Chère Anne,
Lorsque j’ai trouvé par
hasard votre très beau recueil Soliloquio en Blanco y Negro, j’ai
été tellement ému que j’ai voulu vous le dire tout de suite, tout en ignorant
tout de vous (mais, comme je vous l’ai écrit, depuis une certaine expérience,
je dis tout, sans attendre…) : en lisant votre poème, et puis en le
relisant à Héloïse — qu’il a beaucoup touchée — j’ai remercié le
« hasard objectif » qui m’avait mené à vous.
Et je suis
heureux de ne m’être pas retenu de vous écrire, la première fois — ainsi que je
l’aurais fait, sans doute, avant l’été 2010. Et je suis fier de vous connaître,
comme poète.
Tarde de otoño.Après-midi d´automne, que vous avez écrit en cette fin d'octobre 2012, est
un poème que seuls l’amour vrai, le cœur — c’est-à-dire, aussi,
l’aventure et la vie— ont pu faire naître — et l’on se dit que celui à qui il
s’adresse est un bienheureux homme, car bienheureux est celui qui est
l’amant, le compagnon et le « frère » d’une femme qui peut lui écrire
un tel poème d’amour — parce qu’elle le ressent, – parce qu’elle en a le génie
…
Alors que
l’époque fanfaronne, chez tous et partout, avec son ridicule bluff libertin
(néo-sadien de masse) ou son pipeau hédoniste en toc, quelques lignes où
brillent le désir vrai, la mélancolie, la joie, le cœur, l’aventure partagée,
le désir, l’abandon, le Temps souvent ensemble joui et contemplé, suffisent à
balayer et à renvoyer tout ce bruit et cette agitation prosélytes et
désespérés à leur néant.
Si vous me le
permettez, j’oserai dire que votre voix de poète détonne avec votre voix
sociale, si charmante — que je ne connais qu’à vous lire dans vos réponses aux
commentaires ; et c’est comme si une enfant délicieuse, frondeuse et
un peu timide en même temps, tout à coup, se mettait à chanter comme Billie
Holiday, ou comme la Callas — et l’on reste médusé… par cette voix profonde,
qui est la vôtre, et qui bien sûr dépasse celle que vous êtes le reste du temps
— et comme il se doit — avec votre politesse exquise, et bien élevée.
Cette voix, qui
s’élève et tranche tant d’avec le reste et les autres, c’est à cela, à mon
sens, que l’on reconnaît la grande poésie.
Donc, si vous
regardez bien, au fond de la salle, vous verrez, dans l’ombre, un homme et une
femme — des « afficionados », des « sensualistes »… — qui
attendent, sans impatience, le moment où le chant va de nouveau
s’élever…
Bien à vous,
Héloïse
Angilbert et R.C. Vaudey
Post-scriptum.
Merci, chère Anne,
d’avoir repris « le texte de l'Antédade » sur
votre blog : c’est un de mes préférés ; et il illustre parfaitement ce qui
fonde cette troisième forme du libertinage que j’ai qualifiée d’ « idyllique
», dont j’ai exposé les prolégomènes poétiques dans le Manifeste sensualiste.
Cette idée d’un
dépassement des deux formes précédentes du libertinage (d’abord « libre-penseur
au XVIIe siècle, puis plutôt « sexuel » au XVIIIe, pour le dire vite…) en une
troisième forme dont le Manifeste
marque le début dans l’histoire — au moins littéraire… et puisqu’il le dit… —
est quelque chose qui avait d’ailleurs aussi beaucoup impressionné Sollers,
lorsque nous avions relu le manuscrit, tous les trois, avec Héloïse, à une
petite table du « Café de l'Espérance », où nous nous étions retrouvés.
Cette vision implique
une longue plage de temps pour que soit dépassé, effectivement — et de cette
façon-là —, l’ère sadienne ouverte au moins dès le XVIIe siècle.
Cette affirmation d’un
troisième mouvement implique que d’autres poètes ont entrepris un voyage et se
sont engagés dans une aventure qui, partant du chameau cuirassé et lourdement
chargé d’interdits, et après être passés par les affres et les violences du
lion « nihiliste » — pour le dire comme Nietzsche —, leur ont permis de
trouver, au moins par moments, une forme accomplie de la maturité qui
retrouve les grâces de l’enfance — ce qui les amène tout naturellement à
peindre un autre tableau du monde et de l’amour…
Le Manifeste sensualiste ne dit pas autre chose ; il est la relation de
cette aventure, de ce voyage, et la manifestation de cette « passion
affirmative »… ramenée de cette course… qui est un peu autre chose, soit dit en
passant (considérable et affirmatif), que les routines transgressives et
mercantiles de l’art « contemporain », et, bien sûr, aussi, que les
redites de la philosophie du même nom…
“Poets
are the unacknowledged legislators of the world”, écrit Shelley, dans son texte
magnifique, A Defence of Poetry. Aujourd’hui, la plupart
des Occidentaux vivent dans le tableau sadien — plus ou moins "light"
— sans même le savoir et quelle que soit leur prétention à la liberté
philosophique, ou à l’originalité — voire à l’exception. Un peu comme on
a dit que nous vivions, dans « notre » monde « moderne » — de géométrie
froide —, dans le monde que les Cubistes avaient d’abord peint. …
Sade n’est bien sûr
qu’une figure emblématique — qu’un des « législateurs non reconnus » et extrême
— d’un mouvement utilitariste, libéral, de chosification de l’humain et
d’exploitation (et donc d’intensification et de débondement) de ses souffrances
refoulées — libérées sous la formes des pulsions secondaires destructrices et
/ou autodestructrices, marchandisées ; mais Sade est une figure significative.
D’où cette idée d’Antésade…
[…]
Tous nos textes en
ligne sont à vous… vous pouvez en disposer…
Bien à vous,
R.C. Vaudey
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