jeudi 14 mai 2020

Des contrats















Chère amie,



Il ne faut pas prendre au sérieux ce que se disent des amants dans l'ivresse de leurs débats, — juste au début de leurs ébats. Un poème n'est qu'un poème, surtout lorsqu'il est écrit dans cet état second de l'extase post-orgastique — dans la jouissance du Temps.

Vous me faites connaître la part qui revient à chacun des différents acteurs de l'industrie littéraire — dans le prix d'un livre. Je n'avais nullement l'intention de présenter une analyse critique — radicale ou corporatiste — d'un métier qui n'est pas le mien. Je me suis fait la promesse, à vingt ans, sur la foi d'un mot de Rimbaud ( « La main à la plume etc. »), et selon une « directive » de la rue de Seine, de n'en avoir jamais aucun.

Je m'y suis tenu.

On peut dire, si l'on veut, que je suis un homme de lettres mais je n’appartiens pas à la corporation des « gendelettres ». Les libraires, me dites-vous, sont ceux qui perçoivent le pourcentage le plus important du prix d'un livre, l'éditeur et l'auteur arrivant, à parts égales, en derniers, — après les imprimeurs et les distributeurs.

Sans doute. Nous n'avions dans nos fous rires pré-orgastiques, aucune idée de quoi que ce soit. Et même si nous ne buvons pas, si nous ne prenons aucune drogue — dure ou douce —, la joie des amants qui sont emportés petit à petit dans le tourbillon de l'amour charnel leur donne une sorte — très pure — d'ivresse, (je peux les comparer car j'ai connu dans ma vie aventureuse toutes les autres), qui n'en reste pas moins un état peu propice aux comptes d'apothicaire.

Et dans ce moment historique, catastrophique pour tout ce secteur culturel, qui voudrait en plus venir tirer sur l'ambulance ? J'ai peut-être été sévère avec le métier d'éditeur mais il est vrai que le métier d'auteur m'a toujours paru comparativement un métier de disetteux à quelques rares exceptions près. J'étais mal renseigné, voilà tout.

Non. Ce qui nous amusait, sans doute, c'était de penser qu'une vie se réduisait à si peu.

Pour écrire ce petit livre, il m'avait fallu, disons depuis ma première année de fac… : vivre trente ans d'aventures ; rompre avec ma famille ; rejeter le confort matériel qu'elle m'offrait pour étudier la philosophie, à la Sorbonne, au Quartier latin — qui n'était pas le pire endroit du monde, à cette époque-là, où les boutiques de fringues n'y avaient pas encore remplacé les libraires, — justement ; quitter Paris ; vivre dans un endroit sauvage et retiré, dans les Vosges — dont le climat est rude pour celui que rien n'y a préparé et qui est né sur les rivages riants de la Méditerranée — ; y plonger pendant six ans dans les tourments des revécus émotionnels autonomes de l'analyse primalo-reichienne sauvage que nous y menions, puis, poussé par la nécessité, m'y improviser bûcheron, indépendant, pendant près d'un an ; retrouver, balafré, Paris et la foule ; y vivre quelques mois dans une soupente à la Cioran, après avoir vendu une double-ferme de plusieurs centaines de mètres carrés posée au milieu d'une prairie de plusieurs hectares, perdue au milieu des forêts profondes quelque part dans la région du Col du Bonhomme, c'est à dire au milieu de nulle part ; partir aux Indes, sur les traces de Pyrrhon, seul, sans y connaître rien ni personne ; y passer quelques années ; y fumer avec les gymnosophistes ; manquer d'y mourir empoisonné par des junkies qui vendaient de la strychnine pour du LSD ; m'en remettre ; manquer de m'y faire lyncher par une foule en furie parce que j'avais assommé un Goannais qui avait tenté de me frapper ; rentrer en Europe pour frayer avec la bohème artistique parisienne plus ou moins radicale et tenter, mordicus, de la radicaliser — au moins poétiquement — davantage, pour, finalement, décider de rompre avec ce peu de monde que je fréquentais pour m'exiler, une dernière fois à trente-huit ans, comme Montaigne , pour retrouver les terres familiales — entre-temps devenues miennes — et y trouver enfin l'amour.


