dimanche 30 septembre 2018

Gentilhommerie contemplative — galante





Maistresse, embrasse moy, baise moy, serre moy ;
Haleine contre haleine échauffe moy la vie ;
Mille & mille baisers donne moy, je te prie ;
Amour veut tout sans nombre, Amour n’a point de loy.

Baise & rebaise moy ; belle bouche, pourquoy
Te gardes tu là bas, quand tu seras blesmie,
À baiser (de Pluton ou la femme ou l’amie),
N’ayant plus ny couleur, ny rien semblant à toy ?

En vivant presse moy de tes lèvres de roses ;
Begaye, en me baisant, à lèvres demy-closes,
Mille mots trançonnez, mourant entre mes bras.

Je mourray dans les tiens, puis toy ressucitée,
Je ressuciteray ; allons ainsi là bas
Le jour tant soit-il court vaut mieux que la nuitée.

 Pierre de Ronsard (Sonnets pour Hélène)



Carte du Pays de Tendre



Sitôt que le sommeil, au matin, m’a quitté
Le premier souvenir est du con de Nérée
De qui la motte ferme et la barbe dorée
Égalent ma fortune à l’immortalité.

François de Malherbe





La joie me possède





Ma belle aimée
Nous n'avons pas inventé
Les « phrases de réveil de sommeil d'amour »
Nous avons simplement poussé l'exploration du Pays de Tendre plus avant

Loin des amours contingentes ou furtives
Nous avons placé l'amour au centre du monde et de notre vie
À l'exclusion de toute autre chose

Nous avons posé l'amour comme un art qui serait notre seul art
Et ce faisant
Poissons solubles dans les eaux de la jouissance —
Nous avons
Comme il était prédit, et dans un même mouvement —
Réduit l'art à sa plus simple expression
Qui est l'amour

L'amour comme une gentilhommerie
La gentilhommerie comme une galanterie

L'amour comme une voie mystique
L'amour comme une gentilhommerie contemplative — galante

Évidemment, il fallait pour cela négliger le reste
Pouvoir négliger le reste

Et le résultat de tout cela est pour moi miraculeux

J'ai toujours recherché la joie et le bonheur partagés
Dans l'amour ou dans l'amitié…
À vingt ans dans l'utopie pratique…
Puis dans la bohème artistique…
Mais bien que parti dans l'enthousiasme des aventures
Et de la liberté
Je n'aurais jamais pu envisager être aussi heureux
Parce que le bonheur que je connais grâce à vous je ne pouvais l'imaginer…
Parce que cette gentilhommerie mystique dont je parle
Je n'en avais aucune idée…
Parce que je ne pouvais savoir que les conditions pratiques m'en seraient données
Que j'aurais ainsi le loisir de m'abandonner au monde pour m'y confondre
Ce qui est le plus haut degré de l'extase d'exister —
Et que je pourrais y parvenir de la plus mirobolante des façons :
Dans nos étreintes voluptueuses
Sentimentales à l'excès —
Que je ferais ce long chemin avec vous
Qui allie la douceur de notre complicité
Aux découvertes toujours plus intenses
De ces terres de la jouissance du Temps et de l'amour 
Que nous croyons connaître et qui nous bouleversent
Toujours davantage
Toujours plus intensément
Alors même que nous pensons à chaque fois avoir connu
Les extases les plus bouleversantes…

Aujourd'hui, j'ai vécu le plus merveilleux des rendez-vous galants…
Vingt ans…
Mais avec l'aisance, la puissance et l'abandon que m'a donné le temps… —
Le plus bel amour depuis toujours
Expressément lié à votre délicatesse
Et à votre fraîcheur de jouvencelle…
Mêlées à votre souveraineté de femme accomplie
Au plus bel âge de la vie

La joie et un sourire de béatitude entendue
D'aisance maîtresse
M'ont accompagné tout au long de cette longue course
Sans fin —
Jusque à cet abandon à cette Beauté convulsive totale
Toujours répété
Sans hâte —
Jaillissement plénier et régulier
De nos âmes mêlées
Où nous nous sommes éperdument noyés


La jeunesse de l'amour n'a pas d'âge


Comment et qui remercier ?





