vendredi 29 janvier 2016

Électral

















Je ne vais pas dans les bars, la nuit, ni non plus le jour, pour profiter des femmes que le désespoir ou l’angoisse ont rendues telles des proies sexuelles. Je ne suis moi-même ni un prédateur ni une proie sexuels.

À 20 ans, lorsque nous allions dans les bars avec nos amis c'était pour comploter poétiquement contre le monde. Nous étions de “jeunes gentilshommes”, ignorés de tous.
Nous lisions Guy Debord, Vaneigem et les situationnistes, et nous “préparions un bouleversement radical de la misère du spectacle en son contraire”.

Les jeunes femmes qui étaient avec nous étaient aussi de jeunes aventurières. Elles avaient rompu avec le monde et partageaient nos enthousiasmes et notre complicité. Elles ne voulaient ni battre ni être battues. Pour beaucoup, nous vivions tous ensemble. Nous cherchions l'amour, mais d'une certaine façon le désastre de l'Histoire, et parfois certains désastres de nos existences individuelles, nous rendaient assez inaptes, les uns et les autres, à la jouissance. Nous étions, déjà à l'époque, en contact avec les formes extrêmes de la négativité sexuellement exprimée, avec la pornographie scandinave que nous avions découverte, en dérivant en Europe. Qui était si extrême et si étonnamment, chez elle, acceptée. Mais rien de tout cela ne nous intéressait.

Nous cherchions la jouissance et l'intimité. Et nous étions sur ce point comme sur les autres aussi radicaux et “romantiques” que Guy Debord qui avait mis, pour Alice Becker-Ho, cette citation en tête de son film La société du spectacle : “Dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni, et le vivant rencontre le vivant.”
(Seize ans plus tard, amoureux et aimé du même marsupial, en même temps qu’eux, j’ai néanmoins compris ce qui me distinguait de ces deux situationnistes-là, dans ce domaine de la volupté.)

De 21 à 26 ans, je n'allais pas dans les bars ; je ne cherchais pas des femmes qui auraient pu être des proies sexuelles, tard dans la nuit, poussés par le désespoir, l’angoisse et l'ennui ; moi-même ou elles.

Je vivais avec deux très jeunes femmes ; nous passions notre temps dans les revécus émotionnels autonomes ; notre sexualité était celle des gens qui sont dans ce processus d'exploration de l'enfer et de la découverte du paradis.

Ceux qui sont passés par-là me comprendront. 

De 27 à 35 ans, je n'allais pas dans les bars, et je ne recherchais toujours pas des proies sexuelles. Je vivais sur des plages, entouré d'aventuriers de toutes sortes ; mais du même acabit. Ultimate beatniks et beatniks “historiques”, hippies et provos, yippies, punks égarés, contrebandiers flamboyants, agents secrets soviétiques, talibans afghans, douaniers, maquereaux, camés ; et moi-même, en représentant des factions radicales françaises, en exil.

Nous allions dans des petits bars de plage, la journée. Nous jouions tout le jour en mangeant des “prawns-curry” et en buvant des lemon-sodas “with or without sugar” ou “with or without salt”. Et, tard dans la saison, en avril et mai, pour combattre la déshydratation, “with salt and sugar”, et de l'Électral.
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Nous étions des épées.

Affûtés comme.

Un soir, j’ai bondi sur la scène du petit théâtre de plage des Hollandais pour y sauver de la mort, in extremis, d’un très élégant Gokyo, une danseuse balinaise qu’un taliban halluciné, qui s’était jeté sur elle, voulait poignarder. Et Superman (Jesse) est arrivé bien après. C’est vérifiable : c’était filmé.

Nous occupant de réification, nous jouions. Principalement.

Nous dansions la nuit sous la lune. La femme, la jeune femme qui m'accompagnait avait tout quitté du monde et emmené le peu qu'elle possédait, toute sa fortune, pour rejoindre cette vie d'aventures et de poésie.
Nous avions du mal à nous comprendre.
Elle était prussienne.
Mais ni elle ni moi n'allions dans les bars, tard dans la nuit, à la recherche de proies sexuelles, ou étant nous-mêmes des proies sexuelles.

De retour à Paris, j'ai été lié, un temps, parfois, aux jeunes représentants des classes moyennes. Ils étaient encore étudiants, et l'on ne savait s'ils basculeraient du côté de l'aventure, ou du côté de l'embrigadement.
La jeune femme qui m'accompagnait dut, petit à petit, s’engager dans une vie dominée par le travail, l'ennui et les impérieuses routines, par la faute d’une santé défaillante, et, peut-être aussi, par un certain goût de l’ordre.

Certains autres, que je connaissais, et qui avaient manifesté, eux aussi, quelque temps, le désir des aventures poétiques, furent finalement emportés dans le tourbillon du travail et de la famille tel que le connaissent les classes moyennes et ceux qui les dominent.
Mais, avant cela, lorsqu’ils semblaient, les uns et les autres, encore libres, nous n'allions pas dans les bars pour y rechercher des proies sexuelles ; nous n'étions pas nous-mêmes des proies sexuelles. Lorsque nous allions dans les bars, c’était pour y préparer de grandes fêtes pour célébrer l'amour, le merveilleux, la poésie.

Lorsque j'ai rencontré Héloïse, nous sommes repartis sur ces plages que je connaissais ; nous y avons vécu des mois. Lorsque nous allions dans les bars, c'était pour y retrouver quelques aventuriers dans notre genre.

L'endroit était depuis quelques années envahi par les tour-opérateurs, et les possédés du vieux-monde qui venaient là pour s'abrutir dans des transes de désespérés. Que j'avais vues naître pendant la saison 1983/84 ; à “Disco valley” ; à l'occasion de cette toute première rave party qui s'appelait “Bal Champêtre”.

Ensuite, lorsque nous nous sommes déplacés dans le monde, ce fut toujours hors saison. Les bars étaient vides ; nous y étions, la plupart du temps, seuls ; Héloïse et moi.
Nous y cherchions, et nous y trouvions, l'amour et la poésie.

Ici, nous ne voyons personne, nous ne sortons jamais dans les bars ; pourquoi devrions-nous y aller, comme ceux qui ont vécu et qui vivent ainsi que nous avons refusé de le faire.

Depuis toujours c'est une complicité, c'est une complicité volontaire contre le monde et sa barbarie. Le jeu, la poésie, et plus tard la jouissance que nous avions finalement découverte, nous ont toujours accompagnés.

Je ne peux pas lire les romans qui s'écrivent aujourd'hui. Ils me parlent d'une misère que j'ai toujours refusée ; que je n’ai pas voulu connaître.

Je vois parfois des gens que j'ai croisés lorsqu’ils avaient 20 ans et que tout leur semblait possible. J'apprends en les lisant qu'ils sont (riches ou pauvres) miséreux, qu'ils s'abrutissent d'alcool et de stupéfiants ; et vont la nuit dans les bars, à la recherche des femmes ou des hommes que le désespoir ou l’angoisse ont rendus tels des bêtes, volontaires pour être des proies ou des prédateurs sexuels.

Rien de tout cela ne me concerne.

Dieu merci.


(Le 7 septembre 2005.) 




Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005 / Juin 2006



(Première mise en ligne : 10 novembre 2012)


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