mercredi 30 septembre 2015

Buatschleli batscheli bim bim bim













Henri Matisse
La Danse
1909- 1910







La voix d'Amy se tut — puis éclata le tonnerre de nos applaudissements.


Elle vint nous rejoindre à la table, où elle dut encore supporter les éloges dithyrambiques que nous faisions de son interprétation d'Otis. Chacun y allant de son — sincère — encensement, sauf Nietzsche qui, tout seul de son côté, chantait :

« Buatschleli batscheli
bim bim bim
Buatscheli batschleli
bim !

Je crois que je suis a bitzeli besoff… », sans même pouvoir finir sa phrase. 

Quand il en arrivait au dialecte — ce qui était aussi rare que ses ivresses —, nous savions, Lin-tsi et moi, qu'il était temps de le faire raccompagner jusqu'à son domicile — un mouvement qu'à ce moment-là il acceptait – généralement docile.

 Je demandai donc à Arthur s'il savait où Nietzsche était descendu à Venise. « Au Palazzo Berlendis (sur le rio dei Mendicanti, dans Cannaregio) qui appartient à la famille de Peter Gast dont il est l'hôte — comme souvent… », me répondit-il.

Je me souvins alors qu'il y avait écrit Aurore, et son dernier poème Venise, qu'il avait aussitôt inclus dans Ecce Homo, notant au passage cette phrase qui est restée : « Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise. »

J'allais me tourner vers le patron du Lineadombra, qui, à deux tables de là, suivait — discrètement mais passionnément — nos débats, afin d'organiser le retour de notre ami vers son logis lorsque j'entendis derrière moi le père de Zarathoustra me dire d'un ton railleur : « Vous avez cru que j'étais schlass, mon cher Vaudey… Eh bien non ! Je vous ai bien attrapé ! »

Sacré Polak ! (Enfin, c'est ce qu'il prétendait être.)

Savoir s'il était schlass ou s'il l'avait joué ne m'importait guère — mais, de fait, il semblait avoir récupéré.

Amy avait fait son effet, et il paraissait avoir perdu de sa fureur dionysiaque — maintenant que – en pensée – il avait tout buté.

Ce cher Friedrich, nous pouvions lui être reconnaissant, lui qui — alors que nous n'étions qu'un tout jeune homme — nous avez offert — sur un plateau — de Platon et des idéalistes, la peau.

Poussant à ses fins dernières la leçon qu'il avait apprise de Schopenhauer, il avait balayé définitivement la chose en soi — à laquelle celui qui avait été son maître était resté accroché.


S'appuyant sur les découvertes de son siècle, et portant la conception du Vouloir à ses dernières extrémités, il avait pu affirmer que l'« Être » était Devenir, et rien que cela. Ainsi, il avait balayé le vieil Être de la métaphysique, cet Arrière-monde — ainsi qu'il l'appelait —, ce prétendu suprasensible tapi derrière le sensible et qui, selon lui, le « momifiait » — alors que, selon moi, il momifie plutôt ceux qui y croient (à moins que cela ne soit l'inverse et qu'il faille d'abord être momifié ((comme le disait Marlène l'Effrontée : « Moins t'es sensible, plus tu tombes dans le suprasensible…)), cuirassé aurait dit Reich, pour céder aux sirènes arrière-mondistes ; ou encore qu'il n'y ait entre les deux un rapport dialectique : la momification, la perte de la capacité à la pure jouissance du Temps ((perte observable chez tous les philosophes depuis Platon)) entraînant les fantaisies idolâtres-idéalistes qui elles-même renforcent en retour, par la création des situations et du monde qu'elles amènent, nécessairement, à une momification toujours plus intense du vivant, et donc du sensible… ((dans le même mouvement…))) , ainsi Nietzsche avait balayé ce prétendu suprasensible, caché derrière les apparences, et affirmé :