Le 29 septembre 2018
  

R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018




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samedi 29 septembre 2018

La haine pour les Libertins-Idylliques







 Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 






 

La haine pour les Libertins-Idylliques n'est autre chose que l'amour du libertinage idyllique. Le dépit de ne pas le connaître se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne à ceux qui le vivent ; et ceux qui leur refusent leurs hommages le font de ne pouvoir leur ôter ce qui leur attirera ceux de tout le monde — dans une tout autre époque.


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Se servir d’esprits auxiliaires


C’est où consiste le bonheur des plus chanceux que d’avoir choisi, dans leur jeunesse, des gens d’esprit qui les ont tirés de l’embarras de l’ignorance en débrouillant leurs affaires névrotiques et amoureuses — donc philosophiques. De se nourrir des poètes et des sages, c’est une grandeur qui surpasse la bêtise barbare de ceux qui se sont laissés éduqués, en amour et partout ailleurs, par des barbons pervers, des laideronnes vicieuses — et des maffieux — qui, sous prétexte de les servir dans leur « libération »,  les ont dupés à leurs jeux. 
C’est un nouveau genre de domination que de faire — par la liberté — des serviteurs de ceux que la nature a fait libres d’eux-mêmes mais les esclaves des souffrances de leur passé et des afflictions, et des addictions, qu’elles leur donnent. L’homme a beaucoup à savoir, et peu à vivre ; et il ne vit pas s’il ne jouit pas idylliquement. C’est donc une singulière adresse d’étudier les Traités de savoir-jouir à l’usage des jeunes générations sans qu’il en coûte, et d’apprendre ainsi beaucoup en apprenant des meilleurs. Après cela, vous voyez un homme jouir de la grâce et de son existence — et ne jamais faire état des moments nuls de sa vie — par le fait de plusieurs autres ; et ce sont autant de poètes et de sages qui parlent par sa bouche, dont il s’est instruit auparavant — et qu’il sauve, par transfert ; — puisque, on le sait, le détournement est le contraire de la citation, de l'autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu'elle est devenue citation.
Ainsi, la conscience, le plaisir et les contemplations poétiques d’autrui lui ont permis d’avoir lieu — à son tour —, en lui offrant des conseils, et en lui distillant le savoir de la quintessence.





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Tout individu est le centre de l’univers. Une idée individuelle n’est que la représentation, la copie d’un individu. Toute idée individuelle peut donc être le centre de toutes les autres.




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Il faut dire avec Chamfort : « Il y a deux classes de moralistes et de politiques, ceux qui n’ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c’est le plus grand nombre : Lucien, Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc. Ceux qui ne l’ont vue que du beau côté et dans ses perfections ; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n’ont vu que les latrines. Les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n’en existe pas moins. »


Mais il ne faut pas croire avec lui  que : Est in medio verum.
Il n’y a pas de nature humaine.
Rien n’est — tout devient.
Et puisque rien n’est vrai tout est possible.


Et il faut me croire lorsque j’écris :


La grâce de la jouissance amoureuse est au corps ce que la contemplation qui la suit est à l'esprit


car j’ai ce rare privilège de connaître très parfaitement ce dont je parle là.




Un homme n’est grand qu’en proportion de l’estime continue qu’il peut avoir pour lui-même.


Ainsi évitez les rôles inférieurs et la compagnie des gens méprisables : ces miséreux qui voudraient finir par se faire croire.






R.C. Vaudey.








Première mise en ligne : 25 mars 2013








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vendredi 28 septembre 2018

Poésie sensualiste : claire cristallisation de la pure jouissance du Temps











R.C. Vaudey. Poésies III






Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 










Il n’y a pas de plus grande noblesse que de se refuser à ce que la perversité en nous désire et que le cœur nous fait encore repousser.


