1.
La
théorie critique du spectacle, en 1967, et, à l'inverse,
l'acceptation de participer à celui-ci s'appuyaient en quelque sorte
sur une possibilité pour cette société du spectacle de durer dans
le long terme.
L'art
du divertissement, destiné à occuper le temps libre des salariés
et ceux qui les mènent, a pu être stigmatisé comme étant celui
d'une société “dans laquelle la certitude de ne pas mourir de
faim s'échange contre celle de mourir d'ennui”.
Mais
cette société basée sur le profit, et donc la surproduction et la
surconsommation, était elle-même éphémère. Sa durée est même
estimée, par certains de ses spécialistes, le plus souvent en
décennies — et rarement en siècles. De sorte que l'“art
authentique et secret” peut de nouveau intervenir dans cette phase
de l'histoire du spectacle puisque celui-ci n'est plus le début d'un
règne millénaire mais un simple moment assez bref de l'histoire du
monde, qui déjà tourne court, et dans lequel chacun peut maintenant
utiliser tous les moyens à sa disposition pour faire entendre une
voix qui parle de ce qui dépasse cette domination
spectaculaire-marchande dans laquelle la peur a dorénavant remplacé
l'ennui, et où la faim n'a plus, désormais, de frontières.
2.
Il
semble évident aujourd'hui à tout le monde (ce qui n'était pas le
cas dans les années 70 pour les artistes du divertissement) que le
temps de cette forme de société est compté.
La
période de l'art qui s'ouvre après mai 68 est celle d'un art de la
résignation et de la survie. Des gens qui avaient pensé à un
possible bouleversement d'un système s'arrangent pour survivre tout
en croyant, ou en feignant de croire, qu'ils “détournent”
ce système. Quand, en fait, ils travaillent à l'élaboration d'une
nouvelle époque de ce système-là, en en devenant les barons.
3.
Que
ce soit dans la littérature, dans le cinéma ou dans l'art
contemporain, la plupart des détracteurs du vieux monde ont œuvré
à sa modernisation. Qui est elle-même aujourd'hui remise en cause
par cela même que Debord et Sanguinetti nommaient déjà en 1972
dans La véritable scission : le prolétariat, c'est-à-dire
l'ensemble des salariés de cette planète (ou de ceux qui
peuvent, potentiellement, le devenir) et la pollution.
Des
jacqueries possibles des paysans en Europe et dans tous les pays dits
“développés” ou “en développement”, aux probables révoltes
sociales et politiques des ouvriers, des employés, des cadres que
balaie et que multiplie l'unification casinotière-marchande du monde
au moyen du jeu du capitalisme financier, en passant par
l'utilisation du terrorisme et du fascisme islamistes par les masses
déshéritées (ou par les services, dans la guerre pour
l'appropriation des “matières premières”) jusqu'aux
conséquences écologiques du débondement (en croissance
exponentielle depuis les 50 dernières années) de la haine et du
ressentiment sous les formes du productivisme touchant tous les
secteurs de l'activité humaine (dont les conséquences apparaissent
aujourd'hui à tous), tout nous montre que cette période qui s'était
ouverte, pour l'organisation spectaculaire-marchande de la vie, avec
la nécessité de réduire l'opposition qui s'était manifestée
contre elle à la fin des années 60, ne durera pas.
4.
Une époque se termine qui
semblait avoir plutôt bien commencé pour l'économisme avec
l'ouverture d'horizons glorieux par l'intégration des cadres et des
employés dans une organisation spectaculaire renouvelée, ayant
intégré cette fois la révolte et la contestation comme
des matières premières comme les autres,
révolte et contestation qui avaient même engendré une sorte de
ruée vers cet
or noir qu'elles représentaient,
générant des activités nouvelles et surprenantes et des profits
tout aussi inespérés — qu'auraient été incapables
d'imaginer les défenseurs encore encorsetés de ce même système de
la domination dans les années cinquante — par l'exploitation de la
culture populaire et de la “contre-culture” (du rock au punk en
passant par la pop etc.) avec l'exploitation, dès le milieu des
années soixante-dix, de ces filons inattendus de l'industrialisation
de la “liberté sexuelle” des pauvres — avec la pornographie de
masse — ou de leur “liberté vestimentaire” — avec
l'industrie de la mode —, jusqu'à l'institutionnalisation du
nihilisme en art (garanti par l’État) avec ses nouveaux
temples-musées pour les classes moyennes, en passant par la
littérature ou le cinéma etc., tout avait semblé, dans un premier
temps, ouvrir un avenir glorieux et infini à cette version
modernisée du règne des usuriers et des marchands, et d'abord parce
que cette exploitation
habile de
la rage, de la révolte et de la “contestation” de masse des plus
miséreux ou de l'afféterie grégaire et culturelle des classes
moyennes avait abouti, dans leur utilisation comme armes de
propagande, dans la guerre psychologique, contre l'Est, à la chute
du bloc du capitalisme d’État, et cela sans qu'aucun missile ne
soit tiré, ces derniers ayant seulement servi à annuler
potentiellement le feu adverse pendant que cet appât de la
“révolte”et de la “liberté” (artistiques,intellectuelles,sexuelles...)
habilement utilisées comme moyens de domination dans cette “guerre
psychologique”, faisait son effet sur les populations encore
soumises aux formes archaïques et historiquement dépassées de
l'embrigadement sous la figure du stalinisme plus ou moins réformé.
De
sorte que les forces réactionnaires, à l'Ouest, doivent plus
encore la chute du capitalisme d'Etat, leur vieil ennemi de
l'Est, à cet appât de la “contre-culture” ou à ce qu'elles
considéraient comme un art dégénéré, ou encore aux grandes
messes et aux grandes idoles, selon elles décadentes, de l'industrie
du divertissement “rebelle” de masse, qu'au pape — auquel elles
doivent pourtant beaucoup.
R.C.
Vaudey
Avant-garde
sensualiste 4. Juillet 2006/Mai 2008
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