samedi 25 février 2012

R.C. VAUDEY ou L'ANTÉSADE





Nouvelles conditions de résurgence de la beauté.




30. L’essence de la misère.


Günter Anders dans L'obsolescence de l'homme décrit justement ce qui caractérise la misère de celui que nous appelons l’injouissant moderne pour lequel seul est réel ce que l'on peut posséder sous la forme d'une reproduction, d'une image. Prenant Venise comme exemple de ce que font les hordes de touristes du monde, il écrit : « Ce qui revient à dire que ce qui compte pour eux n'est pas d'y être mais d'y être allé. Pas seulement parce qu'y être allé rehausse leur prestige personnel, mais parce que seul ce qui a été constitue une possession assurée. Alors qu'on ne peut pas “avoir” le présent à cause de sa fugacité, et qu'il “reste” – si l'on peut dire – un bien impossible à retenir et non rentable, ce qui a été, en devenant une image et donc une chose, une chose et donc une propriété, a fini par devenir la seule réalité. En termes ontologiques : “Être, c'est seulement avoir été”. »
Cette description très juste de ce qui taraude l’injouissant moderne, contient en elle-même les deux points sur lesquels insiste la théorie sensualiste.
Un premier point, que minimise Günter Anders, est le fait que l'objet possédé sert à rehausser le prestige personnel de celui qui le possède, et, donc, à écraser les autres. C'est la guerre. Depuis que l'Homme a commencé de castrer et d'instrumentaliser les animaux et la nature, et donc l'Homme, aussi, c'est la guerre. Et le “brave” Homo faber d'Hannah Arendt et de Günter Anders ne pouvait être qu'un moment dans cet immense mouvement de débondement de la haine…  jusqu'à son intelligence, c'est-à-dire, éventuellement, aussi son dépassement.
Le deuxième point, qui découle du premier et réciproquement, que Anders met justement en avant, c'est cette impression de la fugacité du temps, qui est justement ce qui domine ce temps de la non-jouissance, ce que nous avons appelé le Temps de l'injouissance, ouvert par l’esclavagisme et la castration, injouissance dont « l'hédonisme marchand contemporain » ne fait qu'exploiter les fureurs – qu'il nomme jouissances – (sadiques, masochistes, voyeuristes, exhibitionnistes, bref, perverses-polymorphes) compulsives, illusoirement anesthésiques, qu'elle produit.
C'est en pensant à cela que l'on peut vraiment comprendre ce que nous écrivions, dans une sorte de private joke :
L'essence de la misère
C'est la misère des sens.

31.


C'est dans l'incapacité à la jouissance, dans l'inaptitude profonde à la volupté, dans l'impuissance totale à l'ouverture du temps poétique, c'est dans l'impuissance à la sensualité, à la volupté et à la poésie (finalement l'impuissance à la douceur, à la volupté et à l'amour envers soi-même, l'autre, et le monde) que se trouve la racine de la haine et du désespoir qui taraudent celui que Dedord appelait le spectateur moderne, et qui est, plus véridiquement, comme nous l’avons suffisamment démontré, la forme moderne de l’injouissant historique et politique.


32.


Quelle que soit la forme – “progressiste” ou “réactionnaire”, dépravée ou ascétique, mécaniste ou mystique – qu’il prenne, ce qui caractérise l’injouissant c’est cette impression d’insaisissabilité du temps qui le détermine, et que lui ont donné la perte de ses capacités poétiques, la perte de la sensation de la beauté du monde, la perte de cette sensibilité, de cette puissante intuition du présent que certains avaient pu encore connaître dans l’enfance, qu’ils ont tous oubliées et que, bien entendu, aucun n’a jamais pu développer, explorer, dans la volupté déployée dans une maturité sensuelle, voluptueuse. Sensualiste.


33.


A l’opposé de cette sensation de linsaisissabilité du Temps et de la vie – qui sont comme un fruit  dans un miroir, que l’on désire mais que l’on ne peut jamais atteindre – qui provoque la négativité, la violence ou le désabusement de l’injouissant historique, on pourrait distinguer, abstraitement, au moins trois états de la présence au monde qui ne souffrent pas de cette impression d'insaisissabilité du Temps, et qui sont marqués au contraire par “la puissante intuition du présent” :
le “moment” de la volupté, de la sensorialité, de la jouissance de la délicatesse des sensations, des sentiments et, dans le même temps, de la sensation de la puissance se déployant.
le “moment” du “laisser-faire” parfait et spontané des grâces corporelles.
le “moment” de la jouissance poétique du Temps, tel que la poésie a tenté de le rendre.