Le chemin qui m'a mené à l’amour contemplatif — galant fut parfois rude et incertain. Le Manifeste donne — de façon extrêmement ramassée — les résultats de trente ans de recherches aventureuses sur l'amour et le merveilleux durant lesquelles — entre l'analyse sauvage et le reste — j'ai risqué mille fois de perdre la vie ou la raison : il est la Carte au trésor que j’en ai ramenée, et j'en retire, au moment où je décide qu'il faut rendre publique cette Carte, finalement deux mille euros d’à-valoir, et 10% sur chaque livre vendu moins de dix euros…

Je crois que c'est cela qui nous faisait rire comme des petits fous, alors que nous évoquions tout cela, Héloïse et moi. Cette disproportion entre cette épopée, la grandeur de ses résultats — que nous étions en train de goûter —, et le reste…

Cela n'a rien à voir avec Antoine Gallimard qui, en amateur éclairé, s'est offert une œuvre d'art vécu et qui alors que j'étais, et que je suis toujours, pour lui et tout le milieu littéraire, ou même radical, un parfait Ovni m'a offert par la même occasion la parfaite mise en forme de cette œuvre, grâce à l'excellence de ses collaborateurs. Ainsi qu'une forme de reconnaissance pour cette odyssée sans pareille. Tout en permettant la parution, sur la scène du monde, d'idées qui, selon moi mais vous me connaissez —, coupent l'Histoire en deux

Lebovici avait bien acheté, lui, le Studio Cujas pour y faire projeter les films de Guy Debord, exclusivement. Dans sa correspondance publiée, il dit aussi qu'il pouvait bien payer « 60 briques une place de cinéma ». Finalement

Et puis, personne ne peut être tenu pour responsable du fait que la sortie du Manifeste a coïncidé avec le déploiement d'Internet grâce à l'arrivée de l'ADSL, qui a rendu accessibles des formes de « l'amour » qui ont parues plus excitantes à l'auto-érotisme prégénital pratiqué, seul, en couple ou en groupe que l'amour contemplatif galant.

Le Manifeste sensualiste a trouvé immédiatement un éditeur mais il n'a pas trouvé de lectorat : j'aurais dû écrire à la place un Manifeste pornographique ou, plus tard, plutôt que le Journal d'un Libertin-Idyllique celui d'un pédophile mondain. Mais on ne choisit pas ce que l'on peut écrire ni ce que sont, et ce qu'aimeront, les lecteurs du temps.

À propos d'Internet, c'est d'ailleurs lui qui a commencé, alors, vers 2002, de ruiner les libraires et peut-être aussi un peu les éditeurs.

La désublimation répressive véhiculée soudain à cette époque, massivement et jusque dans les recoins les plus reculés de la Société de l'Injouissance, non plus seulement par les livres ou des cassettes VHS mais par ce moyen de diffusion massive et « participative », n'est bonne ni pour la culture, ni pour l'amour ni pour la contemplation. Elle ressortit juste à la société marchande, capitaliste, et au maintien de l'ordre par une certaine forme de chaos dans lequel les individus n'ont aucune chance de connaître jamais ni le calme de la réflexion, ni la volupté de la rencontre et de l'amour, et encore moins le luxe absolu de la contemplation de l'Absolu. Dans un monde qui n'est fait ni pour ça, ni pour eux.

Cela dit, pour en revenir aux Contrats et pour illustrer à quel point nous avons été traités avec les plus grands égards par notre éditeur avec lequel j’ai été injuste dans ce poème du Concert d'amour —, je dois préciser que nous avions, dès sa rédaction, réalisé, Héloïse et moi, notre premier Tableau galant à partir du texte du Manifeste, et que j'avais pris soin de demander que fût précisé dans le contrat d'édition que nous conservions les droits sur les vingt exemplaires de ce Tableau galant (films VHS d’abord, numériques ensuite) que je savais relever du marché de l’œuvre d'art plutôt que de celui du livre.


J'avais demandé à Philippe Sollers que fût rajouté un addenda au contrat habituel pour préciser ce point, et c'est ce qui fut fait, toujours avec la même parfaite courtoisie. J'ai retrouvé la lettre que la délicate Madame Maillard nous avait adressée. J'ai simplement masqué sa signature et l'adresse.


Pour le reste, tout est conforme dans le poème : Philippe Sollers était charmant et plein d'allant. Très professionnel. Nous avons parcouru le manuscrit sur cette table du bar L'Espérance. Il faisait très beau. Nous hésitions entre Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non qui était le titre du manuscrit envoyé et Manifeste sensualiste : il penchait pour ce dernier, et c'est finalement celui-là que nous avons choisi, comme vous le savez. 

Parcourant le texte, il a également choisi l'extrait de la quatrième de couverture « loin du monde etc.». J'avais amené la présentation de l'auteur qui suit et qui, bien sûr, ne pouvait être que de moi. Elle se terminait ainsi : « un or très rare et peu recherché : l'or du Temps ». Je me souviens que cela l'avait impressionné. 

« Vous savez qu’il s’agit de l’épitaphe de Breton ». Je le savais, et c'était pour saluer André Breton qui avait été pour moi un guide dans l'enfer du monde que je l'avais reprise. Qu'il y eût des surréalistes plus ou moins historiques que cela pût déranger, je n'y pensais même pas. Tout de même, certainement pour adoucir ce qui dans un livre publié dans une collection qu'il dirigeait aurait pu paraître comme une provocation supplémentaire aux yeux de ces surréalistes-là, il me proposa : "celui du Temps". Qui fut adopté.

