mardi 31 janvier 2012

Nous ne voulons rien d'autre que la joie...

 King Fisher 

… Le soir, la nuit, la canicule
On boit du vin chilien
Confit comme du sucre d'orge
Et de la bière hollandaise
Fraîche comme de la Kingfisher
On écoute Otis Redding
Pour rire
Et l’on rit
(I've been loving youCigarettes and coffee...)
Bon comme la théorie situ de l'époque
Où vous n'étiez pas née

On esquisse un slow
Pour rire
Et on ne rit plus
On se poursuit dans le parc
On s'embrasse
Avec
“Love and emotions”
Et Redding continue
Et nos rires
Et nos émotions avec

La nouvelle carpe est en or
Massif
Flamboyant
Notre amour aussi…


Le 29 juillet 2005.



Journal d'un Libertin-idyllique. (Illuminescences) 2004-2005.






On a réécouté Cigarettes and coffee : les derniers mots font — pour des amants — tout le programme : We don’t want nothing but joyNous ne voulons rien d’autre que la joie
Parfait, pour des amants…

Sinon, repris par plusieurs, on imagine d’ici le mot d’ordre… les banderoles… la déconvenue des usuriers et des camelots… s’interrogeant, tout penauds : où sont nos camés ?...

vendredi 27 janvier 2012

L'Éther le bleu la pulsation






Vous m'avez laissé la langue pendante
Après les pourlèchements —
Ébahi éberlué confondu
Les yeux clos n'en pouvant plus rien voir
Mais tout vivant dedans
Éblouissamment
Fantastiquement
Dans l'incroyable délectation
De votre con fondant
S'ouvrant en sphère et me saisissant
À la base du fût de cet arbre très étonnant
Qui plonge ses racines
Pour une part
Du plus loin de mon cerveau jusqu'à chaque extrémité de tout mon corps
Incandescent
Et qui de l'autre
Se ramifie
Dans chaque cellule de votre corps
Iridescent —
À la base donc du fût de cet arbre si étonnant
Que nous formons
Ce doit être ce qu'on appelle L'Arbre de Vie ou encore L'Arbre de Vit —
Et qui pulse
L'incroyable vivant
Méduse nous médusant
Dans l'immense océan
Dans lequel toujours nous baignons
Qui est l'eau le bain nous le mouvement la danse le divin la jouissance du Temps le Temps jouissant rien tout l'indicible ce que je dis en ce moment le battement des ailes des papillons le souffle
De l'Éther bleu la pulsation
L'Éther le bleu la pulsation
L'Éther le bleu la pulsation
Le blanc et l'or
Ma main qui n'est pas ma main posée sur votre nuque en caresse
L'infinie douceur du monde nous enchevêtrant
Tandis que pulse profondément d'une force incroyable
Délicieuse
Et qui d'un même mouvement nous broie et nous déploie
Arc fabuleux et extraordinaire concélébration nous aspirant
Réinventant ainsi
Un perpétuel mouvement —
L'arbre de vie que nous formons
S'enracinant gloutonnement
Dans la pulsation du Grand Cœur du Temps


Ce n'est rien…


Nous y sommes…


C'est la perpétuité…


C'est


La boucle émerveillante


De l'Infini…


La perpétuité…









Le 28 juillet 2003.






 Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2002-2003





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jeudi 19 janvier 2012

Des illuminations aux illuminescences





Historique de l’expédition :
 (La carte du tendre)






Nous sommes partis de là...




Sensation


Dans les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.


Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.




Mars 1870.










Des fleuves de sensations...
(Aurore...)


Je suis revenu mais je n'oublierai pas
Des piliers plus que d'or
Juste devant moi
Un village de conte
Des voiles d'ouate
Qui s'en arrachent
De grands oiseaux sur des pierres
Lisses et miroirs à la fois
Tous ensemble qui s'envolent
Et se détachent sur un incendie de ciel,
Une forêt, noire,
D'un autre âge qui veille


4 h et demie je ne suis plus là


La Lorelei juste devant moi
Ne saura pas
Jamais
Et les reflets hallucinogènes du monde dans son dos
Dans ses mille cheveux
Et le poids de son corps sur moi


Des fleuves de sensations
Nouvelles
De la mer
Se déversent
En moi.


Juste retour.






(Binz. Plage de la “Freikörperkultur”;
à l’aurore
... )






Des illuminations aux illuminescences.


Nous sommes donc partis de là... avec cette capacité intacte à l’illumination qu’ont parfois encore les adolescents (à quinze ans et demi...) que n’ont abîmés ni l’alcool, ni les drogues, ni les orgies ordurières, ni les “romances” kitschs et délétères ; et que les routines obsédantes du monde n’ont pas encore saisis. Ni les identifications sociales.


Nous sommes partis de là... et, pour au moins l’un d’entre nous, exactement au même âge que celui qui avait écrit ces vers – presque jour pour jour.
Ni plus ni moins.


