lundi 15 janvier 2018

ÉRATO — OUTRE-CIEL










ÉRATO




Qui est le plus vif
Du soleil dans sa brassée dorée
— Versée sans arrêt par la baie
Des violons et des hautbois de Vivaldi
Du colibri
— En vol stationnaire 
Face au mur de lierre
Des mésanges
— En plongée vers le tournesol
De la lumière
— Faisant rayonner les branches et les feuilles
De ce jardin d’hiver  ?
Qui est le plus vif
De tout cela  ?
Qui me laisse sans voix


Ou serait-ce le souvenir d’hier
Onde-fusée
Dressée
Profonde
Fière
Abandonnée
Puissamment ondulée
Moi ouvrant le bal
De notre priapée
Phénoménale-sentimentale
Du début à la fin
Si belle
Si aisée
Si parfaitement rythmée
Si follement accordée ?


Si je voulais chercher
J’en perdrais cette félicité
Donc, je ne cherche pas


« Chercher la raison
De ce qui vous fait pour ainsi dire léviter
Il faut l’éviter »
Dit d’ailleurs justement un vieux dicton
— Du Caucase
Qui frôle l’antanaclase


Les dictons ont parfois du bon




Le 13 janvier 2018
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018





Eustache Le Sueur
Les Muses Melpomène, Érato et Polymnie
(vers 1652-1655)








OUTRE-CIEL





Chère amie,


Nos recherches sur l'amour et le merveilleux prouvent que l’ascétisme n'est d'aucune utilité pour retrouver l’outre-Ciel appelé, selon les différents systèmes religieux, satori, illumination, extase, épiphanie etc. par cette expérience béatifique du silence et ce saisissement soudain par l’imprédictible et indicible expérience de la jouissance du Temps, à laquelle l’accord des puissances et des délicatesses réciproques et partagées, dans l'amour charnel, et, finalement, l’extase harmonique mènent bien plus sûrement et bien plus élégamment.




Personne ne m’en demande et je n'ai pas de méthode éducative à proposer à ce monde d’injouissants anesthésiés-enragés, tenus ou excités par des endoctrineurs endoctrinés et fanatisés dans lesquels j’inclus évidemment, et avec une mention spéciale, les adorateurs de la Sainte-Phynance : à vingt-cinq ans, je croyais à la nécessité de l’analyse : je persiste évidemment à penser que l'analyse est dans bien des cas nécessaire. Mais dans un monde qui offrirait des possibilités de créer des situations sensualistes, contemplatives, galantes et qui offrirait des modèles de ce genre. La question est plus que jamais à l'ordre du jour.

W. Reich, à son époque, le croyait aussi : d’autres que lui ont décidé qu’une deuxième Guerre Mondiale ferait mieux l’affaire.





Rappel



« La philosophie peu démontrée d'Héraclite a une valeur artistique plus grande que tous les théorèmes d'Aristote. » Nietzsche.

«  Il n'est pas de condition plus enviable ici-bas que celle des amants libres de contraintes, à l'abri de la critique, n'ayant pas à craindre la séparation, désireux de ne jamais se quitter, éloignés du vulgaire, faits pour s'entendre, pleins d'un réciproque amour.
Que Dieu leur donne l'aisance, une demeure, une vie paisible ! Que leur union se garde sur ce qui plaît à Dieu... » Ibn Hazm








ÉLOGE DE LA JOUISSANCE
ou
INCITATION
À
L’A-DÉBAUCHE











De la philosophie envisagée comme œuvre d'art




Tel pourrait être, en résumé, le titre du tableau que peint l'Avant-garde sensualiste.
Les “artistes” ont cependant pris soin d'éradiquer autant que faire se peut les herbes maléfiques de leur Jardin afin que leur tableau soit le plus aimable possible...

Réconcilier les sexes dans un libertinage heureux et “ravissant” est le but élégant que l'Europe offre, avec l'Avant-garde sensualiste en fin mot de l'histoire de son nihilisme et en dépassement de l'ère de la métaphysique du sado-masochisme , aux femmes et aux hommes de cette planète. Dont on se souviendra...









Réconcilier les sexes dans un libertinage heureux et “ravissant” : je croise une jeune femme de trente-cinq ans ; mon air élégant la fait se rapprocher de moi ; d’une chose à l’autre, elle en vient rapidement à se confier : elle veut un enfant ; elle ne croit pas en la stabilité de son compagnon, de quinze ans son aîné ; elle me dit : nous, les femmes, nous dépendons des hommes pour avoir un enfant (plus tard, je rapporte la chose à Héloïse : elle me répond tout à trac, telle un vieux bandit du Tch'an : oui, c’est le principe même de la reproduction sexuée… ) ; elle voudrait aller en Espagne pour se faire inséminer ; je lui dis que puisque le coït ne semble pas lui répugner et qu'elle n'est pas stérile, il est étrange qu’elle veuille faire un enfant avec la Technique ; je lui demande si elle aurait aimé, elle, ne pas avoir de père ; elle me répond de façon si affirmative que je comprends qu’elle a été violée par son père (elle ajoute, à demi-mot, son grand-père) ; je voudrais lui présenter des excuses au nom des hommes sentimentaux ; je m’abstiens quand elle me dit que son beau-père l’a réconciliée en partie avec le genre masculin ; elle me dit qu’elle ne veut pas que dans dix ans le géniteur irresponsable de son enfant vienne faire valoir ses droits.