On peut remarquer que ces moments de la volupté, de la jouissance poétique du Temps et de celui de l'exercice parfait des grâces corporelles, le plus souvent (pour ne pas dire toujours), se confondent.


34.


Ce qui caractérise ces trois moments de la jouissance — et il faut bien entendu ne pas entendre ce mot comme le comprend l'époque en général, c'est-à-dire comme satisfaction (même si elle rejoint la “transe”) du caprice ou de la compulsion névrotiques, c'est-à-dire de la pulsion secondaire – au sens de Wilhem Reich – avec son soubassement de souffrance, de haine et de ressentiment —, ce qui caractérise, donc, la jouissance dont nous parlons, c'est la gratuité, la spontanéité et la grâce.
Et la joie offerte par le jeu de la non-intentionnalité.


35. De la non-intentionnalité et de l’amour charnel.


Nous sommes probablement les seuls à avoir fait remarquer, pour le vivre, que Reich avait décrit (certes en allemand... ) parfaitement, ce moment de l'abandon à la gratuité, à la spontanéité et à la grâce, à la non-intentionnalité et au “lâcher prise”, dans la jouissance sexuelle, et qu'il avait donné à cette forme – primitive et inédite tout à la fois – de la relation sexuelle (et qui, à notre sens, seule est vraiment sexuelle... ) le nom, technique, ni très heureux ni très poétique, de génitalité, qui désigne l'appariement génital des sexes opposés sur ce mode très particulier de la non-intentionnalité, appariement génital qui est le seul mode et le seul moment, si l'on veut bien y réfléchir, dans lequel peut se déployer, pour chacun des amants, en même temps et sur le même mode, ce mouvement de la gratuité, de la spontanéité, de la grâce et de la jouissance. L’or de l’or du temps.
(Nous avons dit, en souriant : “le moment où Ça le fait”, et le Ça, ici, n'est pas celui, plein de fureur et de désordre, de Freud, mais plutôt ce que j'appellerai, en plaisantant encore, le Ur-Es : le Sensualisme princeps.)


36.


Dans l’amour charnel, la non-intentionnalité,
Source de toute vraie joie,
De tout vrai déploiement du Je et du Jeu,
Apparaît, enfin, comme
La voie royale à l'illumination. 


( “Ecrire... en accord ((comme on va du centre la périphérie)) avec les lois de l'orgasme, selon le voilement de conscience cher à Wilhelm Reich.” Jack Kerouac ; à propos de l'écriture. (Essentials of Spontaneous Prose. Black Mountain Review, automne 1957. Souligné par nous.)


37. Les racines de l'intentionnalité.


W. Reich, dans ses recherches, avait mis en avant la question de la non-intentionnalité dans l'abandon amoureux, ce voilement de la conscience dont parle Kerouac. Mais contrairement à ce que notait Tchouang-tseu (et que Jean-François Billeter met lumineusement en évidence), qui lui les ignorait, il montrait, très précisément, et en suivant les voies, hardies, d’un rationalisme clair, les racines de l'intentionnalité névrotique qui résident dans la fixation à de tel ou tel stade du développement voluptueux ; il montrait ainsi, et la suite de l'histoire analytique l'a montré encore plus clairement, comment ce sont la souffrance et les traumatismes qui sont à l'origine de ces fixations sur ces différents stades du développement voluptueux (avorté dans la plupart des cas, donc), et qui sont ainsi responsables de cette intentionnalité (névrotique, prégénitale) par la fixation qu'ils créent sur quelques scénarios prototypiques, refoulés et rendus ainsi indépassables, de la relation à l'autre, au monde et à soi même. Qui sont donc, à l'origine, finalement, de cette incapacité à l'abandon à la plénitude de l'être.