Nous sommes partis de là... du mirifique éveil au monde où l’on ne parle pas, où l’on ne pense rien mais dans lequel l’amour infini vous monte dans l’âme ; et, grâce à Rimbaud, en toute connaissance de cause – privilège des poètes français...


Cet éveil miraculeux au monde nous lui avons été, nous lui sommes, toujours, fidèles ; il ne nous a jamais abandonnés ; nous ne l’avons jamais perdu.


C’est la base de notre aventure ; et si l’on ne comprend pas cela, on ne comprendra rien à ce que déploient les sensualistes – aujourd’hui. Ni à leur désaveu des sociétés, de leurs “penseurs” et de leurs “histoires”.


Dès ce départ, nous voulions, nous aussi, aller bien loin, “comme un bohémien” – ce qu’il nous a fallu imposer au monde qui avait d’autres projets pour nous, et qui ne l’entend jamais de cette oreille (mais a-t-il seulement des oreilles ce pauvre monde ? Est-il seulement ?)


Toutefois, ce que nous voulions, par-dessus tout, vraiment connaître, c’étaient cette union et cette jouissance amoureuses de l’homme et de la femme, que Rimbaud dans ce poème présentait intuitivement, mais avec raison, comme le lieu et la formule suprêmes où se révèle l’amour infini qui vous monte dans l’âme, lorsque l’on ne pense plus rien et que l’on va, dans ce monde, libre et sans buts ; le lieu et la formule étalons, à l’aune desquels se jugent toutes les autres illuminations poétiques (“heureux comme avec une femme”).


Il s'agissait de trouver cette jouissance avec l'autre sexe ; pour nous, la femme.


Il s'agissait donc de trouver ce qui est par-delà l’éveil, au-delà des mots ; par-delà l'éveil à la beauté sans âge du monde qu’offre la nature – qui nous possédait déjà, par éclairs ; par-delà ce qu’avait noté, par exemple, le haïku. Dont l’auteur d’une “anthologie-promenade”, en français, signalait, bien avant nous, la pauvreté amoureuse-voluptueuse.
La rencontre, l'appariement des sexes opposés, et la divine ardeur des sens, loin, bien loin, comme des bohémiens, par la Nature, voilà ce qui fut, dès l’origine, notre Graal. Au-delà  du satori “naturaliste...”


Mais ce qui fait des sensualistes – et pour parler comme Lin-tsi – des “pionniers d’avant-garde” contre, d’une part, la folie rageuse du caprice névrotique souffreteux de l’injouissant contemporain, pervers polymorphe qui s’emporte dans la pensée techniciste et que la pensée techniciste emporte avec elle encore davantage, et, d’autre part, contre les réactions passéistes “spiritualistes”, y compris celle que peut représenter la fuite dans “l'éveil”, plus ou moins schizoïde, à la nature, c’est ce que nous avions appris également de Rimbaud qui écrivait encore :


La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, – jusqu’ici abominable, – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi !”


Le mouvement, l’expansion, la création, le jeu, la rencontre et la reconnaissance des êtres avec, par-dessus tout, l'amour, l’amour charnel, comme forme supérieure d’accession à l'ouverture du Temps poétique et à la contemplation, voilà ce que nous recherchions. Ce que nous avons trouvé. Ce que nous offrons au monde.


Mais, à bien considérer les choses et le mouvement du monde, on s'aperçoit sans trop de peine que c'est aussi ce que recherche l'époque tout entière, ce qui est au programme “musical” de cette saison-ci, en quelque sorte : “percer à jour le drame de la conscience humaine afin d'apprendre à reconnaître pour les détruire tous ses ennemis intérieurs” pour pouvoir trouver, enfin, par-delà l'ancestrale Séparation et l'ancestrale guerre des sexes, la jouissance du Temps et de la vie ; ce qui correspond, dans le même mouvement, à trouver la clef des champs et des chants possibles d'un déploiement poétique.
La lumière.
L'aurore pour de nouveaux siècles de Lumières.
À venir.


De toute façon, c’est à la pensée occidentale, celle qui a produit le XVIIIe siècle français, que revenait le privilège de poser et de résoudre la question du rapport voluptueux et égalitaire entre les hommes et les femmes, et du  dépassement de l’éternelle guerre des sexes ; de liquider cette question du dépassement, d’une part, du néo-matriarcat — qui progresse régulièrement depuis quelques décennies et tente de nous préparer le même monde absurde et “désenchanté” mais “fonctionnel” et régenté cette fois – “en douceur” ou “en violence” bien castratrices – par des pondeuses, le plus souvent anciennes agitées de la misère sado-masochistement sexualisée... — dominé par cette vieille folie des femmes du patriarcat — résultat de leur assujettissement à la folie des hommes ; et donc de leur castration à la volupté et de leur injouissance consécutives — faite de manipulation narcissique de l’enfance, de régression dans l’analité sadique, de masochisme pleurard et vengeur, d’hystérie spirite, et, d’autre part, du patriarcat — résultat de la folie des fils, des frères et des maris des premières – rendus fous par, entre autres choses, la folie de leurs femmes, de leurs sœurs et de leurs mères – et faite de manipulation narcissique de l’enfance et du reste, de régression dans l’analité sadique, de masochisme théâtral et vengeur, et donc de leur castration à la volupté et de leur injouissance consécutives —, patriarcat qui, lui, a bientôt fini de transformer cette planète en un charnier et une poubelle invivables : la fameuse “poubelle de l’Histoire”...


