour et de poésie, comme il se doit, vécue toujours ainsi depuis, et maintenue dans l'occultation depuis tout ce temps ; ce qui n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas les gens — leurs façons et leurs mouvements — à partir desquels j'avais engagé ma vie.

Les autres avant cela, et depuis, ont suivi « sans y penser les chemins appris une fois pour toutes, vers leur travail, leur maison, vers leur avenir prévisible. Pour eux déjà le devoir était devenu une habitude, et l'habitude un devoir. Ils ne voyaient pas l'insuffisance de leur ville. Ils croyaient naturelle l'insuffisance de leur vie. Nous voulions sortir de ce conditionnement, à la recherche d'un autre emploi du paysage urbain, de passions nouvelles. » (G.-E. Debord. Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps)

Pour supporter le ton du Manifeste, qui n'en manque pas, il fallait un certain aplomb, de sorte que les mal assurés, même ceux qui jouent aux affranchis, l'ont trouvé insupportable ; et il fallait aussi, puisqu'il n'en manque pas non plus, ne pas avoir perdu le sens de l'humour et du jeu.

J'ai écrit ailleurs que le Manifeste sensualiste s'adressait à des artistes, au sens de Nietzsche. Et en effet ! Mais cela n'a pas été senti. Des gens ont-ils vraiment pu me croire assez inconséquent pour penser que je voulais engager tout à coup l'ensemble de la population francophone à « Lâcher tout » pour se livrer, aussi totalement que les Libertins-Idylliques, à l'amour, à l'intelligence et à la poésie ? Je l'affirme ici : il n'y a pas de théorie possible du sensualisme dans un seul pays !
C’est l’Internationale Sensualiste, l'Internationale du Plaisir Total, partout et pour tous, et en même temps, sinon rien. Mais arrivé à ce point de ces considérations, il me faudrait écrire sur les sensualistes et l'automation, les « machines idylliques », et peut-être aussi le travail du négatif... et ce n'est ni le lieu, ni le moment.

A-t-on pu croire, une seconde, que je ne sens pas combien beaucoup, dans l'état technologique et idéologique présent du monde, sont nécessaires, à leur place dans la division du travail, au maintien d'une certaine forme de culture, à l'existence d'un certain nombre d'idées et à leur développement — dont les idées sensualistes — et particulièrement dans ces mouvements de grands affrontements économiques, idéologiques et culturels qui se déploient sous nos yeux ?

Comment a-t-on pu penser, pour s'en offusquer, que je pouvais vouloir, par exemple, que les gardiens de musée ne gardent plus le patrimoine et que les enseignants cessent de gloser les livres rares, au prétexte que j'en ai fait publier un ? Les sensualistes font seulement ce que toute avant-garde fait toujours : dégager, en artistes de vie, en éclaireurs, des perspectives, donner des lignes de force, analyser les mouvements précédents, prévoir, et influer sur ce qui en découle, et, parce qu'ils se consacrent totalement et uniquement à l'amour, à l'intelligence du monde et à la poésie, comprendre tout cela — pour pouvoir le goûter plus complètement — et le célébrer vraisemblablement plus subtilement que ceux que toutes ces choses n'intéressent pas vraiment — quoiqu'ils en disent — et qui en ont tant d'autres à faire. Nécessairement.

Nos prétentions qui, on le sent bien, sont grandioses et par ailleurs parfaitement assurées d'elles-mêmes, ne dépassent cependant pas ce cadre-là : nous n'avons jamais prétendu que nous étions des artisans appliqués, des techniciens zélés, des fonctionnaires de l’Éducation nationale, plus ou moins qualifiés. Pas plus que nous avons remis en cause tous ceux-là. Ce sont bien plutôt, à l'inverse, de tristes réveille-matin « tripotée d'abrutis débiles mentaux bafouilleurs, hébétés par les dernières vacances et déjà tout médusés par le calendrier des prochaines... Toute cette racaille bêle... » (L-F Céline, Lettres à la N.R.F.) qui viennent partout prétendre à l'amour, à la poésie, à l'intelligence et à leurs expressions artistiques ou littéraires, et même à leur révolution, par la violence et la misère le plus souvent, tout en menant leur plan de carrière et en tenant à jour, « artistes » ou pas, leur « curriculum vitae ». Et comme le spectacle de la marchandise culturelle ou artistique trouve tout son intérêt à cela, c'est partout que s'étend le règne du faux et du préfabriqué, improvisés de la veille.