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La noirceur et la névrose, la perversité et le vice ont leurs innombrables légions : le nombre n’est pas la marque de la valeur.


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Ceux qui croient trouver des arguments contre le libertinage idyllique, et contre la sensibilité en général, dans tous ces récits de vies de pervers, évidemment malades et proches de certaines formes lugubres de démence, méconnaissent que rien ne justifie mieux la sentimentalité abandonnée que ce singulier pouvoir d’exister au milieu de ces destinées misérables, livrées à la triste stérilité poétique de la débauche orgiastique, dans une société de fous prosélytes et festifs.


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La compagnie d’une belle française comble de joie le sensualiste impénitent. Richesse de la sensibilité, incomparable grâce veloutée des ondulations amoureuses, et surtout admirable et délicate ardeur sentimentale, que nul ne peut ni ne veut jamais oublier.


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Lorsque, dans l’amour charnel, la possibilité même d’une transcendance poétique s’avère impensable, le divertissement sexuel reste possible — mais perd tout intérêt.

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Le sensualiste est le conseiller du possible et l’inspirateur du nécessaire.


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Jouir n’est pas passer de l’immanence à la transcendance mais de la séparation à la contemplation.


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Le geste, plus que le verbe, est le véritable transmetteur des émotions.


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Les progrès du « progrès » obligent à être des Libertins-Idylliques.


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Pour le progressiste moderne, la dureté constitue le chic suprême.


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Une erreur possible pour un esprit libre attiré par le libertinage idyllique consiste à croire que la polémique pérenne des libertins contre les religions trouve son dénouement dans le projet sadien — quand il n’en est que le cul-de-sac – ou l’inverse.


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Tradition, propagande, hasard et misères caractérielles façonnent les amours.
Nous ne choisissons qu’après analyse.


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Sans amant délicat pas d’amante sensible.


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En découvrant l’extase harmonique, les amants croient découvrir le sens du monde alors qu’ils ne font que retrouver l’Éden.


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Dans une même époque, les amours n’ont pas tous la même densité.


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Seuls les poètes et les amants heureux savent être sédentaires.
La médiocrité nomade inquiète voyage et s’en vante


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La grandeur d’un manifeste requiert parfois des années avant de devenir manifeste.


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Nous autres Libertins-Idylliques nous laissons aux imbéciles le plaisir de croire que les transgressifs pubertaires sont de hardis penseurs d’avant-garde.


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Toute intrigue sadienne débute par l’abus d’une innocence. À commencer par celle, dans leur enfance, de ses instigateurs.


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Les textes sensualistes paraissent risibles aux contemporains quand ils seront d’une surprenante profondeur à la postérité.


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Il est des hommes qui ne sont doués que d’une raison simple et droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d’élévation d’esprit, et à qui cette raison simple suffit pour leur faire mettre à leur place les égarements dans le domaine de l’expérience amoureuse et de l’art d’aimer, pour leur donner le sentiment de leur dignité personnelle, et leur faire apprécier ce même sentiment dans autrui. J’ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu’un sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des mêmes idées. Il suit de ces deux observations que ceux qui mettent un grand prix aux égarements sur ce sujet sont les plus malheureux de notre espèce. Et nous aussi, lorsque cela nous arrive.




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La poésie sensualiste ne fait pas partie des étapes de l’histoire de notre langue, c’est la claire cristallisation de la pure jouissance du Temps.