Supériorité française selon Céline : “... le marivaudage, croyez-moi, est notre bien ultime aimable clef !... Amérique, Asie, Centre-Europe ont jamais eu leurs Marivaux... regardez ce qu'ils pèsent, éléphantins ! balourds maniéreux !....” (D’un château l’autre).




Avant-garde Sensualiste 3. (Janvier 2005-Juin 2006)








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dimanche 15 janvier 2012

RIEN... VRAIMENT...




Vous me saisissez au cœur et au corps…
Rien…
Vraiment…
Ne peut se comparer aux subjugations
Ô subjugations
De l'étreinte exclusive
Où m'entraîne en vous tout mon amour aimant


C'est l'attraction irrésistible
Bel amour –
Du haut en bas de tout mon corps…
C'est un pur saisissement


Rien dans la sensation
Rien
Vraiment
Aucune des excitations
De ce que l'on nomme le sexe
Ni aucune de toutes les ivresses
Et il n'en est presque aucune que je ne connaisse –
Il n'est rien
Qui se puisse comparer à ce bouleversement
À cet emportement de tout
Qui me pénètre et m'emporte
Quand à votre instance je vous pénètre et que nous emportent
L'ardeur exquise et divine
L'ivresse délicate et profonde
Des profondeurs et des cimes
Le long cheminement
Me défaisant
Dans la sphère liquide où respire et palpite
L'or du Temps


Nous accédons à cet Intense
Toujours nonchalamment…
Le grand calme de notre vie
Dans ces après-midi
Nous voit aller tranquillement
Vers ces extases mirifiques
Ces fabuleux anéantissements
Ces prodigieux éblouissements


De l'or du Temps
Nous avons vraiment trouvé la mine
Et nous nous y promenons à l'envi...
Négligemment…


Partout ailleurs le monde expire
Du souffle blême et méphitique
Des vieilleries historiques
Et des inaccessibles solitudes rageuses
Aux désespoirs aguichants
Et des gestes vides et séduisants
En attraction ou en répulsion
Des spectateurs
« … Comme des suppliciés que l'on brûle
Et qui font des signes sur leurs bûchers… »
Et ils s'enfoncent dans la terreur et la mort
Les tourments la souffrance le mauvais sort
La famine ou la misère de tout
Boulimiques…


Pourtant
Le monde est une pure extase
D'amour tendre et incandescent
Et nous y accédons sans y penser davantage


Et tout commence par un baiser
Ardent










 Le 21 avril 2002.


Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2002-2003

jeudi 12 janvier 2012

Le génie de l’allégresse voluptueuse




LE PROGRAMME HORS DU COMMUN. (Suite)




Voix 1 :


Mais qui sont donc ces sensualistes qui dans un tel enfer parlent de la “sexensualisation” du monde?


Rimbaud :


Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l’éducation
Des races, des classes et des bêtes sur ce Vaisseau
Repos et vertige
A la lumière diluvienne
Aux terribles soirs d’étude.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Les sensualistes reviennent – pour ce qui est de la question de cette présence-absence “poétique” au monde, “où l’on ne parle pas, où l’on ne pense pas” – à une forme de pragmatisme sans affaires tel qu'on le trouve parfois exprimé chez les anciens Chinois ; mais ce qui dérange le plus dans la façon qui est la leur c'est que non seulement ils affirment que cette affaire-là est une histoire sans paroles, qui s’offre ou ne s’offre pas – et à laquelle rien ne prépare vraiment : ni l'étude des traités, ni les contorsions physiques, ni les longues méditations (ce qui chagrine déjà beaucoup de monde...) –, mais qu'en plus, non contents de rejeter l'ascèse (ce qui met hors d'eux les souffreteux masochistes... et qui ne l'est pas un peu) et de se moquer des exégètes (ce qui a le don d'exaspérer ceux qui trouvent là un moyen d’occuper le mauvais temps ou de libérer un peu de ressentiment... et qui n'en a pas un peu), ils prétendent tout au contraire que si quelque chose peut bien amener le poétique à vous saisir, ce serait plutôt le génie de l’allégresse voluptueuse, l’expérience de la beauté et de la volupté, de l'insouciance et de la légèreté, si possible amoureuses, l'idylle, telle qu'ils l'entendent, la construction heureuse des situations, et tout ce qui y prépare ou les permet ; bref, pour presque tout le monde, sectateurs de l’Ouest ou de l’Est, de l’Europe, de l’Orient ou de l’Extrême-Orient : le scandale et l’abomination !