38. Génie de l'allégresse voluptueuse versus spiritualisme.


Mais si l'on doit, pour tenter de retrouver cela, et afin d'éviter, dans l’amour charnel, cette intentionnalité sadique ou masochiste, faire “le vide en soi” et se garder des enthousiasmes et des passions – comme le conseillent habituellement les différentes écoles spiritualistes – on perdra également la spontanéité et l'ensemble des joies qui s'attachent à l’expression du mouvement spontané des grâces corporelles et sentimentales ou, pour le dire comme Nietzsche, ce génie de l'allégresse qui fait l’essence du bonheur de l'Homme. Les sens.
C’est ce qui distingue les écoles spiritualistes (orientales et autres...) du courant libertin européen dont l’Avant-garde sensualiste est la manifestation la plus neuve et celle qui a le mieux tiré partie de l’héritage et des exploits des esprits libres qui lui ont ouvert la voie.
Les écoles spiritualistes asiatiques (les philosophes “présocratiques”, également) qui étaient restées écrasées par le poids de la nécessité et de la tradition, et prisonnières de la production agraire et du temps cyclique, compris comme cadre (indépassable) des “sociétés froides” et/ou du despotisme oriental, n’avaient pu s'attacher aux causes (tant individuelles que sociales ou philosophiques) de cette intentionnalité névrotique, ni, non plus, élaborer des techniques d'exploration ou de cure (individuelles, et moins encore sociales) de ces causes ; elles avaient dû mettre l'accent sur des techniques d'oubli et de refoulement (ou de “sagesse”) qui finalement leur donnent leur caractère si particulier dans lequel Nietzsche a pu reconnaître et condamner un anéantissement nihiliste de l'individu. Tout en sauvegardant une certaine idée et une certaine expérience de la jouissance immédiate du Temps.


39. Affirmation voluptueuse et jouissance du Temps.


L'affirmation puissante, voluptueuse et joueuse de l'individu ne s'oppose pas à l'abandon à la jouissance du Temps : elle y ouvre. Autrefois, l'Homme du patriarcat, castré par son groupe social, qui devait refouler de puissantes pulsions sadomasochistes, un fond mauvais, donc, devait se poser la question en ces termes, et renoncer à l'affirmation de lui-même s'il voulait, de temps en temps, s'éveiller à la plénitude poétique. (Remarquons en passant que c'est plutôt une certaine tradition de bigots – en Extrême-Orient mais également en Occident – qui, dans ce courant de pensée, mettait l’accent sur le nécessaire effacement des personnalités. De Tchouang-tseu à Ikkyu en passant par Lin-tsi, ce sont plutôt des personnalités marquées tout autant que marquantes qui l’ont, au contraire, le mieux manifesté.)
Aujourd'hui, l'esclave sans maîtres — mais tout de même bien excité par ses contremaîtres, qui sont, pour la plupart, tous sortis du rang — est encouragé à libérer férocement-"ludiquement" tout ce que l'ancienne condition de subordination avait pu produire chez lui, et les résultats de la dissolution de son encorsètement, tout aussi bien ; on connaît le résultat : sous le vernis social, les pavés de l'enfer sadien. Vous y êtes.
Pour trouver, sous les pavés sadiens, la plage de l'irradiance amoureuse, veuillez essayer d'atteindre ce sur quoi ils reposent, et dont ils sont, tout à la fois, la cristallisation de son ravage et sa distorsion grimaçante, son cri de rage dévoratrice et sa plainte.
C'est la troisième forme du libertinage en Europe : le libertinage idyllique ; antésadien.


40. Supériorité du courant libertin-idyllique de la pensée européenne.

Cette analyse et ce dépassement, rendus possibles (au moins – par la création des situations – pour ceux qui viendront... ) de la souffrance à l’origine de l’intentionnalité névrotique, sont ce qui fait à nos yeux la supériorité, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, de la pensée européenne, et justement par ce troisième courant libertin — que nous avons qualifié d'idyllique, en opposition à ses formes « libre-penseur » et sadienne — sur les anciennes traditions ; pensée européenne que tout le monde semble vouloir assimiler, dans le même temps, à la pensée techniciste, afin de pouvoir la condamner plus facilement.
Deux raisons nous semblent à l'origine de cette entreprise de dévalorisation de la pensée occidentale : en premier lieu, et bien entendu, l'incapacité dans laquelle la plupart sont d'en tirer le meilleur parti et de la développer dans le sens de la poésie alliée à la raison et au libertinage idyllique – tous étant dévorés par le feu de l'enfer sadien, qu'ils sont fiers d'attiser encore davantage, après avoir eu la fierté d'y accéder –, et, en second lieu, ce nihilisme et ce masochisme européens (au sens strict) que l'on voit s'exprimer partout et chez presque tous. Particulièrement ici, en France.
Chacun, pour une raison ou pour une autre, mais qui toujours ressortit à ce masochisme ou à ce nihilisme, plus spécifiquement européens et contemporains (dans une époque qui voit leur déchaînement planétarisé), résultats de l'action destructrice et autodestrucrice des deux formes précédentes du libertinage non dépassées, semble vouloir aller se chercher des cultes ou des idoles plus ou moins exotiques (pratiques ou théoriques) auxquels se soumettre.
Mais, il faut bien reconnaître qu’en dehors de ce fil ténu, que nous avons hérité de cette pensée libertine et poétique européenne – et qui est son miracle – au regard de ses choix, de ses errements et des barbaries qu’ils ont entraînées, l’“Europe” a de quoi être dégoûtée de la pensée, de l’action, et quelques raisons d’abandonner la partie, en laissant le casse-tête chinois à d’autres. Chinois.