Le 6 juillet 2012




samedi 22 septembre 2018

Luxe : Calme et volupté…










Luxe


Dans l'amour
Sans même y penser
Comme si nos êtres se remerciaient d'exister
Nous mêmes ayant dépassé l'intentionnalité
Dans cet abandon aux rythmes de la volupté








Le 3 septembre 2018





Calme


Sur le pas de l'envol
Au saisissement spasmodique
Cataclysmique
Je quitte la pesanteur terrestre
Dans l'émission débordante
Clonique de mon cœur
Moment magique
Qui comble vos ardeurs


Et nous nous dissolvons
En chœur
Dans l'immensité ductile du bonheur


Ce matin, nous ne disons rien
Allongés l'un contre l'autre
Nous restons dans la contemplation muette
De nos paysages intérieurs


Votre main posée sur ma main
Votre cœur contre mon cœur




Le 16 septembre 2018






Ultra-volupté


Votre amour comme une caresse enchanteresse
Comme toute la douceur du monde même


(Et dire que je vous aime moi-même
Comme toute la douceur du monde même)


Tout cela ne peut finir que dans un éclat tel
Que nous n'en revenons pas
Pour de longues heures



Plus tard
Perdu dans le Temps
Je savoure dans le jardin
Sous les daturas
Négligemment des carrés de chocolat
Dans une indolence telle
Qu'elle n'échappe pas à Brunetta 
— La petite poule
Qui
Vive comme l'éclair
Me les subtilise

Et nous rions comme des petits fous
De la voir avec sa sœur jumelle
Se disputer avec gourmandise
Cette prise


Cette charmante joie
Vaut bien mon chocolat


Le plus bel amour
Pour le plus beau jour
Tout en délectation ultra-sentimentale
Comme un miracle
Comme tout mon cœur unit au vôtre
Dans la plus délicate des voluptés
Le chemin d'accès
Le paradis comme si on y était
Et de faiton y est
Le calme
Le silence
Du monde l'absence
Le grand lin rêche et frais
Sur notre nouveau tapis volant
Comme un nuage
Comme une gaze évaporée
L'évanescence
Dans la plus torride décence
De tous nos sens
En absolue effervescence
Célébrant la vie
Le désir
L'amour
Le jour anniversaire de ma naissance


Comment dire
Le désir
Le caresse éblouie
L'emmenée au Paradis


Comment dire à mon appel votre foudre


Ne rien dire
Sourire
Entrer dans le silence


Et rejoindre le divin


D'où l'on provient




Le 21 septembre 2018
  

R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018






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dimanche 16 septembre 2018

Le sourire du nouveau-né










François de Troy
Portrait d’Élisabeth Jacquet de La Guerre







Chère amie


Que ce soit chez le premier Reich, chez qui la question centrale était de soigner la névrose caractérielle en permettant, par le travail analytique, l'accès à la génitalité et le rétablissement, ou plutôt l'établissement de la « puissance orgastique » (chez les hommes aussi bien que chez les femmes), ou chez Janov, chez qui cette question centrale était liée aux traumatismes archaïques, pré et périnataux (et finalement à l'éventuel traumatisme de la naissance), ou encore chez Leboyer, qui considérait que la naissance n'était pas nécessairement un traumatisme (et qui le prouva, en montrant un sourire chez un nouveau-né, ce qu’une certaine science médicale, hygiéniste, niait jusque là être possible), tout en montrant pourquoi les conditions de la venue au monde étaient généralement traumatisantes pour les enfants de la plupart des Occidentales (Leboyer, qui montra également le soin que l’on devait prendre des petits enfants), que ce soit chez les uns ou chez les autres, dans ce corpus théorique où notre « sensualisme » prend ses racines ces trois questions (méprisées par les hommes et une certaine approche scientifique ((et donc aussi par les femmes, ayant intériorisé, depuis longtemps, les préjugés et les valeurs de la domination masculine)) sont déterminantes, comme elles le sont dans notre réflexion :

la jouissance génitale partagée (ce que nous avons appelé « l'extase harmonique » dont il nous revient d'avoir exploré pratiquement, d'abord, théoriquement, artistiquement, ensuite, les résonances poétiques et mystiques ((cet accès particulier qu'elle ouvre à la « jouissance du Temps »))
la « qualité » de la naissance
le soin accordé à la toute petite enfance (relisez les pages 120 et 121 du Manifeste)