Rimbaud :


Eux chassés dans l’extase harmonique,
Et l’héroïsme de la découverte.


Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,
Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche
Est-ce ancienne sauvagerie qu’on
pardonne ? –
Et chante et se poste.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


En attendant le coup de grâce qui clôt le bec et laisse sans paroles et sans pensées, perdu dans la source profonde, et puisqu'il faut bien s'occuper en attendant l'ouverture du Temps poétique, les sensualistes laissent les uns à leurs exercices, les autres à leurs études, d'autres encore à leur ivresse profonde, et, pour leur part, c'est dans le jeu léger ou ardent qu'ils aiment à se laisser surprendre. 
Lin-tsi et Casanova, Tchouang-tseu et Nuage-Fou, Nietzsche et Rimbaud (qui donne le “la” et le “”) ! Voilà le cocktail, my dears !


Les Upanishads :


Si quelqu'un ne voit rien d'autre en dehors de soi-même, n'écoute rien d'autre, ne connaît rien d'autre, voilà la grandeur ; si quelqu'un voit, écoute, connaît quelque chose d'autre, voilà la petitesse...
Dans notre monde on appelle grandeur l'abondance de vaches, de chevaux, d'éléphants, d'or, d'esclaves, de femmes, de champs, de terres. Mais ce n'est pas cela que j'entends, ce n'est pas cela que j'entends parce qu'alors une chose toujours se fonde sur l'autre...
"... La grandeur, le bhu-man, se découvre en soi-même, dans le pivot intérieur de la vie."
Cette grandeur est tout ce qui existe... Celui qui pense ainsi, médite ainsi, connaît ainsi... celui-là est le seigneur absolu. Il peut tout ce qu'il veut dans tous les mondes. Ceux qui pensent autrement, sont dépendants et voués aux mondes qui périssent.


Debord :


Rien n'est plus naturel que de considérer toute chose à partir de soi, choisi comme centre du monde ; on se trouve par-là capable de condamner le monde sans même vouloir entendre ses discours trompeurs. Il faut seulement marquer les limites précises qui bornent nécessairement cette autorité : sa propre place dans le cours du temps, et dans la société ; ce qu'on a fait et ce qu'on a connu, ses passions dominantes. “Qui peut donc écrire la vérité, que ceux qui l'ont sentie ?”


Lin-tsi :


Jeunes gens, jeunes filles, il y a certains chauves qui appliquent leur effort à l'intérieur, s'imaginant chercher en eux une voie de sortie du monde. Ils se trompent ! Chercher le Bouddha, c'est perdre le Bouddha ; chercher la voie, c'est perdre la voie ; chercher les patriarches, c'est perdre les patriarches. Ne vous y trompez pas, vénérables ! Je ne tiens pas à ce que vous expliquiez les Textes ou les Traités, ni à ce que vous soyez de grands sujets du roi, ni à ce que vous discutiez intarissablement comme cascades, ni à ce que vous fassiez preuve d'intelligence et de sagesse. Tout ce que je veux, c'est que vous ayez la vue juste.
Belle jeunesse, mieux vaut être un maître sans affaires, que de savoir interpréter cent volumes de Textes ou de Traités, ce qui conduit à mépriser les autres, tels les Asura qui ne pensent qu'à être victorieux ou battus. L’inscience, qui fait croire à la personnalité et au moi, nourrit des actes ayant pour fruit l'enfer. C'est ainsi que le moine Bonne-Étoile, qui connaissait le Dodécuple Enseignement, tomba vivant en enfer ; la terre n'avait plus de place pour lui. Mieux vaut être sans affaires et se mettre au repos ;
Lorsque vient la faim, je mange mon grain ;
Quand vient le sommeil, je ferme les yeux.
Le sot se rit de moi ;
Le sage me connaît.”
Jeunes gens, jeunes filles, ne cherchez rien dans la lettre ! Vous vous fatigueriez l'esprit ; vous inhaleriez sans profit de l'air froid. ‘Mieux vaut ne laisser naître aucune pensée de production conditionnée : on dépasse ainsi et les Trois Véhicules et les Bodhisattva avec toutes leurs études qui ne sont qu'expédients.’


Rimbaud :


Personne à Aden ne peut dire du mal de moi. Au contraire. Je suis connu en bien de tous, dans ce pays, depuis 10 années.
Avis aux amateurs !
Quant au Harar, il n'y a aucun consul, aucun poste, aucune route ; on y va à chameau, on y vit avec des nègres exclusivement. Mais enfin on y est libre, et le climat est bon.
Telle est la situation.


