lundi 29 avril 2019

Bleu mystère









Chère jeune amie,


En repensant à Marcel Duchamp, écrivant à propos de Breton « Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution », on se demande ce qu’il faudrait écrire aujourd'hui, dans un monde qui croit à la commande de viols ou de meurtres d'enfants en direct, sur Internet. Par la plèbe — d’en haut ou d’en-bas.

Et encore le monde, à l'époque, se limitait-il, dans l’esprit de Duchamp, à l'Europe et à l'Amérique du Nord.

Pour le reste, laissez tomber la pornographie.

Il n’y a qu’un seul secret : c’est un poète « populaire » (qui fait braire tous les écrivaillons subventionnés — ou non —, branchés — ou pas —) qui l’a énoncé : « S’il n’entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas. ».

En fait d’orgasmes, ce que la pornographie vous montre ce ne sont que des spasmes et des convulsions (plus ou moins violentes) chaotiques et inabouties : l’orgasme est un enlèvement à deux, en comme-un, dans un même mouvement, harmonique : le reste, c’est de l’onanisme.

Les convulsions (celles de la mort ((pauvre Bataille)), celles de l’excitation onaniste etc.) fascinent les injouissants, incapables de s’abandonner à l’extase harmonique : on dirait des singes qui braillent et qui tapent sur un piano, incapables d’en jouer mais hypnotisés par l’objet.

L'onanisme, seul, à deux, ou en groupe, se porte donc mieux que jamais : il est seulement devenu grand-guignolesque et informatisé.


On peut dire, comme vous le faites, que nous avons découvert le vaccin contre la rage sexuelle (grâce à W. Reich, qui avait décrit la « fonction de l’orgasme », il y a maintenant près d’un siècle).

Mais nous n’avons pas découvert le moyen d’en faire profiter qui que ce soit : entre l'analyse, le plus souvent indispensable, et la création de situations de liberté, d'un côté, et le moment d’extrême misère matérielle, intellectuelle et sentimentale que nous connaissons, de l'autre, à la veille de catastrophes financières et géopolitiques mondialisées (sans compter les accidents atmosphériques les plus surprenants et les effondrements écologiques en cours), la découverte de l’ « extase harmonique » et celle de l’égalité amoureuse entre les femmes et les hommes, dans la « jouissance contemplative », paraissent dérisoires : nul avant nous ne les avait pourtant si clairement définies, — ni si heureusement vécues.

Et je suis très heureux d’avoir retrouvé chez Rimbaud cette expression « extase harmonique », qui m’était venue pour décrire, parfaitement, cette forme si accomplie et si poétique de l’amour.

« Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? —
Et chante et se poste.
 »

Pour le reste, que vous dire : l’onanisme « récréatif », à deux ou en groupe, c'est ce que me proposaient mes jeunes amies, tribades et radicales, de l'underground parisien. (Dominique S. Lettre ((clic))

C'est aussi ce qu'était en train de devenir ma relation avec F. , relation qui avait pourtant bien commencé, comme le montrent cette lettre (clic) et ce collage.






Poèmes-collages. 1987





J'ai rompu, d’un coup, avec tout le monde, sans savoir où cela me mènerait — sinon à la solitude. J’ignorais que la solitude à deux serait mon salut.

J'avais connu la jouissance sentimentale : les fantaisies, plus ou moins récréatives, plus ou moins féroces, je ne voulais pas m'y résigner.

C'est ce que traduit ce poème-collage de l’époque.








La chance m'a souri : j'ai rencontré Héloïse à ce moment-là ; précisément alors que j’étais en train d'expliquer, à un camarade de l'époque, que j'étais décidé à rester seul, au moins un an, ce qui ne m'était jamais arrivé depuis le début de ma vie sentimentale.

Et c’est à l’instant précis où je venais de dire cela que j’ai vu une magnifique brune s'installer sur sa serviette de bain.

Après une cour de trois mois, je fus enfin adoubé. Vous connaissez la suite.