Je voulais que la lettre qu'il avait reçue par laquelle je nous présentais ainsi que le Manifeste servît d'introduction : c'est ce qui fut décidé.

Il me conseilla de retirer une dédicace à Héloïse, puisque si j'avais bien écrit le texte, c'est ensemble; Héloïse et moi, que nous en avions composé la mise en forme typographique si particulière et qui sans être spécialement révolutionnaire après Le Songe de Poliphile, de Colonna fait le charme du livre. Je reconnus bien volontiers que c'était effectivement une erreur que cette dédicace-là.

Quant à la remarque à propos du texte, dans le poème, rapportant qu'ils s'étaient dit, avec Antoine Gallimard, que la Maison en recevait un comme cela tous les cinquante ans, elle m'avait parue minimiser beaucoup l'affaire, tant vous savez que je pense que ce texte marque un tournant radical dans le dépassement tant du patriarcat que de l'économisme et de la guerre des sexes, et que l'on ne reçoit pas un texte qui marque la fin de dix mille ans de patriarcat, tous les cinquante ansOn le reçoit une fois, et c’est tout. Mais le titre envoyé disait aussi « un millénaire sensualiste ou non »…


Pour ce qui est des « stupéfiants pro-situs talmudistes heideggeriens », il s'agit d'un petit groupe de littérateurs, publiant une revue, et également dans la sienne et dans sa collection, qui ont évolué assez différemment les uns et les autres, depuis, dont j'ignorais tout alors et dont je ne sais pas beaucoup plus aujourd'hui. La littérature ni les réflexions philosophiques des auteurs contemporains de télévision ne m'ont jamais beaucoup intéressé.


Lorsque je décidai, un soir de décembre 2001, de faire publier le Manifeste sensualiste, j'avais trois livres ouverts sur mon bureau, dont un de Philippe Sollers, sur Mozart, je crois. Je savais qu'il avait fait pour la télévision justement, peu de temps avant, un film sur Guy Debord. Pour le reste, tout ce que je savais de lui était ce qu'en savaient, à l'époque, ceux qui avaient été debordistes dans les années soixante-dix et quatre-vingts, c'est-à-dire beaucoup de mal.

Ni ses amis ni ses idées ni sa collection ni sa revue ne m'étaient connus et ne m'intéressaient : je voulais que le Manifeste (Les prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non) fût publié ; je pensais que son goût pour Guy Debord dont il retrouverait un certain nombre d'inspirations dans le texte que nous lui envoyions pourrait le décider favorablement : je ne sais si ce fut le cas mais il le publia. 

Il a gardé sa vie, son œuvre, ses amis et les auteurs qu'il a publiés avant et après le Manifeste dont certains m'ont vraiment intéressé, et certains autres franchement déplu, mais avec lesquels je n'ai jamais eu aucun contact.


J'ai découvert l'homme lorsque nous nous sommes rencontrés ainsi que je l'ai dit dans le poème, et j'ai été agréablement surpris : comme je vous l'ai déjà dit, il était aimable, plein d'allant, sérieux et très professionnel. Très loin de la caricature qu'en donnaient les pro-situs ou les shows télévisés. 

J'ai lu les livres qu'il a publiés depuis cette époque, que j'ai beaucoup aimés pour leur style et l'expérience authentique de la poésie vécue que l'on y retrouve même si je ne partage, par ailleurs, ni ses idées ni celles de ses amis. 

Lorsque je lui écrivais, je lui donnais du « Cher Docteur », selon cette habitude que nous avions avec Dominique S. lorsque nous nous écrivions, et qu'elle avait elle-même apprise de Guy et Alice Debord, dont elle avait été l'amante, qui fait allusion à « Docteur en rien », qui est tiré d'un extrait de film détourné qui compose le film La société du spectacle. C'était sans doute pousser la complicité un peu loin. (Pousser la complicité trop loin est souvent un travers des solitaires).

Car il ne s'est bien sûr pas « converti » aux thèses sensualistes : c'est au fond un lacanien, qui tient la satisfaction des pulsions prégénitales pour le fin du fin quand je suis sur ce point plutôt reichien et une sorte de héraut de la génitalité, que je tiens pour la voie royale qui mène à la jouissance du Temps, par l'extase harmonique, c'est-à-dire par l'absolue fusion dans l'extase de l'amour qui est, tout aussi bien, l'extase de la fusion dans l'Amour et l'Absolu.

Si l’on peut dire.

Qu'Antoine Gallimard et lui aient malgré tout décidé de publier le Manifeste, et qu'il m'ait dit qu'ils le tenaient tous deux en si haute estime, prouve qu'un éditeur n'a pas à partager les idées d'un auteur qu'il publie et qu'un auteur n'a à répondre que de lui.

Ce que l’on savait déjà.

Prenez soin de vous.


R.C. Vaudey


Le 14 mai 2020