R.C. Vaudey. La société de l'injouissance.


In Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005/juin 2006


jeudi 23 février 2012

Illusions






 “C’est à son chant que l’on reconnaît l’oiseau...”


Il y a les gens, qui se croient très malins, qui dénoncent l'illusion groupale, l'illusion de la communauté, l'illusion de l'amitié, l'illusion de l'amour.
Mais à être malin à moitié, on est tout simplement aussi bête que malheureux.
À la vérité puisque tout n'est qu'illusionl'illusion de l'amitié ou de l'amour vaut l'illusion qu'il n'y a d'amitié ou d'amour qu'illusoires.
Le problème de tous ces gens, c'est que ce sont des bigots : du nihilisme ou de son contraire, du  cynisme ou du lyrisme. Ce qu'il fallait apprendre de Nietzsche.
Puisque tout n'est qu'illusion, la croyance à l'illusion groupale ou au fait que l'amour ou l'amitié sont des illusions est une illusion aussi forte que la croyance au groupe, à l'amitié ou à l'amour. 
Reste à connaître le caractère du peintre, de l'artiste.
De cet artiste fondamental qu'est l'Homme.
Quelle situation crée-t-il, et quel tableau se peint-t-il pour se mouvoir, se déployer ou se racornir à l'intérieur. Voilà le point.
L'absence de vérité, la fin des vérités dernières ou premières, c'est la liberté d'évoluer dans le paysage de l'amour ou du désabusement. Sensualiste total
Dans ce cas, c'est le tableau qui signe le peintre.
Qui le fait être ce qu'il devient.
Ce qui est tout aussi bien vrai réciproquement.


A.S 2




.
 

mercredi 15 février 2012

PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR



Grâce à l'aisance
Grâce alléchante
Grâce allégeante
Grâce qui me touche
Profondément
Légèreté profonde
Aisance heureuse
De printemps
Grande jouvence
Sur grand Beau Temps


Grâce à l'aisance
Caressante
Qui toujours me prend
Tandis qu'après les rires
Nous nous aimons
Les rires et puis avant
Les grandes considérations
Sur l'époque
Où plus rien ne compte
Que ce que
Depuis toujours
Nous défendons
Seules richesses
Dorénavant
La liberté, l'amour, la poésie
Et la Jouissance
Puissante et paisible 
Du Temps
Qui ne les a
Avec la vigueur et l'ardeur qu'elles demandent et qu'elles donnent
N'a rien 
Un Homme n'est vraiment riche que de l'extase amoureuse
Disait ce collage
Que je fis dans un autre temps –
Seules richesses aujourd'hui
Où les mirages se dissipent pour les esclaves du Néant
Et où le Veau d'or dissout son argile
Dans le Rien
Éminent
(Tous le savent
Dorénavant
L'or pour l'or est navrant)...
L'époque va devoir devenir sensualiste
Ou se déchirer
Atrocement
Comme nous le lui disons
Depuis qu'ayant « décidé de mettre un peu d'eau dans notre dandysme théorique et artistique »
Nous avons décidé
De paraître
Par moments
Et plutôt sobrement
Sur « la scène du monde »
Dandysme sur fond d'effroyables misères
De cataclysmes
D'effondrements
Et qui sait
Peut-être
De « sauvetage par transfert »
Enfin après ces grandes considérations
Sérieuses sur les temps
Qui nous font paraître
Comme la voix d'une nouvelle et supérieure Raison
Qui connaît l'Homme
Et ses tréfonds
Cette négativité immense
Que fondent
Tous les affronts
Qu'il subit
Depuis que la dialectique du maître et de l'esclave
Mène le monde
Et que semblent redécouvrir ceux qui pensaient que le Chiffre
Était à lui seul
Le problème du monde
Après ces grandes considérations sur l'effondrement d'une illusion du mauvais monde mû par l'Illusion
Et la Haine et le Ressentiment
En moteurs à explosions
Où nous paraissions
Si étranges
Tandis qu'aujourd'hui
Nous y possédons
Évidemment
Les seules richesses au monde
Après toutes ces grandes considérations
Sortant du bain
Parfumés
Comme des anges
Au lit
Nous rions
De tout et de rien
Tout en nous caressant