« Qu’est désormais pour moi l’"apparence" ? Ce n’est certainement pas l’opposé d’un "être" quelconque — que puis-je énoncer de cet être, si ce n’est les attributs de son apparence ? Ce n’est certes pas un masque inanimé que l’on pourrait mettre, et peut-être même enlever, à un X inconnu ! L’apparence est pour moi la vie et l’action elle-même qui, dans son ironie de soi-même, va jusqu’à me faire sentir qu’il y a là apparence et feu-follet et danse des elfes et rien autre chose — que, parmi ces rêveurs, moi aussi, moi "qui cherche la connaissance", je danse le pas de tout le monde, que le connaisseur est un moyen pour prolonger la danse terrestre (c'est moi qui souligne…), et qu’en raison de cela il fait partie des maîtres de cérémonie de la vie, et que la sublime conséquence et le lien de toutes les connaissances est et sera peut-être le moyen suprême pour maintenir la généralité de la rêverie, l’entente de tous ces rêveurs entre eux et, par cela même, la durée du rêve. »

Mais, surtout, balayant le pessimisme de Schopenhauer, il avait eu l'illumination du Retour — cette pulvérisation de la chose en soi.

« Le postulat de la conservation de l'énergie exige l'éternel retour. », avait-il écrit.

La conservation de l'énergie et l'éternité impliquaient que toutes les combinaisons possibles du monde se fussent déjà produites et qu'elles se répéteraient — infiniment. Le monde n'étant, et n'ayant jamais été, depuis l'éternité et pour l'éternité, que volonté de puissance, tout ce qui est, toutes les combinaisons possibles du monde devaient donc avoir été, infiniment, et « être » (c'est-à-dire : devenir), de nouveau, infiniment.

La Volonté de Nietzsche n'accouchait pas de la même tragique répétition d'une pauvre comédie déshéritée, avec les mêmes pauvres acteurs — comme chez Schopenhauer – même flore, même faune, même Homme… — mais d'un kaléidoscope flamboyant où tout — dont nous ne savons jamais rien – ou presque… — avait déjà existé et existerait en retour — à jamais.

Son vertige alors, comme celui d'un qui découvre qu'il a depuis longtemps dépassé la terre ferme de la falaise et qu'il court dans l'espace et le vide ; pire : qu'il n'y a jamais eu ni falaise ni même vide.

Et nous, nous étions parti, comme une fleur, de cela, qu'il nous avait offert, depuis l'endroit même où il était tombé : les ruines du bunker des certitudes philosophico-religieuses bâties par plus de deux mille ans d'idéalisme momifiant — bunker qu'il avait fait sauter.

Pas étonnant que dans son ivresse, il voulût buter tous ceux qui s'en réclamaient encore, plus d'un siècle après.

Plus tard, contemplant ces ruines, j'en déduirais, avec Shelley, que « les poètes sont les législateurs non reconnus du monde », et qu'il appartient à chaque Homme (mâle ou femelle) de tout mettre en jeu pour faire apparaître la Beauté dans le monde, et que là était le fin mot de l'histoire, et de l'Histoire, aussi… ; — tout en affirmant, paradoxismiquement, que la philosophie est une œuvre d'art… et rien qu'une œuvre d'art ; — mais cela, ce serait plus tard – et c'est une autre affaire.

Souvent, à Paris, lorsque j'étais encore étudiant, nous traînions vers Saint-Michel, Nietzsche, Lin-tsi et moi — avec nos belles de l'époque —, poussant jusqu'à la librairie « Shakespeare et les beatniks », ainsi que nous l'appelions, près de la Seine, finissant — après avoir fumé un joint sur les quais où « au bord de la rivière recommençaient le soir ; et les caresses ; et l'importance d'un monde sans importance » — au Polly Maggoo où Lin-tsi, ce vieux bandit de brousse, qui buvait à l'époque comme un trou sans jamais être soûl, déclarait : « Je vous le dis : il n'y a pas de Bouddha, il n'y a pas de Loi, pas de pratiques à cultiver, pas de fruits à éprouver. Que voulez-vous donc tant chercher auprès d'autrui ? Aveugles qui vous mettez une tête sur la tête ! Qu'est-ce qui vous manque ? C'est vous, adeptes, qui êtes là devant mes yeux, c'est vous-même qui ne différez en rien d'un Patriarche ! Mais vous n'avez pas confiance en vous, et vous cherchez au-dehors. Ne vous y trompez pas : il n'y a pas de loi au-dehors ; il n'y en a pas non plus qui puisse être obtenue au-dedans de vous-même. Plutôt que de vous attacher à mes paroles, mieux vaut vous mettre au repos et rester sans affaires ; ce qui s'est produit, ne le laissez pas continuer ; et ce qui ne s'est pas encore produit, ne le laissez pas se produire : cela vaudra mieux pour vous que dix années de pérégrinations. », tandis que Nietzsche lui répondait : « Le monde qui nous importe est faux, c'est-à-dire qu'il n'est pas un état de fait, mais une invention, une façon d'arrondir une maigre somme d'observations : il est "fluide", c'est un devenir ; une erreur sans cesse mouvante qui n'approche jamais de la vérité ; car — il n'y a pas de "vérité" ».

