mercredi 30 décembre 2015

L'amour contemplatif — galant ?… L’Éden, sensiblement.…










R.C. VAUDEY

 Poésies III




Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.  








Vrai silence


Ce qui fait que, dans l'amour contemplatif galant, les amants ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils atteignent au vrai silence.


Éden


L'homme et la femme sensualistes dans l’amour charnel se laissent conduire, là où l'homme et la femme du commun veulent conduire, — ou être menés ; et pendant que leur esprit ne tend plus à aucun but, leur cœur les entraîne insensiblement à l’Éden.



Goût de l'amour


L'attachement ou l'indifférence que les hommes ont pour l’amour n'est qu'un goût qui leur vient de leur santé émotionnelle — qu’ils tiennent elle-même de leur vie — dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des couleurs.


Mépris de l’amour


Le mépris de l’amour est chez l’injouissant contemporain un désir caché de se venger de l'injustice de la fortune par le mépris de ce bien dont elle le prive; c'est un secret pour se garantir de l'avilissement de sa misère charnelle et affective; c'est un chemin détourné pour garder une considération de soi-même qu'il ne peut avoir par les richesses de sa vie sentimentale.


Le caractère


Le caractère n’est pas, comme on le croit encore parfois, le développement des qualités individuelles premières, sensibles et poétiques, mais bien leur décomposition et leur refonte entière. C’est un second édifice, bâti avec les décombres du premier dont on retrouve parfois les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe à un être que l’on croyait avoir été totalement cuirassé par la souffrance et l’adversité. C’est comme un fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus.



La grâce


La grâce de la jouissance amoureuse est au corps ce que la contemplation qui la suit est à l'esprit.




 Société de l’injouissance


En général, si la société n’était pas une « Société de l’injouissance », tout sentiment simple et vrai ne produirait pas l’effet qu’il produit. Il plairait. Mais il amuse et il irrite. Cette dérision et cette irritation trahissent l’injouissance dans cette société.



Des jugements


Souvent les assertions sensualistes commencent par paraître ridicules dans la première jeunesse, et, en avançant dans la vie, on comprend pourquoi elles sont justes ; elles ne paraissent plus absurdes. On s’aperçoit alors qu’elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et qu’elles sont jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n’en ont lu que quelques pages.
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Plaisants et des malfaisants


On comprend vite et sans peine que la vie a fait des aimables et des vicieux : il n’y a point de siècle et de peuple qui n’aient produit des plaisants et des malfaisants, en quantité — inversement proportionnelle.




Infortunes de la perversion


Le pervers prononce en secret : je suis chargé de l’infortune de la vertu ! et il joue de la cruauté qui l’excite sans jamais le contenter.





Phantasmes


Les phantasmes et les obsessions ont une raison et un propre intérêt, qui fait qu’il est dangereux de les ignorer, et qu’on doit s’en soucier — pour en trouver si possible la cause — lors même qu’ils paraissent déraisonnables.




Souffrances sexualisées


Les injouissants contemporains ont plus de souffrances sexualisées que de désir de vraie volupté; et c'est toujours pour se soulager de ce prurit qu’elles leur donnent qu’ils imaginent ou réalisent des choses innommables, — en vain.




Fureurs et addictions


Les phantasmes se nourrissent dans les souffrances refoulées, et deviennent fureurs et addictions, ou ils cessent, sitôt qu'on passe de l’inconscience réprimée à la conscience abréagiec’est-à-dire celle qui suit le revécu émotionnel autonome. Et pour peu que la vie vous fasse grâce.




Démentir les défauts que nous donne notre histoire


Le caractère prend les bonnes ou mauvaises qualités des situations et des relations par où il passe, et certains peuvent remercier leur enfance, pour y avoir rencontré une plus favorable étoile. Il n’y a point de caractère, si aimable qu’il soit, qui n’ait quelque défaut acquis que ne censurent ni la raison, ni la précaution. C’est une victoire d’homme sensible et conscient de corriger, ou du moins de faire mentir, l’autorité de ces défauts. L’on acquiert par là le plaisir d’être neuf à soi-même, pour ainsi dire, et cette exemption de ce défaut habituel est d’autant plus estimée que personne ne s’y attend. Il y a aussi des défauts de famille, de profession, d’emploi, et d’âge qui, venant à se trouver tous dans un même sujet, en font un monstre insupportable, si l’on ne les prévient de bonne heure.