Le premier baiser est le signe
Du silence
Intense
De la délectation
Et des grands sentiments


Le premier baiser est le signe…


La délectation
Intense
Nous surprend


Ces baisers
Grands baisers
Sont des ravissements
On y revient sans cesse
Dans un étonnement d'ardeur de tendresse et d'excitation
Ces baisers sont bouleversants
On ne les quitte plus
Ils nous aspirent
Nous goûtons extatiquement chaque mouvement de nos bouches
De nos langues
De nos lèvres
Passionnément dans une ardeur toujours surprise
Et toujours allant croissant
Intensément nous embrassant nous nous aimons...
La suite n'est qu'une vaste et ample Caresse
L'accord des amplitudes
La synchronicité des stupéfiances…
Nous nous goûtons à l'excès
Vous m'aimez pour ma grâce
Pour mon aisance
Pour ma puissance
Et parce que je suis là où vous m'attendiez
Mais en vérité je n'y ai aucun mérite car je vous aime moi-même
Pour votre grâce
Pour votre aisance
Pour votre puissance
Et parce que vous êtes là où je vous attendais
Qui donc précède l'autre ?
Qui pourrait le démêler ?
Pour l'heure nous goûtons l'ivresse et la splendeur du monde
La grande et belle santé
La grâce ondulante
La grâce alléchante
La grâce éblouissante


Le dernier mouvement
De ce menu est
Le plus fabuleux
Tout y a des accents
Phénoménaux
Ce ne sont que
Pour vous et moi –
Sensations extrêmes
Et nous explorons
En quelque sorte
D'autres tréfonds de l'Homme


Je n'aurais pas voulu vivre sans connaître l'intense extase de cette compénétration qui monte
Et nous submerge
Irrémédivinement
Je n'aurais pas voulu vivre sans connaître l’amour d'une femme
Et ce mouvement surnaturel du monde
Qui l'accompagne


C'est l'extase de la sensation qui nous déborde et nous emporte
Trésors du monde
Dans cet immense flash blanc
Qui me foudroie
Et m'emporte
Dans le concert de nos cris de joie et de nos louanges
À la vie et au monde


Je n'aurais pas voulu vivre sans vous connaître
Vous et l'Amour


Votre aisance
Vos subtiles délicatesses
Vos reptations caressantes
Sublimes enchanteresses
Votre total abandon à cette force viscérale qui toujours nous prend
Je les vois comme un miracle dont j'ai tant attendu la venue
Et pour lequel 
J'ai fait place nette
J'ai coupé tous les ponts
Largué toutes les amarres
Brûlé mes vaisseaux
Et la langue n'aurait pas assez d'expressions toutes faites pour dire
Comment il ne faut pas « trop aimer le reste » si l'on veut connaître la noblesse et l'amour


J'ignore de quoi sera fait mon futur
Ayant tout sacrifié à « la liberté, l'amour, la poésie »
Mais aujourd'hui je vois que ceux qui avaient agi tout à l'inverse ne sont pas mieux lotis...
Comme on le leur avait prédit.


Assis seul dans la nuit
Exactement là où adolescent j'examinais le problème de la Vérité dans la philosophie et dans le monde
Je rends grâce à ceux et à Celle par lesquels ma vie m'a mené à écrire ceci




Mars 2009.