Et depuis, j'ai remplacé les excitations pornographiques, que provoque l’injouissance, par l’éblouissement poétique et contemplatif des « ressouvenances galantes » ; les jeux et la camaraderie sexuels (auxquels les débuts harmoniques de l’amour sentimental, qui m’avait toujours guidé, laissaient à chaque fois place) par l’amour contemplatif — galant et les états amoureux poétiques et mystiques, — post-orgastiques.

Et je me suis fait le secrétaire de ces sensations de surbrillance sensualiste et de fusion océanique avec le monde, pour que le souvenir ne s’en perde pas, — même si la masse de perdition, dont jamais je ne fus, n'en a et n’en aura jamais que faire.

Mais bien sûr, quand je dis : « j’ai remplacé », je devrais dire : « ont été remplacées ».

Je n’y suis pour rien : je constate.

Le secret, c’était aussi : ni vin, ni fumée, ni poudre, ni cachets, ni fréquentations oiseuses : ce que ne permet jamais la vie en société du spectacle.

 
N’abandonnez jamais la sensorialité sentimentale ; fuyez la compagnie des « gnomes aveugles », et donc vicieux, qui composent ce monde. 

Qui, de Goethe ou de Schopenhauer, puisque vous aimez plus que tout ces auteurs, vous a d'ailleurs conseillé de vous gaver de poudre, de pilules, de fumée et d’alcool, pour vous joindre à un troupeau de veaux hystériques en train de « s’éclater » ? 

Napoléon, de son côté, disait : « Il faut des fêtes bruyantes aux populations, les sots aiment le bruit, et la multitude c'est les sots. »

Pourquoi devrais-je les contredire, moi qui ai vu naître, en 1983, sur les hauteurs de Vagator, avec cette première rave-party appelée « Bal Champêtre », sa « special music » et ses premiers ecstas, cette arnaque anti-poétique et spectaculaire de la « fête » telle qu’elle s’est répandue depuis sur toute la planète, et qui suis donc un peu mieux renseigné que ceux que je viens de citer sur ses tenants et ses aboutissants ? 

N’ai-je pas écrit :
   


Éclater ou jouir
(goûtez ce dernier mot !)
Voilà la question centrale de l'Humanité






Il s’agit de retrouver ce que du temps de Lin-tsi on appelait l’Homme vrai sans situation, pas le sale gosse pervers, sadique ou masochiste, et ses fixations pré-génitales toutes plus malheureuses et plus démentes les unes que les autres, mais notre cœur de souveraineté — mystique, sans parole et sans appel —, et de déployer à partir de là cette forme de l’amour qui n’appartient qu’à lui et à sa capacité d’abandon à l’extase et à la jouissance — puissante, profonde, fortunée — amoureuses et charnelles.

Et pour le reste, souvenez-vous :

L’amour est un éclat, rouge.
Sinon, abordez
L’hiver en dame esquimau



À vous,



R.C. Vaudey



Post-scriptum


Publier le Manifeste sensualiste, en 2002, au moment même où s’est démocratisé cet accès informatique à la violence défoulée des pulsions pré-génitales, destructrices et auto-destructrices, était certainement une erreur. Mais en quoi cette publication serait-elle plus judicieuse aujourd’hui ?

Et en fait de fête, faites donc ce qui vous plaît. Gardez cependant toujours en tête la possibilité de la chance poétique, et ne vous abîmez pas. Ni le cœur ni le corps.





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samedi 27 avril 2019

EXTASE HARMONIQUE… HARMONIE EXTATIQUE… (Pantoum sensualiste)








L'amour contemplatif — galant
Naît dans la volupté et les délices enchanteresses
Des transports de l'amour charnel et de ses caresses
Dans cette forme de l'amour charnel
Qui trouve son accomplissement
Dans l'orgasme génital surréel
Tel qu'il flamboie
Apothéotique —
Dans l'extase harmonique
Qui elle-même ouvre à une forme épiphanique
Du sentiment océanique
État fait de contemplation et de transport
De calme et de ravissement
De certitude et de vertige
Où l'on se retrouve autre en devenant soi-même
Et ce parfois trois jours durant

Qui voit s'ouvrir le Temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournant dans l'air du soir ;
Valses extatiques et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Un piano jaillit comme un cœur qui voltige ;
Valses extatiques et langoureux vertige !
Le ciel est beau et bon comme un grand reposoir.