C'était déjà beaucoup pour déniaiser le jeune « philosophe » que j'étais, mais je ne crois pas qu'avec ces seuls deux amis j'eusse été suffisamment armé pour goûter la vraie vie. Heureusement, un soir — ou plutôt une nuit —, tandis que nous dérivions — car la dérive était, on l'aura compris, du temps que les situs avaient raison, notre principale occupation —, je rencontrais Reich — dans un bar.

Jeune homme ce qui m'importait c'était l'art d'aimer — dont j'ignorais tout. Comme, de confidences en confidences, je lui rapportais ce qui était, pour moi, à l'époque, d'inquiétants abandons et d'assez terrifiantes gloires sexuels — dont j'ai déjà parlé — mais aussi des déboires sentimentaux, il éclaircit pour moi de la sexualité, en un instant, toute l'histoire. Et je lus, dans le temps qui suivit, moi aussi, Reich dans une version non maspérisée.

Avec ces trois-là, l'affaire était faite. Si les deux premiers m'avaient fait libertin, au sens que l'on donnait au dix-septième siècle à ce mot — mais libertin – esprit libre – de la façon la plus extrême, la plus radicale —, le dernier m'avait montré la voie qui pourrait me mener à ce que j'appellerais, bien plus tard, l'amour contemplatif — galant ; le libertinage idyllique.

Et l'on sait quels mauvais plaisirs peut servir le libertinage, s'il n'est pas idyllique… —

Mais avant d'en arriver là il me faudrait — en plus d'avoir la baraka — d'abord affronter mes terreurs, mes rages et mes souffrance refoulées à l'origine de mes projections — sexuelles et philosophiques — hallucinées.

En quelque sorte, il me faudrait me démomifier, me décuirasser en revivant ces souffrances, ces terreurs, ces désespoirs et ces haines — qui m'avaient fait perdre la pure jouissance du Temps.

Sans Reich, j'eusse passé ma vie à défouler, selon de toujours identiques schémas, mes frustrations passées — envenimées par ce monde de chiens – dont j'ai dit en trois mots, à la page quatre-vingt-quatorze du Manifeste sensualiste, tout ce qu'il faut en dire, et que Caraco avait délayé dans son Bréviaire du chaos — sans lui, dis-je, j'aurais passé ma vie à défouler mes frustrations, et mes fixations, dans le cul, la bouche ou le vagin de mes « petites amies », pour finir par faire deux moutards à « la femme de ma vie », — ce qui m'aurait conduit, dans le plus courant des cas, après quelques années, à traîner tard le soir, et la nuit aussi, dans les bars ou les clubs « libertins », à la recherche de proies sexuelles ou même seulement de putains. Une vraie vie de « plouc », pour reprendre ce mot de Debord dans La véritable scission — mais certainement pas une vie d'aventures philosophiques et poétiques.

Des esprits chagrins pourraient dire qu'à l'époque, à vingt ans, j'avais, justement en Guy Debord, un autre maître, prétendument marxiste, matérialiste et hégélien. Ceux qui ont prétendu cela de Debord — des connards post-hégéliens, le plus souvent les stals quand ce n'était pas la racaille gauchiste (léninistes, troskistes, maoïstes) dont les derniers spécimens « philosophiques » achèvent de pourrir, — pour l'attaquer ou pour le louer —, n'ont, à mon sens, rien compris à sa stratégie « guerrière » : Debord n'accordait de « vérité » à la théorie (cf. la préface à la quatrième édition italienne de La société du spectacle) que comme arme de combat, pour le combat poético-social.