R.C. Vaudey. Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2006-2009 

samedi 11 février 2012

Correspondances




à P. Jourde)


Il me semble que nos derniers échanges sur ce même blog, il y a plusieurs mois de cela, traduisaient une nette amélioration dans l'urbanité — comparés à nos premières passes d'armes.
Votre article ne me donne pas vraiment de raisons de revenir à nos premières manières. D'autant que je m'en voudrais d'attaquer celui qui, comme vous le faites, parle de poésie — surtout lorsque c'est pour la défendre.
Je ne voudrais pas non plus donner l'impression que je crache sur d'autres poètes, qui, pour la plupart, à partir des conditions à l'opposé extrême de l'idyllisme, utilisent la langue — et sous cette forme particulière — pour sublimer ce qui les accable, ou exprimer ce qui les émeut.
Je ne discuterai pas plus votre goût pour Bashung et Bertin : tous ceux qui ont eu 25 ans en 1980 vous soutiendraient, de toute façon. Et ils doivent être quelques-uns à vous lire.
Quant à savoir si ce goût particulier qu'ils aiment dans cette forme de la poésie est celui de leurs 20 ans, ou la qualité même de cette poésie, je laisse le soin à d'autres d'en juger ; étant mal placé pour le faire.
Tout de même, votre trobar a du mal à passer. Je sais qu'une certaine propagande moderniste, sensible à la misère extra périphérique — et à qui pourrait-on reprocher une telle sensibilité ! — et mal à l'aise, peut-être, dans ses escarpins Louboutin, a tendance à draper des prestiges du passé toutes les manifestations « littéraires » ou « artistiques » qui peuvent s'y manifester : les prestiges du passé ne coûtent pas bien cher, il est vrai.
Mais enfin, et puisque vous n'êtes pas Agnès B., si l'on croit savoir que la poésie des troubadours fut essentiellement épique et courtoise, et le trobar un genre plutôt hermétique et élitiste, on comprend mal comment on peut lui comparer le slam, qui mérite mieux, sans doute, que ce rapprochement hâtif à ce qu'il lui est, il me semble, plutôt étranger.
Sachant qu'énoncé par vous, ce genre de rapprochement facile risque de se trouver répété, et en quelque sorte authentifié, vous comprendrez que l'on vous demande, comme l'aurait fait en son temps Attia — tout en sachant que ce n'était pas votre sujet — de préciser, sur ce point, votre pensée.
Bien entendu, vous aurez compris qu'outre un naturel souci de précision, c'est le fait que je me croie moi-même un des rares héritiers de ce genre très en déshérence — que j'aurais mâtiné d'une forme inédite de libertinage et d'anacréontisme —  qui fait que votre article m'a, sur ce point, piqué au vif et fait ainsi réagir


Suite à une précision du destinataire....


Je vois que cette précision que vous faites sur le genre de trobar auquel vous pensiez n'aura pas été inutile : maintenant lorsque quelqu'un fera, dans une conversation, un rapprochement de ce type entre le slam et l'art ancien des troubadours, vos lecteurs — et même ceux qui n'étaient pas jusque-là sensibles à cette distinction — pourront s'engager dans des débats passionnants où seront examinés les qualités et les défauts de l'une et de l'autre école, et considérer comment ces deux branches du bel arbre de la poésie courtoise se sont ramifiées dans le temps.


S'ils sont curieux, ils chercheront, et découvriront, ceux qui dans le slam — ou ailleurs —  sont les plus dignes héritiers du trobar leu ; et s'ils s'interrogent sur ce qui dans le temps présent peut bien représenter un développement du trobar clus, ils distingueront peut-être la poésie "lyrique-extatique" des Libertins-Idylliques, et, selon leurs goûts et leur caractère — que ce soit dans l'une ou l'autre forme de ces développements — ils s'en trouveront bien puisque, nous le savons tous, mais sans toujours nous le dire : la poésie fait du bien.


Pour le reste, il n'y avait pas non plus d'ironie dans mon propos : à la vérité, je ne suis pas très fort en Bachung.
J'ai aimé, je crois, tout ce que j'en ai entendu, mais je sens qu'il y a, au-delà de cela, tout un univers, que je perçois comme sombre, et que je ne connais pas. Qui est peut-être même à l'opposé de ce qui me plait.
Il faut croire que j'ai dû affronter, analytiquement, assez de destructivité en moi, de 20 à 25 ans, pour n'avoir plus ensuite — à l'opposé extrême, donc, de cette époque punk, junk, trash, hardcore, destroy etc. — aucun goût pour tout ce qui en représente une forme en quelque sorte littérairement, artistiquement ou sexuellement etc. diluée.