Un piano jaillit comme un cœur qui voltige ;
Un cœur tendre, qui est ce Présent aux vastes moires !
Le ciel est beau et bon comme un grand reposoir ;
Le soleil resplendit dans le Temps qui se fige.

Un cœur tendre, qui est ce Présent aux vastes moires,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil resplendit dans le Temps qui se fige
Tout souvenir par moi luit comme un ostensoir

Et qu'est-ce auprès de cette félicité
Que l'épilepsie d'une chair ébranlée
Durant trois minutes par un coït masturbatoire
Eût-il duré trois journées ! —
Ou par n'importe quelle autre forme illusoire
De l'auto-érotisme — collectif ou solitaire — exutoire  ?

C'est cette forme inouïe
Au sens strict —
De l'amour qui nous ravit
Et nous rend bien gracieux et sades
Comme il sied aux deux seuls Antésades… —
Et qui me fait jouer avec de vieux amis passés
Et que j'aime —
Que la vie et l'amour auront moins gâtés
Dont je détourne les poèmes
Pour faire ceux que je dicte
Avant de retourner
Aux valses extatiques
Aux langoureux vertiges
Et aux autres prodiges… —
Que vous voulez bien m'accorder

 


 Le 2 juin 2016



R.C. Vaudey

Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2016








Pour Charles Baudelaire et Albert Caraco 





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mercredi 24 avril 2019

Renaissance printanière








Dans l'incroyable
Dans l'indicible du printemps
On roule dans le monde enivrés


L'après-midi en plein été
Le soir dans une douceur du monde vaporisée


Quel éther subtil

Éblouit nos esprits au bonheur dociles ?


Le cornet à bouquin
Qui marque
Selon la symbolique de son époque
Les Ténèbres
Tout serpentin
Est en bois nuisible aux humains
If
Noyer


Son pendant
Le cornet muet
Qui marque le Ciel —
Droit et lisse
Est en bois bienfaisant
Fruitier
Olivier


L'ensemble était émouvant
Surprenant 


La folie du village de D.
Elle
Est jaune et verte
Exquise-inattendue
Son nom est Mon désir


Je peux encore ajouter qu’au matin
J'avais quand même croisé
Sur son tracteur
Jésus ressuscité !
À Pâques, on ne peut pas moins
En la personne de mon voisin



Joie subtile-plénière
Et bonheurs de renaissance printanière





Le 22 avril 2019
Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019





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jeudi 18 avril 2019

Batifolages extatiques et mystiques




BOTTICELLI
Le Printemps




On rentre dans l’avant-soir
La lumière
Sur la rive gauche du Rhône —
Est très belle
Elle vient du couchant
Des monts d’Auvergne


La Beauté de Bach m’a fait pleurer (clic)


Cet ensemble si beau
Si parfait
Le clavecin
Le hautbois d’amour
Le violoncelle
L’alto
Les violons
Et le basson
La voix d'Anna
La beauté même des instruments
Bach et son art gigantesque du contrepoint
Qui nous éblouit
Nous submerge
Et
Finalement —
Nous fait fondre en larmes


La beauté de ce plateau encore sauvage
En rentrant —
Qui s’étale jusqu’à l’horizon
Avec
Comme cantonade —
Le souvenir de notre amour
De nos batifolages
Extatiques et mystiques —
Dans nos cotonnades
Où se mêle le lin blanc —
Fait
Avec notre amour des concerts —
Un écrin parfait
Et un tableau doux et serein
Pour caresser
Et faire rayonner nos âmes
Au sortir du concert de l’amour
Qui nous enivrait il y a quelques jours


On croise bien sûr peu de monde
Sur ces routes isolées
Mais le reste du monde va son cours




Le 15 avril 2019
Journal d’un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019






