jeudi 24 juillet 2014

BÉNÉDICTION CONTEMPLATIVE — GALANTE








Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère émerveillée et pleine de poèmes
Tend ses mains vers Dieu, qui l'a tant honorée :

« — Ah ! Quel bonheur d'avoir mis bas un pamphlétaire,
Plutôt que de nourrir une dérision !
Bénie soit la nuit aux plaisirs balnéaires
Où mon ventre a conçu ma bénédiction !

Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes
Pour être l'orgueil de mon bien-aimé mari,
Et que je ne puis boire tout un jéroboam,
Pour fêter mon amour pour ce
Baby chéri,

Je ferai rejaillir l'amour qui m’accable
Sur l’instrument béni de tes aménités,
Et j'aimerai si bien ce mâle admirable,
Qu’il ne pourra que développer ses dons innés! »

Elle le protège ainsi de l’écume de la haine,
Et, comprenant bien les desseins éternels,
Elle-même, au fond, lui épargne la Géhenne
Par des caresses propres aux miracles maternels.

Et donc, sous la tutelle invisible d’un Ange,
L’Enfant favorisé s’enivre de soleil,
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
S’enivre en chantant du chemin et de la voie ;
Et l’Esprit qui le suit dans son pèlerinage
Rit de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu’il veut aimer l’observent sans crainte,
Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui éviter une plainte,
Et font sur lui l’essai de leur générosité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent des amandes et du miel d'acacia ;
Avec respect ils recueillent tout ce qu’il touche,
Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va chantant sur les places publiques :
« — Puisqu’il me trouve si belle pour m’adorer,
Je ne ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je ne veux pas me faire redorer ;

Jamais je ne me soûlerai de nard, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Et je sais que je peux de ce cœur qui m’admire
Jouir en riant des hommages
apolliniens  !

Jamais je ne m'ennuierai de nos flirts impies :
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
Et mes ondes, pareilles aux ondes des génies,
Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
Je caresserai ce cœur tout rouge en son sein,
Et, pour rassasier notre volupté favorite,
Galante, je le lui offrirai mon pompoir divin ! »

Vers la Terre, où son œil ne voit qu'un lit splendide,
Le Poëte serein tend ses bras chanceux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :

« — Soyez bénis, Ô Dieux, qui donnez la jouissance
Comme le puissant signe de notre divinité
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les nobles aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poëte
Dans les rangs valeureux des étrangères Légions,
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Boudoirs, des Extases, des Illuminations.

Je sais que la contemplation — galante est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Et les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par ma main détournés, pourraient bien suffire
À ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Dont les yeux poétiques, dans leur splendeur entière,
Sont les beaux miroirs
clairs et multiplicatifs !







À Hélène Vaudey ; à mon père ; à Charles Vaudey ;  — et à Charles Baudelaire 




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