Pour vous faire rire — et pour répondre un peu à la question que pourront se poser ceux qui débattront des origines et du développement de l'art des troubadours, et de leurs initiateurs —, je vous avouerai que — pour ce qui est des « anciens » — je n'aime rien tant que cette formulation poétique (très peu « gender studies ») de Ibn Hazm : « Il n'est pas de condition plus enviable ici-bas que celle des amants libres de contraintes, à l'abri de la critique, n'ayant pas à craindre la séparation, désireux de ne jamais se quitter, éloignés du vulgaire, faits pour s'entendre, pleins d'un réciproque amour. Que Dieu leur donne l'aisance, une demeure, une vie paisible ! Que leur union se garde sur ce qui plaît à Dieu... » (Où « Dieu » est, pour moi, le destin) ; et que — pour ce qui est des « modernes » — je trouve dans cette autre formulation d'un poète ordinairement qualifié de mineur : « S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas », un développement moderne, et populaire tout à la fois, de la virilité et de la sentimentalité courtoises.


Je trouve même que cette dernière formule ferait une très belle devise, pour tout homme digne de ce nom ; qui trancherait assez dans cette époque putassière, — avec cette autre, tout aussi directement inspirée par cette même virilité courtoise, et que l'on doit à Marcel Duchamp écrivant, dans un genre moins populaire, à propos de Breton, à l'annonce de sa mort : « Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution ».
Dans un temps qui prône plutôt (c'est assez clair dans la politique, les affaires, le football et le rap) le genre « maquereaux, jobards et compagnie », d'un côté, et, « simulatrices frigides, et donc ondulatrices outrancières et tarifées », de l'autre, ça trancherait autant que : « Amants de la bonne chère dans un monde qui croit au fast-food », ou « Amants de la littérature dans un monde qui croit aux SMS » etc.






mardi 7 février 2012

De la philosophie envisagée comme œuvre d'art










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« La philosophie peu démontrée d'Héraclite a une valeur artistique plus grande que tous les théorèmes d'Aristote. »


Nietzsche.




« Il n'est pas de condition plus enviable ici-bas que celle des amants libres de contraintes, à l'abri de la critique, n'ayant pas à craindre la séparation, désireux de ne jamais se quitter, éloignés du vulgaire, faits pour s'entendre, pleins d'un réciproque amour. »
Que Dieu leur donne l'aisance, une demeure, une vie paisible ! Que leur union se garde sur ce qui plaît à Dieu...

Ibn Hazm










ÉLOGE DE LA JOUISSANCE
ou
INCITATION
À
L’A-DÉBAUCHE










De la philosophie envisagée comme œuvre d'art


Tel pourrait être, en résumé, le titre du tableau que peint l'Avant-garde sensualiste.
Les “artistes” ont cependant pris soin d'éradiquer autant que faire se peut les herbes maléfiques de leur Jardin afin que leur tableau soit le plus aimable possible...
Réconcilier les sexes dans un libertinage heureux et “ravissant” est le but élégant que l'Europe offre, avec l'Avant-garde sensualiste – en fin mot de l'histoire de son nihilisme et en dépassement de l'ère de la métaphysique du sado-masochisme –, aux femmes et aux hommes de cette planète. Dont on se souviendra...






Réalisme et autres rêveries...
ou
De la liberté, des illusions et de la poésie de l'immanence.






En voulant se libérer des pots de colle du spiritualisme, de l'ascétisme et du conservatisme en politique, les hommes des deux derniers siècles du millénaire écoulé, le plus souvent, sont allés s'engluer dans d'autres pièges à mouches – tout aussi aliénants que les premiers – et qui sont : l'athéisme, le matérialisme, l'hédonisme et la révolution politique (peut-être même permanente) qui ne sont que l'envers de ce pauvre décor instauré par le cauchemar précédent.

On ne déconstruit pas un cauchemar en en prenant le contre-pied. On dissout d'un coup tous les mauvais rêves.