Il a d'ailleurs écrit ceci, que l'on peut lire dans La planète malade : “L'optimisme scientifique du XIXe siècle s'est écroulé sur trois points essentiels. Premièrement, la prétention de garantir la révolution comme résolution heureuse des conflits existants (c'était l'illusion hégélo-gauchiste et marxiste ; la moins ressentie dans l'intelligentsia bourgeoise, mais la plus riche, et finalement la moins illusoire). Deuxièmement, la vision cohérente de l'univers, et même simplement de la matière. Troisièmement, le sentiment euphorique et linéaire du développement des forces productives.”

Mais personne n’a jamais remarqué cette conception de Debord — évoquée dans la Préface à la quatrième édition italienne de La société du spectacle, et, aussi, dans La société du spectacle elle-même conception que j’ai mise en parallèle avec celle de Lin-Tsi, concernant les visions du monde, comprises comme rêves et, pour lui, selon son caractère, comme armes.

Mais que personne parmi cette vermine de morts-vivants momificateurs dont je parle ne l'ait jamais remarqué — ou même ne puisse l'entendre — ne me tire pas des larmes.


J'en étais là de mes réflexions lorsque, une fois encore, la belle Arété (sosie de Sophia Loren, dont elle avait également l'accent) relança le feu de nos conversations — élégamment.




.

mardi 22 septembre 2015

QUI REGARDE EN HÉROS suivi de AURORE






Héros


Qui regarde en héros
Parfois tous ces puits d'ombre
Laisse passer les leurs
Chacun n'y pouvant rien
L'éclatant soleil
Anyway
Jaillit

C'est une course folle
Un galop
Un disque qui brille
Le vent la terre l'eau
Et cet homme réunis
Une profusion de fleurs
Au retour envahit
Mille jeunes filles se retournent
Et rient
À quoi bon le bon parfum
Du visage qui sourit
La vie resplendit
Les filles sont des fruits
Qu'elles vous offrent à l'envi

Qui regarde en héros
Parfois tous ces puits d'ombre
Laisse passer les leurs
Chacun n'y pouvant rien

Douce irisée de bonheur
Que ta propre force a ravie
Tu goûtes le charme de ton heure
Ta beauté ma force ma belle humeur
Mes extases t'émeuvent
Les tiennes sont ta vie
Sentir plus étonnerait
Tout y est
C'est la vie

Là-bas un peu de bleu de blanc et de rose

Qui regarde parfois en héros
Tous ces puits d'ombre
Laisse passer les leurs
Chacun n'y pouvant rien

Là-bas un peu de bleu de blanc et de rose

La force et le bonheur tendrement survolent le monde
La force et le bonheur
Et la jeunesse aussi
Tendrement enlacés
Au regard étonné
Émouvant
Ému que caresse un cœur
Fier encore ou toujours
Ou à jamais
Normalement 
 Paumes ouvertes et lèvres tendres





À Frédérique
Terre crue

10.6.1990








Aurore


Suit sur l'Aurore évidemment
Un nid de petites formes
Qui chuinte à mi-temps
C'est si particulier tout cela
Les ors et les pierreries
Le luxe des formes la beauté
Des oiseaux aussi
La petite route se glisse
Au soleil
Entre les plaines de riz
Et les arbres aux fruits verts pleins d'eau
Tout au bout montent des vagues
La plage l'eau
Une fête de merveilles avec des camelots
Suivent le soir et les tam-tams
Après les grands plongeons
Fauves
Les envolées puissantes
Les bonds inattendus
La lassitude heureuse
Féline allongée
Au bord de l'eau
Et quelques bouffées fortes
Illuminant
Ce qui est déjà embrasé

Les beautés mutines
Passent
Que caressent mille bontés
Mille douceurs
Et tout est donné

Ailleurs au loin des existences
S'inquiètent
La nuit viendra avec cette vague
Encore
Qui prendra jusqu'au matin
Qui soulève les hanches
Et tangue au lointain
Au tréfonds de l'âme
Cette onde autour qui l'embrasse
Qui s'enroule
Que l'on regarde faire