Le Vieux :


Connais le masculin.
Adhère au féminin.
Soit le Ravin du monde.
Quiconque est le ravin du monde,
La vertu constante ne le quitte pas.
Il retrouve l'enfance.


Connaît le blanc.
Adhère au noir.
Soit la norme du monde.
Quiconque est la norme du monde, la vertu constante ne s'altère pas en lui.
Il retrouve l’illimité.


Voix 1 :


Mais cette vraie vie comment se manifeste-t-elle, pratiquement ?


Rimbaud :
(énonçant la voie parfaite...)


C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.
C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.
C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.
L'air et le monde point cherchés. La vie.


Voix 1 :


La beauté se perd-t-elle
dans le tourbillon de la vie ?


Voix 2 :


NON !


Nous affirmons la magnificence du monde !


Nietzsche :


Si nous disons oui à un seul instant, nous disons oui, par-là, non seulement à nous-mêmes, mais à toute l'existence. Car rien n'existe pour soi seul, ni en nous, ni dans les choses, et si notre âme, une seule fois, a vibré et résonné  comme une corde de joie, toutes les éternités ont collaboré à déterminer ce seul fait – et dans cet unique instant d'affirmation, toute l'éternité se trouve approuvée, rachetée, justifiée, affirmée.


Rimbaud :


J’ai tendu des cordes (de joie) de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Les sensualistes proposent, pour accéder à cette autre attitude au monde, que le dépassement tant de l'esprit techniciste et prédateur que le retour des fadaises “spiritualistes”, “religieuses” ou “mystiques” nécessite, le génie de l’allégresse de la volupté, l'empire des sens, la jouissance tendre, amoureuse-abandonnée, la musique, les chants, l’art, la beauté des situations, des lieux, des mets, des vins, des hommes et des femmes, de l'âme des hommes et des femmes, quelque chose du XVIIIe siècle (français, vénitien ?), donc, surtout le dépassement de l'antique guerre des sexes, la refonte du monde par la poésie – en avant – et, sur cette base essentielle, la tendresse, les jeux, les extases de l'amour compris comme voie royale à la jouissance de l'or du Temps, c'est-à-dire une attitude contemplative-active, mystique-sensualiste, en un mot voluptueuse-émerveillée.


Rimbaud :


Quand nous sommes très forts, – qui recule ? très gais, – qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, – que ferait-on de nous ?
Parez-vous, dansez, riez. – Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre.


Voix 2 :


Il s’agit donc de faire l’Action paradoxale, de planter le grand Arbre de Vie, onduleux, et inutile au commun, dans les vastes jardins de l'Infini amoureux, pour se prélasser dessous sans rien faire ou dormir, insouciant, à son pied ?


Voix 3 :


Il s’agit !









(A.S. 3)


vendredi 6 janvier 2012

Amants de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution...





LE PROGRAMME HORS DU COMMUN.




Nietzsche :


Qu'un homme résiste à toute son époque, qu'il l'arrête à sa porte et lui fasse rendre compte, cela exerce forcément de l'influence ! Qu'il le veuille, peu importe, qu'il le puisse voilà le point.


Breton :


Le Dieu qui nous habite n'est pas près d'observer le repos du septième jour.

Le Chœur des Libertins-Idylliques
:


Dans l'émouvant mouvement
Du sable mouvant
Aspirant
De votre corps aimant
De mon corps aimant
La dérive heureuse
Océane
L'exploration tendre
Profonde
Détachée du Temps
Des méandres voluptueux
De la sensitive
Explosive-fixe


Chaque mouvement, chaque retrait, chaque pénétration, chaque constriction aspirante
Nous découvre les terres fermes
Les grottes sous-marines du Grand Cœur du Temps
La main dans la main nous découvrons les enchantements de vos Palais
Idéaux
Aquatiques


Je suis le plongeur qui dérive
Vers votre cœur
Sans hâte
Amplement
Vous êtes l'océan


La houle tous les deux
Nous prend.


Breton :


L'idée de l'amour allait droit devant elle sans rien voir; elle était vêtue de petits miroirs isocèles dont l'assemblement étonnait par sa perfection. C'étaient autant d'images de la queue des poissons, quand, de par leur nature angélique, ceux-ci répondent à la promesse qu'on peut se faire de toujours se retrouver


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Notre aura bleue
Liserée d'or
Cette vapeur bleutée
Entourant nos corps
Au paroxysme
-– Savouré puissamment dans le ravissement étonné -–
Du plus ardent du plus doux du plus pénétrant
Du plus éblouissant du plus irradiant
Mouvement
De leur corps à corps
Si loin de tout
De mes yeux si lointains
Je l'ai vue


Puissance altière
La vôtre la mienne
Sensations en excès délicieux
Extraordinaire ardeur printanière
En renouveau d'excès voluptueux
Délices débordés sentimentaux
Tout concourait
Il est vrai
-– Ton con court et
Ardent
De feu et d'eau
Mon sexe turgescent
Long et lent
Vif et ardent
Parfaitement
Et tous leurs emportements -–
Tout concourait excessivement
À cette palpitation de bleu et d'or
Irisant
En brume divine
Nos corps


Éternité du Temps
Rien ne passera
Et souvent des amants
Dans la suite du Temps
Relisant cela
S'embrasseront
S'embraseront.