Sensibilité et jouissance


Lune a autant d’importance que l’autre a de fulgurance. La première sert durant la vie, et la seconde la magnifie. L’une résiste à la négativité, l’autre jaillit dans l’habituelle hideur du monde. La sensibilité se désire, et se refait quelquefois avec l’aide des amitiés, des amours, ou de la grâce de la catharsis ; la jouissance se gagne à force d’abandon et de sentiment. Le désir de la sensibilité naît d’un goût pour la poésie vécue — et réciproquement. La jouissance fait de l’homme un dieu, une histoire d’amour : elle va toujours par les extrémités du triomphe du laisser-faire prodigieux des grâces corporelles et sentimentales — et de la contemplation qui le suit.




L'amour contemplatif galant, forme apothéotique de la poésie et de la volupté


Le libertinage idyllique est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu'il ne tend qu'à retrouver et à conserver la douceur et la poésie qui nous appartiennent dans l’enfance — et que nous avons raisons de croire nous appartenir — tout en les menant à leur apothéose, — sans laquelle elles seraient inaccomplies ; — au lieu que le libertinage sadien ou masochien est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres ou le sien propre.




Fréquenter ceux de qui l’on peut apprendre


Les années de formation doivent servir non pas tant d’école d’érudition que d’école de délicatesse. Dans ces années, il faut choisir ses maîtresses, assaisonnant le plaisir de découvrir l’amour à la joie de s’en laisser instruire. Entre amants la jouissance doit être réciproque. Ceux qui jouissent sont payés du jouissement qu’on donne à leurs extases ; et ceux qui s’extasient, du même bonheur qu’ils reçoivent de l’autre. Notre intérêt propre nous porte à nous abandonner à la jouissance. L’homme sensualiste lit les bons poètes, dont les livres sont plutôt les théâtres des apothéoses du laisser-faire des grâces corporelles et sentimentales que les palais de la vanité ithyphallique ou ithyvulvique, ou les décombres de son contraire.




Préalable


Même si ce n'est pas et de loin un préalable suffisant, l'Humanité ne pourra envisager d'être heureuse que le jour où le dernier trader aura été pendu avec les tripes du dernier festiviste-consumériste contemporain.




Oracles


Il y a des hommes qui, outre qu’ils sont eux-mêmes des oracles qui instruisent autrui par leur exemple, ont encore ce bonheur que leur cortège est une académie de la galanterie, de la délicatesse et de la grâce.




Happy few


Aujourd’hui, si une pensée ou un ouvrage n’intéressent que peu de personnes, cela plaide en leur faveur, mais un livre de moi, connu de vous et de quelques-uns de vos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux...









Le 21 juin 2014






Post-scriptum



Cher ami,


C'est en lisant sur le site d'un excellent écrivain dont j'ignore le nom puisqu'il ne le donne pas — dont je goûte la langue précise et fluide, et toujours parfaite, mais dont, pour le reste, tout me sépare — un remarquable texte de Thomas Bernhard sur le rôle que jouent les « procréateurs » dans la production civilisationnelle de ce que j'ai appelé l'injouissant et que Bernhard, lui, compare à un animal : « Nous n'avons affaire qu'à des animaux mis bas par leurs mères et non à des humains... » , texte tiré de L'Origine, que j'ai repensé à L'amour contemplatif — galant ?… L’Éden, sensiblement… et au : « fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus. » .

L'injouissant, c'est cet être anéanti et détruit dans les trois premières années de sa vie (la suite ne fera que confirmer, plus ou moins dramatiquement, cela) par ses « procréateurs », et que l'on voit, avec le début de l'Histoire et l'apparition de l'esclavage, se répandre comme une peste sur le monde, voulant partout imposer ses goûts de brute, hier bigot féroce et avaricieux, aujourd'hui libertaire-pubertaire et consumériste fanatisé non moins enragé, demain re-bigot toujours aussi féroce, — brute par ailleurs toujours assurée du bon droit de ses goûts de barbare, quels qu'ils soient, mais par contre toujours incapable de ce simple et douloureux constat que fait ici Bernhard.