qui ressortissent, au moins pour les deux dernières, au domaine du « féminin », compris et intériorisé par les femmes elles-mêmes comme étant inférieur aux domaines « masculins » des affaires, du pouvoir, du « savoir » philosophique (« l'impérialisme du concept », pour le dire comme Cioran, que nous devons à une bande de Grecs plutôt pédophiles, si l’on suit en cela l’opinion de Lacan, dont La République a servi de modèle à une forme d’organisation du savoir et du monde qui a dominé pendant près de mille ans en Europe, et dont on accuse aujourd’hui encore régulièrement le clergé d’avoir conservé ce goût, pour ainsi dire constitutif, pour les mentons imberbes).

Donc, oui, effectivement, pour reprendre votre expression, le sensualisme, tel que nous l'avons défini, serait assez proche de ce que vous appelez, semble-t-il après d'autres, un écoféminisme, dans la mesure où toute la sphère du féminin (la jouissance, la vie, l'acte de donner la vie, la petite enfance) y sont les questions capitales, non pas dévalorisées mais au contraire posées comme la manifestation (et la condition) de la puissance de l’accord et du déploiement du féminin et du masculin ; plus près en cela des utopies du genre de l'An 01, que vous citez, que des phantasmes d’ectogenèse des financiers et des propagandistes qui écrivent dans leurs journaux, ou encore depuis les universités américaines, et de ceux qui ne sont que leurs « idiots utiles », — littéraires ou philosophiques.

Un écoféminisme, donc, à ce simple détail près que notre sensualisme n’est pas un féminisme mais bien plutôt une Aufhebung, une subsomption délicate et raffinée tant du féminisme que du masculinisme, du patriarcat que du matriarcat, subsomption où « il n'est question que de ce qui touche à la grâce, expérimentée en comme-un dans l’extase harmonique, et à la jouissance du Temps qui suit et accompagne cette forme sentimentale et accomplie de l'amour charnel que nous célébrons, et qui dévoile les chants d'un nouvel amour, refondé par l'accord des sexes opposés, sur la base de la délicatesse et de la puissance réciproques et partagées, l'égalité des amants, la plénitude et non plus la déchirure. »

Maintenant, si, comme le remarque M. Gauchet auquel vous faites référence, les jeunes hommes, adolescents attardés qui ont perdu les rôles que leur assignait la domination masculine et qui assistent, impuissants (mais surtout injouissants… ), à la montée en force d’un féminin autonomisé et sous-produit malformé caractériellement de (et par) l’ancienne domination patriarcale, si ces jeunes et moins jeunes hommes passent leur temps à se revancher par le biais de la pornographie, seuls ou avec leurs « partenaires », consentantes voire enthousiastes, ou à jouer, virtuellement ou non, à la guerre, à se défoncer et à attaquer « sexuellement », plus ou moins en meute, les femmes, il est évident que cela ne favorise pas la rencontre flamboyante des sexes opposés dont nous parlons mais, à l'inverse, le non-déploiement des personnalités et leur repli sur des positions communautaristes ou égotistes de toutes sortes : que cette opposition soit entretenue, là où c’est nécessaire, ne fait pas de doute : diviser pour mieux régner est une technique qui a fait ses preuves.



Plus généralement, vous avez raison, nous portons une utopie (post-dystopique, si cela vous convient mieux) plus patricienne que plébéienne.
Caraco, autre utopiste post-dystopique, imaginait un retour au matriarcat après l’effondrement du patriarcat religieux et techniciste : pour notre part, nous envisageons une utopie surtout marquée par ce dépassement, cette subsomption, tant du patriarcat que du matriarcat, que j’évoquais précédemment.