Lorsque j'écris que le Manifeste sensualiste s'adresse à des artistes, au sens de Nietzsche, est-ce à dire que les conclusions de l’Avant-garde sensualiste n'intéressent pas le grand public ? Je ne le crois pas : il y a encore, et j'en veux pour preuve la lettre que m'a adressée un homme (Pierre Godeau, pour ne pas le nommer...) qui a, par sa grande spécialisation et son grand savoir été durant toute sa carrière constamment confronté à la mort et à la souffrance dans leurs formes les plus énigmatiques — très à l'opposé de l'atmosphère de la vie des sensualistes, donc — et qui m'écrit que mon « essai philosophique renouvelle en les modernisant les conceptions classiques d'épicurisme et d'hédonisme injustement critiquées et laissées dans un relatif oubli. Le XVIIIe siècle et la Régence trouvent aussi un renouveau dans ce texte. »

Voilà un des meilleurs spécialistes du diagnostic qui en fait un, simple, clair, précis, parfaitement argumenté, et aucunement gêné par le ton et par le style du Manifeste ; il y a donc encore des gens qui peuvent comprendre ce que sont vraiment l'art et la réflexion poétiques et philosophiques sur le monde, et quel genre de vie, et donc de ton et de style, ils peuvent entraîner, simplement parce que, parfaitement assurés de ce qu'ils font eux-mêmes dans ce monde, ils n'ont pas besoin des champs — qui semblent si faciles alors que c'est le contraire qui est vrai — des Arts ou des Lettres pour donner un semblant de poids à leurs existences routinières.

Il y a, par ailleurs, beaucoup d'artistes et d'écrivains, très éloignés de nos positions, dont l’œuvre est nourrie de poésie et de sensibilité, et même de difficulté d'exister — dont l'exploitation artistique n'est pourtant pas dans nos goûts — et que nous pouvons apprécier sur un plan personnel : les déclarations des sensualistes ne les gêneront guère. Elles ne sont pas faites pour cela. On peut très bien faire un splendide art d'hier, et même d'aujourd'hui, et accepter les éclaireurs. Non, ce sont plutôt ceux qui, parfois avec la complicité des institutions d'État, parfois avec celle des trafiquants internationaux des Arts ou des Lettres (pour des raisons évidentes, et aussi occultes), occupent abusivement le terrain et noircissent à l'envi l'horizon intellectuel et artistique, qui se sont sentis et se sentiront menacés par le retour de la Raison dans l'histoire, et dans l'art et la poésie.

Par ailleurs, et c'est aussi pourquoi on sacrifie un peu de ses délicieux plaisirs amoureux à l'écriture, on peut penser que certains lecteurs, pourront trouver dans l'éloge que les sensualistes font de l'égalité des amants, et dans leur dithyrambe à la volupté et à la jouissance savourées, délectées, une nouvelle orientation à donner, ou une confirmation, à leurs propres expériences, quand presque partout ailleurs ce sont la violence et l'abusement, ou le désabusement, qui font entendre leur voix d'autorité.

Enfin, d'autres, jeunes ou moins jeunes, lâcheront tout, comme les sensualistes le firent ou le font eux-mêmes, pour s'engager totalement dans ce genre d'art de vivre particulier — que tout honnête homme admet, même s'il n'y trouve pas son goût — auquel nous appartenons, et que nous perpétuons en lui donnant une toute nouvelle tournure, après Nietzsche, Ikkyu, les anciens Chinois, Debord, Breton, Ernst ou Marx, que l'on n'avait pas vus non plus beaucoup « travailler », genre qui doit se perpétuer, se développer, s'étendre et, selon nous — c'est bien naturel, chacun veut la victoire de ce qu'il aime... — gagner l'humanité tout entière. Pour un monde nouveau.

Certains penseront que tout cela est un jeu, puisque nous n'en verrons pas la fin. Ils ont raison : c'est le jeu de l'amour et du hasard (objectif ou non) et, aussi, c'est « le jeu de la guerre » ; mais la façon dont ils entendent cela — négativement, bien sûr — permet là aussi de comprendre à quel point cette triste époque, enfoncée dans sa misère, ne parvient pas à comprendre le rapport essentiel qu'il y a entre les choses les plus essentielles, l'intelligence la plus profonde de la vie et du monde, et aussi celle des relations entre les êtres humains, et le jeu. Ces gens lisent Nietzsche et Le gai savoir, ils ont sans doute vaguement parcouru aussi son Zarathoustra, et puis ensuite ils viennent tout gris et tout tristes, et tout sérieux, former leurs nouveaux groupes de plasticiens, leurs écoles littéraires ou politiques, en miséreux, en espérant bien pouvoir retrouver là l'occasion de battre et d'être battus, de craindre et de terroriser, d'humilier et d'être humiliés, d'enrégimenter et d'être enrégimentés qui sont les seules choses qu'ils connaissent, et que leur engeance, de pères en fils et de mères en filles, depuis des générations, a jamais connues.