Je le dis d'autant plus facilement que c'est sur la base de cette même analyse, de ce même constat, et de rien d'autre, qu'à vingt ans nous avons engagé l'exploration primale — que je ne crois pas incontournable de cette misère individuelle, exploration qui aura finalement duré six ans.

De sorte que le libertinage idyllique, l'amour contemplatif — galant, est ce qui résulte de cette tentative de libération de ce qui avait été recouvert par la souffrance qui, on le sait, transforme toujours, plus ou moins totalement, l'or en plomb, les grâces et les béatitudes poétiques de la première enfance en barbarie ; — et pour une sensibilité vraiment humaine, telle que celle que manifeste Bernhard ici, la barbarie est partout.


Porte-toi bien,


R.C. Vaudey


Le 30 décembre 2015


Au cas où le lien ne fonctionnerait pas, ou plus, voici le texte de Thomas Bernhard, copié tel quel sur le site dont je parlais : Nos consolations

Je n'en ai pas vérifié le détail mais la tenue de l'auteur de ce blog me laisse penser qu'il est bien entendu conforme et sans coquilles.

Nous sommes procréés mais non promis à l'éducation. Avec toute leur stupidité nos procréateurs agissent contre nous après nous avoir procréés, ils agissent avec toute la maladresse qui détruit un être humain. Dès les trois premières années de sa vie ils ruinent tout chez un nouvel être humain dont ils ignorent tout, sauf, à supposer qu'ils le sachent, qu'ils l'ont fabriqué inconsidérément et irresponsablement et ils ignorent par là qu'ils ont commis le plus grand des crimes. Dans une ignorance et une bassesse complètes, nos procréateurs il faut bien dire nos parents, nous ont mis au monde et, une fois que nous sommes là, ils ne réussissent pas à en finir avec nous. Toutes leurs tentatives pour en finir avec nous sont des échecs, ils abandonnent de bonne heure la partie mais toujours trop tard, toujours à l'instant où ils nous ont détruits depuis bien longtemps car c'est dans les trois premières années de la vie, les années décisives de la vie, dont cependant nos procréateurs faisant fonction de parents ne savent rien, ne veulent, ne peuvent rien savoir parce que durant des siècles tout a toujours été fait pour favoriser cette ignorance qui est la leur, c'est donc dans ces trois premières années que nos procréateurs nous ont détruit et anéantis avec cette ignorance, toujours détruits et anéantis pour toute notre vie. Il est absolument vrai que dans le monde nous n'avons affaire qu'à des êtres humains détruits et anéantis dans leurs premières années par leurs procréateurs ignorants, bas et peu éclairés, qui font fonction de parents, anéantis pour toute leur vie. Toujours le nouvel être humain est mis bas par sa mère comme un animal et toujours traité comme un animal et conduit à sa perte par cette mère. Nous n'avons affaire qu'à des animaux mis bas par leurs mères et non à des humains, des animaux qui, dès leurs premiers mois et tout d'abord dans leurs premières années, sont détruits et anéantis par toute l'ignorance animale de ces mères qui sont les leurs mais sur ces mères ne pèse aucune responsabilité parce qu'elles n'ont jamais été éclairées, la société a d'autres intérêts que celui d'éclairer. La société ne songe nullement à éclairer et, dans toutes les conditions, dans tout pays et dans toute forme d'Etat, les gouvernements sont intéressés à faire en sorte que la société qu'ils gouvernent ne soit pas éclairée car s'ils éclairaient la société qu'ils gouvernent, il ne faudrait pas beaucoup de temps avant qu'ils soient anéantis par cette société qu'ils auraient éclairée…

Thomas Bernhard, L'Origine, trad. Albert Kohn, Gallimard

 

 

 

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