Quant à notre « écologisme », il est de la même veine patricienne plutôt que plébéienne : j’ai écrit ici (clic : « et puis Venise n'est-elle pas le modèle minimal de la cité "écologique" du futur, tout en matériaux recyclables… » parce qu’il me semblait que l’individu « hors-sol », produit par près de trois siècles d’utilitarisme techniciste, dans ses expérimentations écologiques détachées de tout le raffinement du savoir artisanal plus ou moins perdu réinventait en laid ce que les périodes précédentes avaient créé en beau (par exemple, les poêles de masse en terre crue plutôt que les Kachelofen en céramique, la musique électrique-nucléaire, les synthétiseurs plutôt que le théorbe ou la viole de gambe, les festivals ((que Nietzsche, qui vomissait Bayreuth, assimilait à un haschich et un bétel européens)) plutôt que la musica da camera etc.)



Pour ce qui est de la remarque de votre correspondant vous écrivant que la meilleure mesure écologique serait de diviser par dix la population mondiale, j’en mesure tout l’humour amer… Pour nous, vous savez que seul importe le dépassement de l’injouissant contemporain… quelle que soit la masse démographique qu’il représente




Avec mes respectueux hommages,




R.C. Vaudey, le 15 septembre 2018




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jeudi 6 septembre 2018

« Bureau d'esprit » et art sensualistes











Le Paradis terrestre
Pierre Bonnard
1916-1920






Chère amie,


Sans doute fallait-il apporter ce supplément poétique, extatique, contemplatif, mystique à cet art du bon usage du temps et des relations amoureuses entre les femmes et les hommes élaboré par les Français, au cours des siècles, dès l'époque des Courtois, dans les salons des XVIIe et XVIIIe siècles, et jusque dans le XXe siècle.


Le règne des usuriers et des marchands, qui se déploie pleinement à partir du XIXe siècle, a laissé le monde aux mains de gens ignorant tout de l'otium et de la belle galanterie, belle car c'est seulement dans un contact égalitaire (voire de légère subordination, comme le comprend la galanterie) avec les femmes que les hommes peuvent rivaliser d'esprit, de raffinement et de civilité, bref, s'humaniser : livrés à eux-mêmes (ou établis dans un rapport de domination des femmes), ils s'adonnent aux affaires, au jeu, aux drogues, à la guerre, à l'abus sexuel, et/ou ils cèdent « à l'impérialisme du concept » (voyez les Grecs) ; de la même façon, les femmes gagnent beaucoup à partager ce loisir avec les hommes, dans un rapport égalitaire, voire de légère supériorité, qui correspond généralement à la réalité des caractères et des esprits, mais qu'elles dissimulent le plus souvent, en milieu hostile, par tactique,ou par duplicité. Par courtoisie, je vous fais grâce de ce à quoi elles échappent — à commencer par ce mal, plutôt moderne, de leur singerie des hommes.


Ce nouveau monde, usuraire et sadien, ignorant tout du bon emploi du temps que ne pouvaient connaître que ceux qui disposaient librement du leur , il lui importe sans doute peu de connaître le résultat de nos « recherches sur l'amour et le merveilleux ».


Héloïse m'apprend que les Japonais prennent un ou deux emplois supplémentaires, pour occuper leur vie : sans doute est-ce un mélange d'embrigadement productiviste, de misère culturelle, architecturale, relationnelle etc. qui crée l'injouissance particulière de ce peuple : mais lorsque l'on dit « les Japonais », il faut comprendre : les sous-produits humains particuliers de la révolution industrielle et technique, que l'on trouve au Japon : ils sont sans doute assez différents de ce qu'étaient leurs ancêtres de la fin du XIXe siècle, lorsque le Japon s'est ouvert à l'Occident (je dis différents, je ne dis pas que les uns valent mieux que les autres)


Nietzsche remarquait déjà que la sauvagerie « peau-rougesque » du goût des Américains pour le travail et l'argent conduirait rapidement à devoir justifier ce que l'on appelait alors les « parties de campagne », par des considérations utilitaristes (comme leur intérêt pour la santé).