Pour l'heure
Tout à notre gloire
Tout alanguis de ces rayonnements
Après avoir traversé la terre
De notre sommeil si lourd et si bon
Excessivement
Nous restons sans paroles et sans force
Dans la langueur attendrie du soir


L'amour est le feu ardent
La vie même
Son éblouissement


Y demeurer
Décidément.


Breton :


L'aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n'est pas tout. L'amour sera. Nous réduirons l'art à sa plus simple expression qui est l'amour...


Marcel Duchamp (s'adressant au public…) :


Je n'ai pas connu d'homme qui ait une plus grande capacité d'amour. Un plus grand pouvoir d'aimer la grandeur de la vie et l'on ne comprend rien à ses haines, si l'on ne sait pas qu'il s'agissait pour lui de protéger la qualité même de son amour de la vie, du merveilleux de la vie. Breton aimait comme un cœur bat. Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution. C'est là son signe.
...
La grande source d'inspiration surréaliste, c'est l'amour. L'exaltation de l'amour électif, et Breton n'a jamais accepté que quiconque du groupe, par libertinage, démérite de cette idée transcendante. Il l'a écrit : “J'ai opté en amour pour la forme passionnelle et exclusive, contre l'accommodement, le caprice et l'égarement...”
...
Qui plus que lui a médité sur la dérision du bonheur humain, a médité sur les causes de conflit et d'antagonisme qui pourraient surgir, même lorsque la société sans classes sera instaurée ; qui mieux que lui a frôlé la grande explication surréelle de la vie; cette prise de conscience totale d'une vérité sans frontières, qui a plus aimé que lui, ce monde en dérive ?




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jeudi 5 janvier 2012

Accord...




Le problème dans la volupté, ce n'est pas la puissance individuelle — ou la délicatesse : c'est l'accord des puissances ; l'accord des délicatesses. Et l'abandon à la puissance, l'abandon à la délicatesse ; comme l'abandon à l'accord.
Vos cœurs mis à nu…
Il y a cinquante ans, un poète — que l'on qualifie ordinairement de mineur, et qui écrivait des ritournelles — l'avait chanté : « S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas ! »
En cinquante ans, cette si simple considération semble s'être perdue, dévastée, comme le reste, par les gesticulations — littéraires, « philosophiques », « artistiques » — de l'injouissant contemporain, régressif, pervers polymorphe.
Un autre poète — qualifié, lui, de majeur — l'avait prédit : « Le désert croît »


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mardi 3 janvier 2012

Fil d'Ariane...





L'allégresse voluptueuse


Voilà le fil d'Ariane


Et les draps de notre lit
Sont tissés de ce fil
D'une qualité très pure


Au pays des morts-vivants
Qui balancent
Dangereusement
Entre violence
Cynisme
Et mépris
Ils nous font une voile
Que dilate
Surabondamment
Le souffle ardent
Suave
Et mêlé
Des déclarations
Qu'exaltés de tendresse enflammée
Nous nous soupirons
Et qui nous transporte
Sur l'Océan-Présence
Au monde
Où l'on habite
Depuis qu'on se connaît


(Le 20 octobre 2005.)






R.C. Vaudey. Journal d'un Libertin-Idyllique. (Illuminescences) 2004-2005



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lundi 2 janvier 2012

La société de l'Injouissance (suite)



(Note du 2 janvier 2012 : ce qui change et demeure, en se délocalisant peut-être, en 2012.)




15.


Bien entendu, ces mécanismes individuels de l'effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue individuelle sous la présence réelle de la fausseté qu'assure l'organisation de l'apparence (d'abord dans la famille, et socialement ensuite), qui favorisent finalement l'effacement des limites du Moi et du monde, par cet  avortement du Moi qu'a assiégé et qu'assiège la présence-absence du monde, n'expliquent pas, seuls, le monde tel que nous le voyons : les structures sociales, l'enrégimentement et la division du travail, avec la violence scientifique, technologique, guerrière, sociale, architecturale, relationnelle, qui sourd d'eux comme leur fiel évident, et dont ils sont, tout aussi bien, le fruit, complètent le tableau de l'aliénation, à chaque génération répétée, de l'individu.


16.


La société de l'Injouissance, c'est l'exploitation de ce filon immense de la souffrance et de la misère matérielles, caractérielles, poétiques, amoureuses, intellectuelles, relationnelles et sociales, refoulées, et du ressentiment, et de leurs manifestations réactives-infantiles qui se débondent, pour s'ignorer, dans la consommation des marchandises et des comportements sociaux spectacularisés.