Incapables de cela, lorsqu'ils ont voulu se rendre libres des systèmes d'illusions qui les enfermaient, la plupart des hommes, au moins pour les plus radicaux d'entre eux – ou du moins pour ceux qui se pensaient tels – ont – et pour se défaire des fables de la croyance religieuse – remplacé la fable d'un monde créé par, et fonctionnant selon les desseins d'un grand “vertébré gazeux” (dont Einstein disait qu'il était la façon dont les croyants se représentaient ce qu'ils nomment “Dieu”), par la fable de l'explication “scientifique”, “matérialiste” d'un monde mû par un arrangement de motifs découlant logiquement de mécanismes physiques ; lorsqu'ils ont voulu se libérer de la légende de l'Être ou de l'arrière-monde suprasensible gouvernant le sensible, ils sont allés se perdre dans la fable d'un monde que régirait une mécanique atomique ; pour mettre fin au cauchemar de l'ascétisme et de la haine du corps, de la haine des sens, et du plaisir des sens, ils ont prôné un délire “hédoniste” encourageant une libération, évidemment jubilatoire, des “pulsions” sans s'interroger une seconde sur ce que peut bien être la qualité des “pulsions” de ceux qui ont été nourris et qui ont grandi dans les geôles – qui sont aussi un garde-fou contre la folie qu'elles produisent – de la religion, de la métaphysique, de l'assujettissement politique et de cette haine des sens, du plaisir des sens qui, en Occident, les avaient accompagnées ; et enfin, pour combattre la barbarie de la domination des élites minoritaires féodales puis bourgeoises, ils en ont appelé – sans s'interroger davantage sur ce que l'Histoire avait bien pu faire d'elles – au plébiscite et à la dictature des masses ; résultat, regardez le XXe siècle : en Italie, en Allemagne, en URSS, en Chine, au Cambodge etc. – sous une forme concentrée – aux États-Unis, en Europe plus tard, et dans le reste du monde – sous une forme diffuse – c'était la dictature du prolétariat et de ses goûts, de sa folie infantile, guerrière, moutonnière, idolâtre, consumériste, tantôt “matérialiste”, tantôt “spiritualiste” mais toujours sourdement ressentimentale, habilement exploitée, encadrée, entretenue, intensifiée, le plus souvent par d'anciens “prolétaires”, self-made-men ou apparatchiks, sortis du rang et parvenus, nouveaux riches en finance, en politique ou en dictature.

Pour être libres – lorsqu'ils auront réglé les questions des poubelles, des désertifications, des charniers et des génocides, des haines ethniques, raciales, de sexe, de classe, de caste et bien sûr aussi familiales, c'est-à-dire finalement la question du sadomasochisme – il restera encore aux Hommes à apprendre à se libérer des chimères qu'ils créent eux-mêmes, qu'elles soient “scientifiques” ou “religieuses”, “spiritualistes” ou “matérialistes”.

Il leur restera encore à devenir ces libertins, idylliques, sensualistes et intuitifs, enfin libérés de leurs petits bunkers religieux, philosophiques, scientifiques, consuméristes etc. et ouverts à la poésie immémoriale de l'immanence : abandonnés à ses beaux mouvements.

Il leur restera à apprendre qu'il en est de tout comme de la géométrie euclidienne : il faut apprendre à s'en servir, pragmatiquement, pour créer les plus beaux “Palais Idéals (ou idéels)” possibles, tout en sachant qu'elle n'est – et le reste aussi –, avec ses prétendues lois, qu'une illusion qui fonctionne. Ce qui est déjà beaucoup.

Il faudrait écrire sur le néant, le jeu et la liberté, l'ivresse puissante, légère et tendre que pourraient connaître les hommes si, religieusement, scientifiquement, politiquement, matérialistement, spiritualistement, métaphysiquement, ontologiquement, réactionnairement, libertairement, nihilistement etc. ils cessaient d'être des bêtes de somme et des bigots.

Il faudrait écrire sur le néant qui ouvre sur le jeu, la liberté, le ravissement, qui eux-mêmes permettent enfin de saisir la vie et les “visions du monde”, comme des œuvres d'art.

Des autoportraits. Dans le meilleur des cas.

Ce qui est, lorsqu'on la comprend ainsi, la moindre, mais aussi la plus belle des choses.
Il faudrait écrire sur cette “nouvelle noblesse, "primaire" et non réactive, cette fois” – et sa délicatesse – dont nous donnons au monde, pour ainsi dire, les secrets.

Il faudrait écrire de façon décisive sur tout cela.

Et c'est, probablement, ce que je fais en ce moment.

Bref et intense, pulvériser les mauvais rêves ; et libérer l'Homme.  





Avant-garde-sensualiste 4. Juillet 2006/Mai 2008 








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samedi 4 février 2012