Les beautés s'agenouillent
Ou prennent le courant
De l'air

Suivent sur l'amour évidemment
Mille douceurs
Mille attendrissements





Népal, Kérala et cætera
(Septembre 1988)



.

mardi 15 septembre 2015

IDYLLE (Petit poème chantant l'amour dans un décor pastoral)









François Boucher
Un automne pastoral
1749





Le treize septembre de l'an deux mil quinze restera
À jamais —
Gravé dans mon esprit
Comme le jour où vous m'avez dit :

« Cette fois, c'est décidé :
Je vous aime… »

Tout un poème…

Il m'aura fallu attendre vingt-trois ans et deux mois
Pour entendre ça
Que pour un peu je n'entendais pas 
Puisqu'hier nous avons failli
Enfin, moi… —
Mourir du plus exorbitant plaisir qui soit
Dans la plus extrême des joies
Mon cœur
Dans et après cette merveilleuse éclampsie
Menée dans la plus déliée des harmonies
Battant à tout rompre
Mon esprit
Comme un noyé qui revoit sa vie —
Sentant que mes jouissances d'antan
Jusqu’à celle-là —
N'avaient été
Pour ainsi dire —
Que du pipi de chat


Faut-il donc vivre jusque là
Pour savoir enfin
Ce que aimer et jouir veulent dire !


Pourtant
À quelques jours de là
J'avais cru que vous m'aviez moqué
Ce qui m'aurait blessé —
Après que j'eus satisfait
Une belle petite poulette bien potelée…
Et
Pour que les choses soient claires —
Je me dois d'expliquer
Que la pauvre enfant
Ayant
Il y a quelques années —
Perdu son amant
Qui nous les brisait menues —
A depuis sur moi
Dont elle doit sentir la mâle aura
Jeté son dévolu
De sorte que lorsqu'elle me voit
Et que l'envie lui en prend… —
Elle s'aplatit par terre
En levant son petit derrière
Attendant bien immobile que je la satisfasse
Ce que je fais bien volontiers
En appuyant tout simplement ma main sur son petit corps
Ce qui est un moindre effort
Pour que ce grand bien je lui fasse —
Après quoi elle s'ébroue de joie
Et repart en chantant
À travers prés et champs…

(On aura assez deviné
J'espère —
Que je parle d'« une » gallinacé…
Mais dont la malheureuse histoire est vraie…)

Or donc
Comme nous avions fini ce jour-là de déjeuner
La petite poule
Une nouvelle fois —
S'est approchée de moi
Recommençant son petit manège

À peine l'eus-je bien enchantée
En lui caressant le dos
Qu'elle partit
En secouant ses plumes
Manifestant son contentement
Par de bruyants caquètements
Qui n'en finissaient pas

Comme à la fin je m'en impatientais
L'enjoignant d'aller caqueter ailleurs
Vous m'avez dit d'un air railleur :


« Vous ne devriez pas la brusquer…
Ni vous moquer de cette petite poulette…
Peut-être vous aime-t-elle et vous déclame-t-elle des poèmes
Mais qui ne vous plaisent pas car ils sont ampoulés »


J'ai d'abord cru que vous faisiez un rapprochement
Avec ceux qu'après l'amour je vous écris
Et comme je m'en offusquais
Vous avez ri
Et puis vous avez répété
Bien distinctement…
«  En poulet ! »

Que dire ?
Sinon que cela nous a fait mourir de rire…

Poème pour poème
Je préfère celui que j'ai fini
Par vous arracher aujourd'hui
Tandis que vous êtes par l'amour
Toute retournée :


« Cette fois, c'est décidé :
Je vous aime… »

Je vais en rêver
Et j'en rêverai
C'est net—
Tous les jours
Jusqu'à ce que je quitte cette planète…
Dont grâce vous, mon amour,
Je me souviendrai…
Pour toujours 








Le 13 09 20 15 23 15




.
















vendredi 11 septembre 2015

Où l'on rend hommage à M. Poot, au Lineadombra








Pierre Bonnard
Paradis terrestre








Lorsque Billie et Amy eurent fini leur duo inattendu, nous avons tous applaudi, très émus. Je voyais en face de moi cette vieille canaille de Lin-tsi qui fredonnait : « And we don't want nothing but joy ! », et il y mettait beaucoup d'intensité, tout en prenant un air très inspiré. Bien entendu, la petite Marlène l'accompagnait — portée par l'afghan… —, et tout ça faisait le plus drôlatique et en même temps le plus charmant des tableaux.