Comment pourrait-elle comprendre l’amour contemplatif galant. Je ne lui en parle évidemment pas. La Technique « supplée »  au dépassement analytique difficile et douloureux des traumas terribles de l’enfance ; elle s’appuie sur la Séparation, bien réelle dans ce cas, celle existant entre les femmes et les hommes —, pour l’intensifier encore. Debord dans La société du spectacle : « Le système économique fondé sur l'isolement est une production circulaire de l'isolement. L'isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. »




À vingt-cinq ans, voulant mettre en place une alternative pratique à cette production circulaire de l’isolement à la critique de laquelle nous avons simplement ajouté depuis qu’elle était aussi et surtout une production circulaire de l’injouissance, nous pensions pouvoir créer des milieux parallèles où l’isolement bucolique, l’analyse reichio-primale et une forme de solidarité nous permettraient d’offrir des conditions d’épanouissement incomparables aux jeunes adultes, que nous étions, et aux enfants : ce monde et ce rêve ont explosé, et encore ne sommes nous qu’au début de l’explosion.

Qu’aurions-nous été : des sortes d’Amisch, immodestes, irréligieux et finalement aristocrates, cernés par les injouissants en furie.

Certains de ceux qui nous accompagnaient ont fini médecins, junkies, d’autres animateurs culturels et/ou profs de philo : nous, nous avons découvert l’amour contemplatif galant, dont l’ignorance aurait de toute façon gâché toutes ces entreprises.


Pourrais-je, aujourd’hui cette merveilleuse et indispensable découverte de l’amour contemplatif galant faite —, imaginer la réalisation de ce rêve ? Peut-être pour des gens qui seraient aussi et surtout des musiciennes et des musiciens baroques, des divas et des chanteurs dont chacune et chacun posséderait, bien isolée des autres, sur une propriété de plusieurs centaines d’hectares, sa gentilhommière l’abbaye de Thélème, dont j’ai parlé dans le Manifeste, servant de lieu de déploiement des fêtes musicales (clic), galantes et contemplatives, et de cadre de vie pour les enfants, les adolescents et tous ceux aimant la compagnie ; mais de toutes ces mains de poètes, de musiciennes, de chanteuses etc. lesquelles s’occuperaient de couper le bois ; et où ce beau monde pourrait-il se déployer ? Et pour combien de temps encore ?


De toute façon, l’extatisme galant reste pour la plupart inaccessible : on vient de voir pourquoi, avec l’exemple de cette jeune femme, qui me peine et pour laquelle je ne peux rien. Et aussi à cause de cette haine des sens et particulièrement de l’amour génital hétérosexuel qui imprègne la culture occidentale depuis Platon ; Platon qui a non seulement offert une conception dégradée de la contemplation (clic), compatible avec l’adoration et la subordination religieuses, mais dont La République a également fourni le modèle d’organisation hiérarchique et la sensibilité, pédérastique, qui ont structuré l’Église et son clergé, et dominé l’Europe pendant près de mille ans.


Lextatisme individuel, solitaire, lui, en tant qu’il s’enracine dans l’enfance de l’humanité et dans l’enfance individuelle est une expérience plus facile à retrouver et connue de tous les humains : on commence par être un être d’émerveillement et « aux anges » avant d’être sec sauf sévères traumatismes pré et péri-nataux, et les hommes, avant de se séparer de la nature et des femmes, et de les soumettre à leur délires d’injouissants qu’ils sont devenus par cette domination même, ont commencé par avoir un rapport d’amour et un sentiment d’identité avec le monde ; seule cette castration mystique, pour ainsi dire, due à la violence imposée au monde et aux femmes — que l’esclavagisme, le viol et les violences sexuelles, comme pratiques habituelles, ont encore aggravée, plus tard — les a fait passer d’un sentiment de puissance poétique, d’accord et d’identité avec le monde, à un sentiment de dépression et à une relation de soumission, de crainte envers des puissances « divines », nées de leurs projections névrotiques, projections névrotiques dues, donc, à cette castration mystique, à cette injouissance, et qu’inaugura le passage du stade de chasseur-cueilleur à celui d’éleveur.