Aujourd'hui, le produit phare de l'ère usuraire-sadienne, l’injouissant, peut se demander, en faisant ce qu'il croit être de l'humour, de quoi pouvaient bien parler les hommes avant que ne fussent inventés le football (les sports de masse), et les voitures. Pourtant, en relisant Montaigne, Marie de Gournay, Mademoiselle de Scudéry, La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, Madame de Sévigné, Chamfort, ou en écoutant Élisabeth Jacquet de La Guerre, on peut savoir qu'il y a eu, en France, une vie galante et spirituelle avant l'invention du supporter et du touriste processionnaire (aussi redoutable que la chenille du même nom), vie galante et spirituelle qui a fait autorité en Europe où l'on a voulu l'imiter, et que les femmes et les hommes avaient pu, alors, lier des rapports d'intelligence et de complicité intellectuelle, sensuelle, poétique ou artistique, même dans le cadre d'un patriarcat qui ne laissait pas beaucoup de choix à ces dernières.


C'est cette tradition que nous avons reprise et déployée, en partant de la grande et nouvelle liberté de certaines femmes de la génération d’Héloïse, et de celle de certains des hommes de la mienne.

Notre désintérêt pour toute « réussite » sociale, fût-elle littéraire ou artistique, notre choix du célibat, ainsi que notre désir de ne pas avoir d'enfants, dans les conditions qui ne sont plus celles des siècles pré-industriels, dans lesquels une large parentèle — pour les pauvres — ou une large domesticité — pour les riches — s'occupaient d'eux, et qui ne sont pas encore celles des siècles post-industriels, c'est-à-dire post-économistes et post-analytiques (s'ils existent jamais…), nous permettent et nous ont permis, jusqu’ici, de nous adonner à ces occupations dont le souvenir tend à s'effacer de la mémoire des vivants d'aujourd'hui : la liberté, l'amour, la poésie — pour le dire comme d'autres —, et même d'apporter, avec l'amour contemplatif galant, la suite tant attendue à « l'idée de l'amour » dont parlait Breton.



Voilà, chère amie, ce dont nous devisions, allongés dans l'herbe, tout en regardant le ciel bleu, ce matin, Héloïse et moi, sur la terrasse où Héloïse tenait ce « salon improvisé », à moins que ce ne fût « une partie de campagne » au débotté, ou encore une réunion improvisée de notre « bureau d'esprit » sensualiste.



Pour le reste, ces Tableaux galants (comme L’amour contemplatif galant), ainsi que je les ai nommés, constituent effectivement des « œuvres d’art », des installations vidéo-poétiques qui ressortissent au domaine de l’art, que je n’appelle plus art contemporain ou art actuel mais art sensualiste.

Le premier d’entre eux fut le Manifeste sensualiste lui-même, qui fut projeté dans une galerie d'art sous cette forme et présenté ainsi pour la première fois au public, en juin 2001.

J’avais à l’époque de sa publication en librairie expressément demandé à Gallimard un addenda au contrat d’édition qui nous lie, qui précise que je garde les droits pour cette variante du Manifeste, qui relève de l’art, et de son marché et non de celui de l’édition. Ce que les éditions Gallimard avaient accepté sans difficulté.

Ces Tableaux galants en suivent donc les règles : il ne peut exister de chacun d'eux que douze exemplaires numérotés, dont je suppose que l’on pourrait assurer facilement l’authenticité par la block chain.

Si votre ami désire acquérir un exemplaire de l’une ou l’autre de ces installations vidéo-poétiques, il peut m'écrire.

Il est évident que pour certaines je devrais de mon côté m’assurer de l’accord des interprètes ; dans le cas contraire, je ferais rejouer les pièces (dont chacune ne dure que quelques minutes) par d’autres musiciens baroques.