J'ai oublié de dire qu'ils s'étaient levés, dès le début du morceau, et s'étaient mis à danser un slow…


Tandis qu'ils se frottaient en ondulant encore, la petite Marlène m'a demandé : « Qu'est-ce que vous avez donc tant contre les idéalistes, et en quoi peuvent-ils vous déranger ? »

Les questions théoriques, c'était pas son fort à la belle effrontée mais étant donné l'anti-intellectualiste primaire qu'elle fréquentait, ça n'allait pas la gêner.

« Prenez, dis-je, ce crétin de Platon, avec ses Idées à la con : quelque part existe une perfection dont le sensible n'est qu'une pâle copie. Une ombre, en quelque sorte. Voilà bien une idée de boutiquier de l'expérience contemplative ! » 


Lin-tsi approuvait, le nez dans les cheveux de Marlène, tout en continuant à danser en fredonnant Cigarettes and coffee, ce qui la forçait à sans cesse tourner la tête pour me regarder.


«  Un peu plus de 2000 ans plus tard, on finit avec ce pauvre Hegel et son : "Il n'y a rien de nouveau sous le soleil de la nature", les plantes et des animaux étant censés avoir été fixés une bonne fois pour toutes lors de la Création, tandis que "seule la marche de l'Esprit est progrès".
À peu près au même moment, notre ami Schopenhauer, ici présent, se laisse aller en appliquant la règle à l'Homme : "Eadem, sed aliter (la même chose, mais d'une autre manière). Celui qui a lu Hérodote a étudié assez l'histoire pour en faire la philosophie ; car il y trouve déjà tout ce qui constitue l'histoire postérieure du monde : agitations, actions, souffrances et destinée de la race humaine, telles qu'elles ressortent des qualités en question et du sort de toute vie sur terre." 

Et puis arrive Malinowsky. Et, comme pour Freud, il apporte de mauvaises nouvelles. »

Schopenhauer, tout occupé avec la belle Amy qui l'avait rejoint, s'arrachant un instant à leurs caresses et à leurs baisers, me souffla, très détendu — il avait entre-temps récupéré le joint — : « Ach ! Herr Doktor ! On voit que vous n'avez pas connu ma mère, qui me désespérait ; j'étais jeune, je voulais être admiré, l'effacer des Lettres, où elle brillait ; certes, j'ai un peu hypostasié mais, de toute façon, le plus souvent, l'Homme est un loup pour l'Homme… vous allez pas m'en faire tout un foin… »

« En parlant de foin… », a dit Marlène, et hop, toujours collée comme une liane à notre Lin-tsi — qui chantait toujours Cigarettes and coffee, avec la voix d'Otis, en la faisant danser —, elle lui a repiqué le joint.

Ça devenait une habitude.

À ce moment-là, Casanova a fait remarquer en riant que ce n'était pas du foin mais du pollen.

Marlène lui a répondu : « À propos de pollen, savez-vous que le pollen des plantes transgéniques — comme celui des autres d'ailleurs — essaime à des dizaines de kilomètres à la ronde, contaminant toutes les cultures identiques des environs… »


Puisque vous en parlez, ai-je relevé du tac au tac, voilà un exemple des ravages de l'idéalisme. Pour éviter ce problème, alors que l'on présume les espèces et les variétés fixées une fois pour toutes, et pour en prévenir toute disparition, on prélève en quelque sorte le modèle « idéal » de chacune d'entre elles, et on stocke, au Sptizberg, ce qu'on pense en être le catalogue prétendument complet, quant à la vérité il n'y a pas de semence « idéale » ni de catalogue figé, tout est emporté dans l'infini mouvement de l'auto-création du monde, et le vivant lui-même est la manifestation de ce mouvement, de cette éternelle transformation.


— La Volonté ! Rien que la Volonté, disait Schopenhauer


De puissance ! ajoutait Nietzsche.