« À la vue du chasseur, vue horizontale et égalitaire d'un monde peuplé d'esprits animaux que l'homme traite en alliés et en partenaires, succède une vue verticale hiérarchique d'un monde dominé par des instances supérieures qu'il convient de vénérer et d'implorer. S'il y a bien toujours échange avec le monde surnaturel, il ne s'agit plus d'un échange symétrique. Car ce n'est plus l'animal sur pied que demande l'éleveur, mais la pluie, l'herbe, la tranquillité qui lui permettront de garder l’accroît de son troupeau. Disposant désormais d'animaux domestiques qui peuvent lui servir de substitut, l'éleveur les sacrifie à ses ancêtres, tout en implorant leurs faveurs. C'est l'essor du sacrifice et de la prière. » [On se situe dans le cadre d'] « une relation non d'alliance mais de filiation, non horizontale mais verticale, non de réciprocité mais de subordination. » La chasse à l'âme. Roberte Hamayon

Ce sentiment d’alliance, d’identité muette et impatronisante avec le monde, c’est ce que retrouvent tous les poètes et tous les mystiques du monde, renouant ainsi le fil rompu de leur histoire personnelle et de l’histoire de l’humanité. Ce qui demeure, qui doit être exploré et, au moins en partie, déminé, ce sont les pulsions destructrices et auto-destructrices nées de cette castration poétique, mystique, tant individuelle qu’historique. Les pulsions destructrices et auto-destructrices, réactives, secondaires : ce que les religions appellent le diable.

L’extatisme galant, lui, est à venir. Ce n’est pas une expérience de l’enfance individuelle, peut-être de l’enfance de l’Humanité, si j’en crois ce que rapportaient les Trobriandais.

Les enfants ont une sexualité de lait (orale, anale, phallique, musculaire etc.) que conservent les injouissants adultes —, parce qu’elle correspond aux différents stades de leur développement physiologique et libidinal : certes, les vagues d’ondulations génitales existent chez les très jeunes enfants des deux sexes mais l’expérience génitale elle-même (la douceur et l’impétuosité du désir d’être pénétrée et de pénétrer, l’extase harmonique et les éjaculations mystiques accordées n’appartiennent pas à l’enfance. Mais à la femme et à l’homme adultes. (voir le petit film à la fin du texte, ici )

Bref et nous avons toujours insisté sur ce point qui nous parait être ce qui constitue la spécificité de ce que nous avons appelé les Libertins-Idylliques, en tant qu’héritiers du meilleur de l’histoire de l’amour, de la poésie et aussi de la mystique européennes , nos contemporains, comme nos prédécesseurs, retrouveront toujours, et encore pour un bon moment, plus facilement ce sentiment de plénitude et d’identité avec l’outre-Ciel au travers des différentes activités solitaires qui peuvent y mener qu’à travers l’amour charnel : des millénaires de patriarcat sado-masochiste rendant la rencontre charnelle, entre les hommes et les femmes, difficile, voire impossible, empoisonnée qu’elle est par la duplicité et le masochisme féminins, la jobardise et le sadisme masculins, l’infantilisme sexuel et sentimental des deux sexes, à quoi s’ajoute le fait que l’esclavagisme spectaculaire-marchand et la domination-destruction de la nature par l’injouissance font que les unes et les autres ont d’autres soucis et d’autres problèmes à régler, — quand c’est malgré tout le seul qui devrait les intéresser.


 
Vous avez raison : je suis sûrement le contemplatif le plus querelleur, mais j’ai une excuse : mon maître en la matière fut Lin-tsi que je lus à vingt ans (Debord n’était pas tendre non plus). Que vous dire ? Le mysticisme catholique ecclésiastique aime le martyre, hystérique, souffreteux etc. Il lui a manqué des personnalités comme celle de Lin-tsi, justement, plutôt prêtes à bastonner les discursistes qu’à « souffrir le martyre de Jésus-Christ » souffrir le martyre n’étant pas un programme implanté dans le logiciel du Tch'an ; Lin-tsi, donc, même si lui-même et ses amis n'étaient bien évidemment pas assez galants pour un Français de ma trempe. Pour le reste :

L'angélisme des quiétistes m’exténue.

Les ascèses des gymnosophistes, hindous (sadhu) ou musulmans (fakirs), m’inquiètent et m'intriguent ; m’amuseraient, si elles ne m’attristaient.

La souffrance et le masochisme sous-jacents chez Simone Weil me font de la peine.

La querelle entre Fénelon et Bossuet, qui aboutit au « crépuscule des mystiques » dans l'aire catholique, m’intéresse : l'oraison de silence cédant devant l'oraison discursive et laissant la place aux injouissants spiritualistes torturés (dont Pascal reste le prototype), ramène étrangement aux premiers temps historiques de la perte de l’outre-Ciel, c’est-à-dire de la perte de la jouissance du Temps.