Bien entendu, la création d'une avant-garde qui défend le plaisir et le jeu, la grande santé, l'amour, l'égalité des amants, la jouissance abandonnée, ne peut être qu'un jeu, ne doit être qu'un jeu, une aventure lyrique, un mouvement romanesque — celle-là est née de cela, d'un départ, à vingt ans, sans autre buts que ceux que j’ai dits plus haut, de la beauté des rencontres, et d'un poème —, et le jour où nous n'aurons plus la force de penser et de vivre ainsi, nous ne serons plus des sensualistes, et d'autres, qui auront lu nos livres ou admiré nos œuvres d'art, viendront creuser un grand trou pour nous y mettre. Vite fait, bien fait.

Que vos vie ne soient jamais que des aventures lyriques, des mouvements romanesques, un beau mouvement, un beau geste, un beau sentiment, une belle théorie, un bel amour. Le monde, on le sait, est fait pour aboutir à un bel amour, à la plus belle idée de l’amour, et, éventuellement, ensuite, à un beau livre.

L'Avant-garde sensualiste, dans ce village planétaire, est une association de bienfaiteurs — les amis du genre humain — parfaitement anonymes, et qui pour la plupart le resteront, d' « individualistes », une nébuleuse composée d'électrons libres. Parfaitement insaisissable. Nous attendons nous-mêmes de voir apparaître, ici et là, la beauté et l'amour et l'intelligence éperdus, en écho à nos propos. Nous engageons le mouvement, et nous savons que rien de ces idées que nous faisons courir maintenant, en pleine guerre, sur la belle et puissante jouissance, les beaux sentiments, l'égalité des amants, l'art et l'indépendance ne sera sans belles conséquences ; tout cela finira par bouleverser le monde.

Quant à tous ceux qui frétillent déjà à l'idée du fouet des excommunications, des polémiques et du reste, nous avons malheureusement le regret de leur faire savoir que les voluptueux de l'Avant-garde sensualiste n'ont pas l'intention de satisfaire beaucoup sur ces points-là. « Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux » ; et puis, tout cela finirait par nuire à nos délicieux plaisirs amoureux... J'y ai sacrifié dans cet ouvrage, tout d'abord parce que tous ceux qui dans leur existence sociale ou professionnelle rampent, et qui sont donc gouvernés, ordinairement, par les coups, « qui collectionnent toutes les misères et les humiliations de tous les systèmes d'exploitation du passé », « qui n'en ignorent que la révolte, qui ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leur maladie toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres », « transplantés loin de leurs provinces, de leur quartier, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente », qui « ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles », qui « meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres », « tous ceux dont les éprouvantes conditions d'existence entraînent la dégénérescence physique, intellectuelle, mentale » (Debord ; In girum), tous ceux-là donc, au respect et au mépris si faciles, dès qu'on s'adresse à eux autrement, pour ainsi dire humainement, (« gentils seigneurs », « gentes dames », « belle assemblée ») sont persuadés que ceux qui leur parlent ainsi ne sont eux-mêmes pas grand-chose — puisque ceux qu'ils respectent, eux, leur parlent, et les traitent, si mal — et qu'ainsi ils vont pouvoir se laisser aller à se défouler des humiliations chaque jour ravalées, et du sentiment torturant, qu'ils ont, de leur indignité, de sorte que le mieux, à leur encontre est, dès l'abord, d'en réduire à quia et d'en renvoyer au néant, dont ils viennent, quelques-uns, pour mettre en déroute le reste de la troupe, qui n'aboiera après cela plus que de très loin.

Ces Précisions sensualistes qui vont nuire, gravement, à ces gens, qui ne sont pas grand-chose, risquent donc de déplaire, d'un autre côté, aux connaisseurs pour lesquels j'écrivais, puisque je reviens dans ce texte à des formes anciennes, du siècle dernier — l'explicitation théorique de détail, la polémique, la lourde démonstration théorique — qui pourront blesser les oreilles plus délicates et les esprits libres de ceux qui auraient pu souhaiter que j'en reste au genre poétique et théorique inauguré par le Manifeste, ou même que je m'engage plus avant dans ceux du dithyrambe et de la poésie, utilisés, à l'intérieur de celui-ci, dans Éloge de l'insouciance. Je viens d'expliquer les raisons qui me poussent à y renoncer pour le moment.

Enfin, il se peut que d'autres encore, des esprits intéressés mais moins avertis, que le genre du Manifeste avait rebutés, comprennent mieux, au travers des réactions que je vais maintenant donner à ce qui s'est écrit à son sujet, après sa parution, où nous voulons en venir, et comment.

Mais tout de même, dans le Passage au Nord-Ouest — qui finira cet ouvrage en répondant, un peu, à son exorde — on retrouvera ce même style, poético-théorique, du Manifeste sensualiste, qui est celui que j'aime vraiment.


R.C. Vaudey

Octobre 2002


(Seules quelques phrases concernant une vieille querelle avec un auteur avec lequel je n’ai plus de raisons de polémiquer ont été modifiées. Le 20 décembre 2015)




Collage. 1986




.