— Et cette peste de l'idéalisme avant d'avoir infecté les zombies de la financial agronomy avait déjà ravagé les esprits qui, au XIXe siècle, ont fixé les règles qui commandent aux semenciers français. Si vous voulez savoir ce qu'est une critique pratique de l'idéalisme à la con de Platon et consorts, regardez Pascal Poot, un type qui fait pousser ses tomates sans eau, quasiment sur les cailloux, sans soins, et sans les tuteurer. »


Personne — sauf Lin-tsi — n'était jardinier, mais l'extravagance de mes propos m'acquit l'intérêt de la noble assemblée tout occupée, dans la nuit vénitienne étoilée, à s'embrasser et à se peloter délicatement, à qui mieux mieux — d'une façon que les « clubs libertins » et les « rêves partis » ont (heureusement !) rendue aujourd'hui interdite, ringarde… « vieux jeu » — : Casanova et Arété ; Aristippe et Billie ; Schopenhauer et Amy, et même la môme Marlène et Lin-tsi, tous se sont arrêtés de s'agourmander, pour me regarder.


Lin-tsi, que le jardinage intéressait puisqu'on le pratiquait dans tous les monastères qu'il avait fréquentés, m'a demandé : « Sans arroser ? Dans le Midi ! Avec la canicule de ces mois derniers ! Et il fait comment, votre hippie ? »


Je lui expliquai rapidement la technique, que j'avais vue sur son site, qui consiste à mettre en place, la première année, des pieds des tomates — dans les conditions que j'ai décrites — qui ne donneront quasiment pas de fruits. À récolter ensuite les quelques fruits que l'on a obtenus, à recueillir les graines — avec tout l'art délicat qu'il détaille — pour les faire germer et les mettre en terre l'année suivante. Après avoir acclimaté ainsi pendant trois ou quatre ans les plantes, on obtient des sujets résistants à toutes les maladie, et qui poussent sans eau, dans des sols caillouteux, sans tuteurage, et sans aucun entretien. La même technique étant valable pour tous les fruits et légumes, pour les céréales, le maïs etc. »


« Merde ! » a fait Lin-tsi, puis, avec sa vulgarité légendaire : « Avec leurs barrages et leurs systèmes d'irrigation, qui leur coûtent un bras, leurs désherbants et leurs produits phytosanitaires, qui leur foutent le cancer, leurs heures de tracteur et le gasoil, ils se font quand même niquer grave, vos paysans ! »


C'est le but, ai-je répondu. Enfin, le but est plutôt la valeur d'échange, pas la valeur d'usage. Le paysan dans tout ça, c'est juste encore un peu de viande humaine dans un processus financier qui sera bientôt entièrement automatisé. Mais c'est une chaîne, c'est le cas de le dire : il faut compter également avec les bêtes humaines qui avalent le produit final. Et qui font partie du cycle.


Les bêtes humaines, élevées hors sol, elles sont pareilles, tout affaiblies, elles aussi, a dit Marlène. Par l'asepsie. Vous voyez le parallèle… Lorsque l'organisme n'a plus d'ennemis, il s'attaque lui-même. On appelle ça les maladies auto-immunes. Heureusement, pour faire du profit, y'a la financial pharmacy qui va bien avec la financial agronomy. C'est bien prévu tout de même.
Aujourd'hui, faut manger des vers parasitaires du cochon ou bouffer de la poussière d'étable si on veut pas finir direct au cimetière. D'ailleurs, c'est ce qu'on fait avec le vieux brigand » — elle parlait, bien entendu, de son amant.


À bien les regarder, ces deux-là, avec leur dégaine de hippies — parfumés au patchouli – je le sentais d'où j'étais —, ils craignaient rien de l'asepsie. De toute façon, ils étaient morts, — je ne voyais pas pourquoi ils devaient avaler de la poussière d'étable pour se préserver des allergies…


« Tout ça à cause de Platon et de son idéalisme à la con ?, a demandé Marlène.