Les conflits entre banquiers puritains (qui, à défaut de jouissance amoureuse, poétique ou contemplative, cherchent le « salut » ((pour leurs structures caractérielles dépressives)) dans le travail))), alliés aux banquiers usuraires (qui, à défaut de jouissance amoureuse, poétique ou contemplative, cherchent le « salut » ((pour leurs structures caractérielles dépressives)) dans l’accumulation))) contre les tenants, romains, du rigorisme religieux anti-sensualiste, prêchant l'abstinence et pratiquant, aux yeux des puritains, le vice, ces conflits qui mènent toujours le monde ont pu, une fois cette défaite des mystiques consommée, se poursuivre sans encombre.


Les Libertins-Idylliques, les Contemplatifs Galants peuvent être vus comme une résurgence, bien plus raffinée, bien mieux informée (au moins sur les raisons inconscientes d’un certain nombre d’attitudes significatives des uns et des autres), éminemment plus voluptueuse, évidemment, de ce courant que j’ai appelé le courant du « grand libertinage », celui des mystiques, des Libertins-Spirituels, de Maître Eckhart, de Sainte Thérèse d’Avila, de Saint Jean de la Croix, de Madame Guillon et de Fénelon, de ce courant de l’extatisme qui est toujours anti-totalitaire et anti-hiérarchique ce que Bossuet avait finalement compris , avec ce que cela implique : un mysticisme toujours un peu christique, tout à l’opposé de ce que prône La Fable des abeilles, anti-capitaliste et anti-petit-libertinage (petit-libertinage que Sade a porté à l'incandescence littéraire), bref, une forme suprême de la jouissance, farouchement indépendante, parfois d’inspiration patricienne (Chevreuse, Guillon, Fénelon et nous mêmes), parfois d’inspiration plébéienne et communautariste.



Dans le cours de la guerre des sexes qui domine le monde, et même qui domine toutes les autres guerres en cours, qu’elles soient de classes, de races ou de religions dans la mesure où toutes les classes, toutes les races et toutes les religions, qui s’opposent, s’opposent déjà, dans leurs propres rangs, toutes (prolétariat-sauveur-du-monde inclus), d’abord aux femmes , dans le cours de cette guerre, donc, dont les causes remontent à la fin du Mésolithique, la découverte de l’amour contemplatif — galant est très certainement anecdotique — sauf pour nous —, d’autant plus (mais quand bien même… ) que nous avons été, dès le début, très clairs avec nos éventuels sectateurs :


JEUNES GENS, JEUNES FILLES
Quelque aptitude au dépassement, au jeu
Et à l’amour abandonné.
Sans connaissances spéciales.
Si intelligents ou beaux,
Vous pouvez donner un sens à l’Histoire
AVEC LES SENSUALISTES.
Ne pas téléphoner ; ne pas se présenter.
Vivez, aimez, écrivez, créez.




On peut trouver un public pour l’hédonisme, le masochisme, la méditation transcendantale, le zen ; le pessimisme le plus noir, la mort en martyr ont leurs adeptes aussi obséquieux que malheureux, de même que le nietzschéisme de gauche et même celui de droite, mais on ne peut pas trouver un public pour le contemplatisme — galant ; ce qui, dans une époque aussi ignoble, au sens premier du terme, est rassurant : j’imagine les placards que nous allons bientôt faire imprimer :


Née de la rencontre d'Héloïse Angilbert et de R.C. Vaudey, l’Avant-garde Sensualiste est un ensemble d’art anacréontique cultivant un contemplatisme — galant totalement unique.
Deux solitaires reconnus, nourris du meilleur de l’Europe, exposent les résultats de leurs recherches sur l’amour et le merveilleux, et, bien plus encore, mêlent leurs créations contemporaines aux collaborations diverses (danse, théâtre, déclamation...).

Invité par les plus grands festivals (Aix-en-Provence, Ambronay, Saintes, Utrecht, Innsbruck… ), l’ensemble a réalisé plus de cinq cents évènements à travers le monde, de Londres à Washington, de Jérusalem à Rome, de Vienne à Madrid.


Ce sera très beau à voir, mais je crois que notre public ne pourra être constitué que des personnages des fictions cinématographiques un peu fleur bleue, quelque part sur la route de Madison.

C'est d'ailleurs tout le problème : celles et ceux qui vivent vraiment l'amour ont autre chose à faire que de s'intéresser aux représentations que d'autres en donnent ; et celles et ceux qu'il a toujours ignorés ne s'intéressent pas davantage à ce qu'on en dit.




Avec mes respectueux hommages,



R.C. Vaudey




Le 14 janvier 2018   

Correspondance d'un Libertin-Idyllique 


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