17.


Le passage de l'exploitation de la force de travail à l'exploitation de ce filon, à l’exploitation de cette souffrance et de cette misère transformées en potentiel de consommation, ce passage d'un type d’exploitation à un autre représente un saut “qualitatif” historique (pour la première fois il ne s’agit pas de produire du surplus mais d’écouler du surplus) qui nécessite une mise au point théorique : jusqu'à la première moitié du XIXe siècle, la production était majoritairement réservée aux classes dominantes, et même jusqu'à la fin de la première moitié du XXe siècle, on pouvait, en s'abusant un peu, le croire encore.
La deuxième partie du XXe siècle a vu le développement, totalement évident pour tous, de la société spectaculaire-marchande : “le capital à un tel degré d'accumulation qu'il en devient image” ; et on a pu comprendre ce fait que l'essentiel de la production (tous les biens de consommation mais aussi l'architecture, l'aménagement du territoire, les loisirs etc.) étaient maintenant destinés d’abord aux pauvres, comme le notait ainsi Guy Debord en 1967 : “Pour la première fois une architecture nouvelle, qui à chaque époque antérieure était réservée à la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destinée aux pauvres.”


18.


La définition de la société de l'Injouissance comme exploitation du ressentiment et des fantasmes nés de la misère de la vie, des mœurs et du caractère, et de la division du travail (ancienne et actuelle) — ce qui (combiné avec l’imprégnation par la famille et le milieu) est le secret de la servitude volontaire moderne – l’ensemble se déroulant sur la base de la dissolution de l’ancien ordre moral et religieux laissant ainsi apparaître les formes infantiles que cet ordre coercitif masquait tout en entretenant les conditions de leur reproduction — cette définition, donc, s'applique évidemment à la vie sentimentale et sexuelle, et explique l'existence de l'industrie gigantesque qui est née de l'exploitation de ce gisement particulier.
Mais cette définition de la société de l'Injouissance comme résultat de l'exploitation du ressentiment et de la misère caractérielle – et matérielle, bien sûr – des anciens esclaves-producteurs, et des fantasmes que ce ressentiment et cette misère avaient provoqués, s'applique, pratiquement, à l'ensemble des activités “économiques”.
Voilà la mine. Voilà le filon.


19.


On savait déjà qu'“à l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire” et que “ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première.” (Debord ; souligné par nous).
Dans la définition que donnent les Libertins-Idylliques de la société de l'Injouissance, celle-ci est déterminée par le fait qu’elle est ce traitement de toute la gamme des émotions réactives, de toutes les pulsions secondaires infantiles et de leurs manifestations, et pas seulement de la révolte ; la société de l'Injouissance est donc essentiellement cela : ce traitement “économique” par les uns et les autres, des fantaisies réactives des uns et des autres, du ressentiment des uns et des autres ; la nef des fous où tous les fous sont égaux, même si, bien sûr, certains le sont, comme toujours, plus que d'autres.


20.


Pas seulement le complot : essentiellement  la misère...


21.


L'injouissant, le névrosé spectacularisé, est une proie facile où tout est bon, tout est exploitable ; mais c'est aussi un exploiteur en puissance de cette souffrance et de cette misère matérielle, caractérielle, poétique, amoureuse, intellectuelle, relationnelle, et de ce ressentiment de ses congénères ; il est prêt à tout pour assouvir son propre ressentiment, ses propres compulsions que lui donnent sa souffrance et sa misère personnelles.


22.


Ainsi, dans ce nouveau mouvement du jeu, les  prolétaires, c’est-à-dire les salariés, ici ou là dans le monde, peuvent parfaitement, individuellement ou collectivement, par leurs passions boursicoteuses ou leurs fonds de pension, causer la ruine des anciens bourgeois d’ici ou d’ailleurs. Le mot d’ordre semble être : impuissance poétique et génitale pour chacun, et satisfactions sadiques-anales pour tous.


23.


La théorie du spectacle décrivait les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l'intérieur de son système du langage sans réponse, comme étant corrompus absolument par leur expérience du mépris et de la réussite du mépris ; car ils retrouvaient leur mépris confirmé par la connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le spectateur.
Dans la théorie de la société de l'Injouissance, les spécialistes du pouvoir n'ont bien entendu pas perdu leur mépris du spectateur, qui est lui aussi toujours aussi méprisable : simplement ce mépris s'est démocratisé.
À tous les niveaux de la société, il y a de moins en moins de dupes et de plus en plus de chacals et de prédateurs. Pour le dire autrement : le désert croît.


24.