Non, à cause d'une distorsion misérable de la perception qui rend possible l'échange en créant l'équivalence : un baiser de Marlène est semblable à un baiser d'Arété.
C'est l'injouissance — la projection hallucinée dont nous parlions — qui fait que pour ceux qui n'ont pas lieu : « un trou est un trou », — et je m'excusais auprès des dames de devoir citer la canaille.
Ce sont la femme esclave et son fils né d'un viol — et qu'elle hait à mort —, ce sont ceux-là même qui sont à l'origine de l'Histoire — qui commence justement avec l'agriculture et l'élevage —, qui, surchargés de souffrance, de désespoir, de haine refoulés, ayant perdu toute capacité à la jouissance du Temps, ont régressé et projettent de façon hallucinatoire un monde suprasensible consolateur : des Idées, ou un Père-Dieu omnipotent.


—  Moins t'es sensible, plus tu tombes dans le suprasensible ! Mince ! a fait Marlène, les idées, même à la con, c'est puissant.


Elles ont la puissance des œuvres d'art, ai-je dit. »


Avec Nietzsche on s'est regardés, et puis il s'est lancé : ce jardinier était son Zarathoustra, le Zarathoustra des champs et des vergers… Un nietzschéen, un vrai… Et pas de gauche, le jardinier… : sacrifier les faibles pour permettre à la puissance de se déployer, faire l'inverse de ce qu'avait prêché pendant deux mille ans le christianisme chandâla… voilà ce qu'il faisait avec ses Solanacées. 

Nietzsche en avait assez, il voulait qu'on bute tout de suite tous les malvenus, tous les fumiers de la financial agronomyet tous ceux du capitalisme financiarisé, et pendant qu'on y était les sectateurs de toutes les religions, de toutes les idolâtries, tous idéalistes, héritiers de Platon, qui avaient réifié la vie, qui la niaient et l'affaiblissaient en la surprotégeant, en l'enfermant dans des carcans… Pour faire du profit… Ou des béni-oui-oui… Et, tant qu'à faire, on buterait tous les autres aussi… Les socialistes, les anarchistes, les gauchistes, les frontistes, les sémites et les antisémites, les promariagegays et les antimariagegays, tous les genres des genres de cons, oui !, qu'il disait, dans son accès… — les mahométans, leurs ennemis, les confucéens, les mallarméens, les rimbaldiens, les debordistes, les nietzschéens, surtout les nietzschéens, et tous les autres, il en oubliait forcément… Il enrageait de pas pouvoir tous les citer, et il commandait une autre vodka…

À la table d'à côté, je voyais Céline qui bichait.


« Laissez tomber, ce serait trop dur, ils sont trop nombreux. C'est pire que le chiendent : en buteriez-vous cent que mille, que dis-je, dix-mille, seraient déjà sur les rangs. Qu'ils se butent tous entre eux. Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris et la poudre qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » ai-je dit avec la voix de Gabin dans Le baron de l'écluse, une blague entre nous qui d'habitude l'amuse, mais qui là ne l'a pas calmé. Il voulait tuer tous les affreux. J'avais du mal à l'apaiser. Il avait toujours été du genre nerveux.


Finalement, c'est Casanova qui a fait diversion.


« Faire pousser des fruits merveilleux, gorgés, juteux, en terrain hostile, c'est un peu votre style, à vous deux — il s'adressait à Héloïse, tout doucereux —, et, pour en revenir à des choses plus terre à terre, entre le bois raméal fragmenté, vos variétés adaptées à l'environnement où elles sont nées, et le reste, à la fin, vous allez pouvoir la sauver, votre Humanité.


Parlez pas de malheur ! », a murmuré Schopenhauer.



Amy a compris que Nietzsche, qui était plus ivre que mort, pouvait vite grimper dans les tours, elle a tendu son verre en disant : « Je suis sur les graviers : qui me ressert ? », une fois que je lui eus rempli de Vignes de l'Hospice, elle l'a vidé et s'est levée, seule, et a attaqué, toujours d'Otis, Try a little tenderness, un truc bourré de testostérone mais de la bonne, de la sensualiste en somme.

Quelque part sur les Zattere, les instruments sont entrés dans le mouvement, les uns après les autres… jusqu'à l'acmé.

« Try a little tenderness », c'était vite dit : Nietzsche n'était pas Gandhi.





.






.