vendredi 28 avril 2017

Éclater ou jouir (goûtez ce dernier mot !) Voilà la question centrale de l'Humanité.



















Quand nous sommes très forts, – qui recule ? très gais, – qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, – que ferait-on de nous ? Parez-vous, dansez, riez – Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.
 
Arthur Rimbaud. Illuminations.



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J'ai écrit dans le Manifeste sensualiste, pour des "artistes", au sens de Nietzsche, en peu de mots, que, soit on a la chance de pouvoir jouir, avec quelques autres, de soi et du monde, du "merveilleux de l'amour et de l'amour du merveilleux", d'avoir donc une belle âme, préservée ou en partie poétiquement reconstruite dans l'extériorité au monde, soit (enfin, pour les quelques-uns qui veulent poursuivre l'exploration et l'explicitation théorique et poétique du mouvement et du sens du monde, et donc lui donner son sens) on doit s'attaquer à sa propre impuissance poétique, orgastique, sentimentale, théorique, très directement, et puis se reconstruire, aussi lyriquement que faire se peut, dans la poésie et la volupté délectées, savourées, aussi loin que possible du travail, de la famille, de la patrie, de l'idolâtrie et des impérieuses routines. Arrangez-vous !

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Les matamores et les extravagants du stylo ainsi que les déprimés du clavier, les peines-à-jouir-à-peine nous font de la peine –- et nous font rire aussi, soyons honnêtes –- comprimés entre leurs plans d'épargne et leurs plans de carrière, lorsqu'ils veulent se frotter à ces questions pour l'examen desquelles leurs vies ne sont pas faites ; mais qu'ils se rassurent nous méprisons aussi les autres –- tous plus ou moins sectateurs de l'idéologie maffieuse dominante, de ses valeurs et de ses servants médiatisés –- ceux qui, apparemment à l'inverse, s'éclatent, en nouveaux barbares glamourisés ; et le monde semble d'ailleurs vouloir absolument vérifier l'analyse du caractère masochiste qui veut toujours éclater, s'éclater : la tunique de Nessus, la peau de chagrin du malheur se resserre mortellement, dans un monde sans pitié, sur l'homme-sandwich, l'homme porte-marchandises, l'homme vide-ordures, l'homme vide-marchandises, dans ce monde où le terroriste-suicidaire-explosif semble être le modèle absolu de la folie ordinaire, et, pour nous, parfaitement compréhensible, du temps. "Le besoin anormal de représentation" ici ne suffit plus pour compenser "un sentiment torturant d'être en marge de l'existence" : il faut éclater !


Éclater ou jouir
(goûtez ce dernier mot !)
Voilà la question centrale de l'Humanité.




Ceux que le plaisir et la jouissance et leurs raffinements terrorisent tant (ou énervent, dépriment, ou font doucement rigoler : c'est la même chose) sont justement ceux qui (dans le dégoût ou le sport sexuels, les affaires, le pouvoir, le militantisme, la famille, les carrières, la consommation, les religions, la guerre, bref les compulsions, etc.) sentent tant la mort, dont ils savent, au fond, qu'elle les a déjà saisis.

Jouir puissamment, paisiblement, voluptueusement, de l'amour et du Temps, en découvrant dans l'égalité des amants les charmes d'une humanité à peine rêvée, à venir, voilà pour nos chers talibans, nos chers enseignants, le programme post-idolâtres, post-économiste et post-analytique que les Libertins-Idylliques de l'Avant-garde Sensualiste offrent pour la fin de la préhistoire : que l'irrépressible mouvement de la révolution du monde qui se déroule sous nos yeux soit mis au service de l'amour et de la poésie, et de l'égalité des amants (chers talibans, chers enseignants) ; que le monde et les situations et les caractères soient reconstruits dans ce but-là. La fin et le moyen. Sur les ruines de tout ce qui dans le courant du millénaire va disparaître. Disparaîtra.

C'est un beau programme ; beaucoup plus raffiné –- et qui s'appuie sur une analyse de l'aliénation beaucoup plus subtile, mais qui en même temps a été infiniment plus directement confrontée à l'archaïque de celle-ci –- que le programme de Marx : la chasse, la pêche le matin, et la critique-critique le soir... (et puis Venise n'est-elle pas le modèle minimal de la cité "écologique" du futur, tout en matériaux recyclables...)

Vraiment, on se demande ce que feraient sans nous autres beaux Libertins-Idylliques, les militants de tout poil et tous les gardiens de musée (et aussi leurs arrière-petits-enfants) -– si dépourvus d'imagination et d'expérience heureuses de la vie -– toujours prêts à sauver le dernier cannibale de Bornéo, ou à admirer le premier "artiste" cannibale qui se présenterait, mais si prompts à nous dénier, à nous les voluptueux –- et alors que nous sommes l'avenir de l'Homme –- jusqu'à l'éventualité de l'existence ; toujours voulant sauver le monde mais sans jamais savoir pour quoi faire...


C'est de tout cela, entre autres choses, dont parle le Manifeste sensualiste, en corrigeant, en passant, la théorie-critique du Spectacle -– assez peu de choses, donc... –- ce que l'on pouvait facilement y lire ; ce sur quoi on pouvait facilement écrire.

Mais bien sûr, tout le monde le sait maintenant : "Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre."[… ]

Fin de partie.


 
JEUNES GENS, JEUNES FILLES
Quelque aptitude au dépassement, au jeu
Et à l’amour abandonné.
Sans connaissances spéciales.
Si intelligents ou beaux,
Vous pouvez donner un sens à l’Histoire
AVEC LES SENSUALISTES.
 
Ne pas téléphoner ; ne pas se présenter.
Vivez, aimez, écrivez, créez.




Précisions sensualistes. (Octobre 2002.)  in Avant-garde sensualiste n° 1 et L'Infini n° 87