Dans La société du spectacle, Debord notait aussi, très justement, que : “L'aliénation du spectateur au profit de l'objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s'exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.” Mais il ajoutait plus inexactement : “L'extériorité du spectacle par rapport à l'homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C'est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.”
Mais l’Employé, l'Homme du spectaculaire-diffus (tout comme l’Homme du spectaculaire-concentré, dans son tyran) découvrait déjà dans l'agent du Spectacle, dans la vedette, une expression hypertrophiée de ce qu'il refoulait péniblement chez lui, et cette découverte le mettait déjà dans un état d'excitation particulièrement hystérique ; et l'Injouissant, aujourd'hui, bien davantage encore, se sent partout chez lui, non seulement parce qu’il a été totalement formé par le Spectacle et n’a jamais connu que lui et que le monde dans sa totalité est reconstruit pour lui, à son goût, par lui-même et ses semblables, mais, plus encore, parce que la société de l'Injouissance et ses agents – les "people", les vedettes, du sport, du sport sexuel, de la consommation ostensible du néant etc. – extériorisent, plus parfaitement qu'il désespère de pouvoir le faire lui-même – sur une scène maintenant mondialisée – ses délires et ses fantasmes d'enfant malheureux, frustré, terrorisé, abattu, plein de ressentiment, et, qui plus est, dernier avatar d’une longue lignée de chiens couchants, le plus souvent féroces et dangereux.
Dans le secteur avancé de cette société de l'Injouissance, il est même devenu, lui-même, dans la rue ou sur les écrans, la vedette.


25.


Ainsi s’est accompli ce vieux fantasme revanchard des masses asservies. Les anciens esclaves-producteurs – qui étaient eux-mêmes les fils des serfs et des domestiques de l'Ancien Régime – rêvaient d’imiter leurs anciens maîtres et de se tuer (puisqu’étant faits du même mauvais bois historique, sado-masochiste, qu’eux, la grande question était, et est, toujours, de détruire et de se détruire) non plus à la tâche mais, si possible, dans l’orgie ; on leur a donc (et ils se sont) organisé le temps des vacheries modernes, où tout, veaux, vaches, cochons, poulets, compagnes et compagnons de débauche, spiritueux et vins, est en toc ou en plastique, et a le même mauvais goût ; et dans ce mouvement tout s’est vicié : la table, même sans excès, les empoisonne, et le lit lui-même est mortel. Dans cette grande moquerie, les “consommateurs-rois” ont maintenant tout ce dont ils rêvaient, et leurs aïeuls avant eux, à l'identique de leurs anciens maîtres, mais en plastique et en dangers.


26.


Même le droit – qu'ils subissaient plus ou moins depuis des générations – d'abuser des plus démunis, des pauvres et de leurs enfants, ils peuvent – grâce à des agences de voyages – aller l'exercer à l'autre bout de leur laisse.
Tous les fantasmes des maîtres anciens – fantasmes qui leur paraissent si brillants mais qui étaient produits, eux aussi, par le désespoir de vivre dans le monde de la Séparation – ils les rejouent en toc et en kitsch.


27.


La dernière “avant-garde” (de masse, bien entendu...) est libertine au sens où le libertinage pouvait être avant-gardiste il y a 200 ans. Elle a ses clubs et ses plages. Elle rejoue, en miteux, la misère des derniers aristocrates qui avaient pour eux leur race et une longue tradition de la domination – et une sorte d'élévation qu'elles leur donnaient, même dans ces misères – et, aussi, la grandeur d'être les premiers à explorer ouvertement, et littérairement, ces noirceurs du désespoir.


28.


Et quand elle ne présente pas comme dernière nouveauté, et n'essaie pas de singer, les arriérations et les misères aristocratiques nées sur le terreau des lieux de la domination, elle le fait avec les inclinations des pauvres et de la séparation (et particulièrement de l'éternelle séparation – même au simple niveau géographique et matériel – des sexes), inclinations qui depuis des siècles se reproduisaient dans les lieux de l'asservissement, de l'enfermement et de la punition : les prisons, les couvents, les pensions, les corps de l'armée ou de la marine, les cuisines ou les intérieurs domestiques etc. dans lesquels étaient relégués, d’un côté, les hommes pauvres et, de l’autre, les femmes pauvres ou, pour les autres, ceux qui n'étaient pas les aînés.
Les seuls lieux de l'épanouissement des individualités, et, conséquemment, de la rencontre et de la critique de la séparation (et particulièrement de celle, majeure, entre les hommes et les femmes) qui étaient également ceux du goût, de la volupté, de l'intelligence et de l'égalité — d'une égalité basée justement sur le goût, la volupté, et l'intelligence – ce que furent en partie, et différemment, des palais, ou des ermitages dans des forêts de bambous, de l'ancienne Chine ou du Japon, les cours de l'amour courtois ou, plus tard, les salons, par exemple —, elle les ignore ; bien entendu.




Extrait de La société de l'Injouissance ; R.C. Vaudey. (Hors commerce ; 2005).
À paraître aux Éditions Sensualistes.