Vous me conseillez d’ouvrir une galerie en ligne : si votre ami veut se charger d’être notre galeriste, c’est une option que nous pouvons envisager. Considérée notre visibilité, il ne pourra compter que sur d’authentiques amateurs de ce que nous sommes, des collectionneurs-mécènes en quelque sorte. Mais c’est son problème.

Vous savez comme moi que ni l’art ni la poésie ni la théorie sensualistes n’intéressent qui que ce soit. Ce qui ne préoccupe pas notre moi, car notre seul souhait est que cette poésie vécue qui nous saisit ne cesse jamais (sic), mais pourrait préoccuper notre toit.






Avec mes respectueux hommages,




R.C. Vaudey, le 5 septembre 2018






Pièce jointe


Loisir et oisiveté. — Il y a une sauvagerie tout indienne, particulière au sang des Peaux-Rouges, dans la façon dont les Américains aspirent à l’or ; et leur hâte au travail qui va jusqu’à essoufflement — le véritable vice du nouveau monde — commence déjà, par contagion, à rendre sauvage la vieille Europe et à propager chez elle un manque d’esprit tout à fait singulier. On a maintenant honte du repos : la longue méditation occasionne déjà presque des remords. On réfléchit montre en main, comme on dîne, les yeux fixés sur le courrier de la bourse, — on vit comme quelqu’un qui craindrait sans cesse de « laisser échapper » quelque chose. « Plutôt faire n’importe quoi que de ne rien faire » — ce principe aussi est une ficelle pour donner le coup de grâce à tout goût supérieur. Et de même que toutes les formes disparaissent à vue d’œil dans cette hâte du travail, de même périssent aussi le sentiment de la forme, l’oreille et l’œil pour la mélodie du mouvement. La preuve en est dans la lourde précision exigée maintenant partout, chaque fois que l’homme veut être loyal vis-à-vis de l’homme, dans ses rapports avec les amis, les femmes, les parents, les enfants, les maîtres, les élève, les guides et les princes, — on n’a plus ni le temps, ni la force pour les cérémonies, pour la courtoisie avec des détours, pour tout esprit de conversation, et, en général, pour tout otium. Car la vie à la chasse du gain force sans cesse l’esprit à se tendre jusqu’à l’épuisement, dans une constante dissimulation, avec le souci de duper ou de prévenir : la véritable vertu consiste maintenant à faire quelque chose en moins de temps qu’un autre. Il n’y a, par conséquent, que de rares heures de loyauté permise : mais pendant ces heures on est fatigué et l’on aspire non seulement à « se laisser aller », mais encore à s’étendre lourdement de long en large. C’est conformément à ce penchant que l’on fait maintenant sa correspondance ; le style et l’esprit des lettres sera toujours le véritable « signe du temps ». Si la société et les arts procurent encore un plaisir, c’est un plaisir tel que se le préparent des esclaves fatigués par le travail. Honte à ce contentement dans la « joie » chez les gens cultivés et incultes ! Honte à cette suspicion grandissante de toute joie ! Le travail a de plus en plus la bonne conscience de son côté : le penchant à la joie s’appelle déjà « besoin de se rétablir », et commence à avoir honte de soi-même. « On doit cela à sa santé » — c’est ainsi que l’on parle lorsque l’on est surpris pendant une partie de campagne. Oui, on en viendra bientôt à ne plus céder à un penchant vers la vie contemplative (c’est-à-dire à se promener, accompagné de pensées et d’amis) sans mépris de soi et mauvaise conscience. — Eh bien ! autrefois, c’était le contraire : le travail portait avec lui la mauvaise conscience. Un homme de bonne origine cachait son travail quand la misère le forçait à travailler. L’esclave travaillait accablé sous le poids du sentiment de faire quelque chose de méprisable : — le « faire » lui-même était quelque chose de méprisable. « Seul au loisir et à la guerre il y a noblesse et honneur » : c’est ainsi que parlait la voix du préjugé antique ! » 


Nietzsche. Le Gai Savoir. (IV ; 329)




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