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jeudi 4 avril 2019

La jouissance de l’univers









Cher ami,



Quelle erreur de croire qu’un ouvrage, dont la première idée doit remplir l’âme tout entière, puisse être composé à des heures dérobées, interrompues ! Non, le poète doit vivre tout à lui, tout à ses créations chéries. Il a reçu du ciel les plus intimes et les plus précieuses faveurs ; il garde dans son sein un trésor qui s’accroît de lui-même sans cesse, et il faut, sans que rien le trouble au dehors, qu’il vive, avec ses richesses, dans la félicité secrète dont l’opulence essaye en vain de s’environner en amoncelant les trésors. Vois courir les Hommes après le bonheur et le plaisir ! Leurs vœux, leurs efforts, leur argent, poursuivent sans relâche… quoi donc ? Ce que le poète a reçu de la nature, la jouissance de l’univers, le don de se sentir lui-même dans les autres, l’harmonieuse union de son être avec mille choses souvent inconciliables entre elles. D’où vient l’inquiétude des Hommes, sinon de ce qu’ils ne peuvent accorder leurs idées avec les choses ; que la jouissance se dérobe sous leurs mains ; que les objets souhaités viennent trop tard, et que les biens obtenus ne font pas sur leur âme l’impression que le désir nous fait augurer de loin ? La destinée a élevé le poète, comme un dieu, au-dessus de toutes ces misères. Il voit s’agiter sans but les passions tumultueuses, les familles et les empires ; il voit les énigmes insolubles des malentendus, qu’un monosyllabe pourrait souvent expliquer, causer d’inexprimables, de funestes perturbations ; il s’associe aux joies et aux tristesses de l’humanité. Quand l’homme du monde traîne ses jours, consumé par la mélancolie, à cause d’une grande perte, ou marche avec une joie extravagante au-devant de sa destinée : comme le soleil fait sa course, l’âme tendre et passionnée du poète passe du jour à la nuit, et, avec de légères transitions, sa lyre s’harmonise à la joie et à la douleur. Semée des mains de la nature dans le domaine de son cœur, la belle fleur de la sagesse s’épanouit, et, tandis que les autres Hommes songent en veillant, et sont bouleversés par d’épouvantables images, il sait vivre le rêve de la vie en Homme qui veille, et ce qui arrive de plus étrange est pour lui en même temps passé et à venir. Ainsi le poète est à la fois l’instituteur, le prophète, l’ami des dieux et des Hommes. Comment veux-tu qu’il s’abaisse à un misérable métier ? Lui qui est fait, comme l’oiseau, pour planer sur le monde, habiter sur les hauts sommets, se nourrir de boutons et de fruits, en passant d’une aile légère de rameaux en rameaux, il devrait, comme le bœuf, traîner la charrue, comme le chien, s’accoutumer à la piste, ou peut-être même, esclave à la chaîne, garder la cour d’une ferme par ses aboiements ! [… ] Si seulement les Hommes étaient faits comme les oiseaux, [… ] et, sans filer et tisser, pouvaient couler d’heureux jours en de perpétuelles jouissances ! S’ils pouvaient, à l’approche de l’hiver, se transporter aussi aisément dans les contrées lointaines, échapper à la disette et se préserver des frimas ! — Ainsi vécurent les poètes, [… ] dans les temps où ce qui mérite l’honneur était mieux apprécié ; ainsi devraient-ils vivre toujours. Assez riches au dedans, ils demandaient peu de chose au dehors. Le don de communiquer aux Hommes de beaux sentiments, des images sublimes, dans un doux langage et de douces mélodies, qui se pliaient à chaque sujet, enchanta jadis le monde et fut pour le poëte un riche héritage. À la cour des rois, à la table des riches, devant les portes des belles, on les écoutait, et l’oreille et le cœur se fermaient à tout le reste, de même qu’on s’estime heureux et qu’on s’arrête avec ravissement, quand, des bocages où l’on se promène, s’élance la voix touchante du rossignol. Ils trouvaient un monde hospitalier, et leur apparence humble et modeste ne faisait que les relever davantage. Le héros prêtait l’oreille à leurs chants, et le vainqueur du monde rendait hommage au poëte, parce qu’il sentait que, sans lui, sa monstrueuse existence ne ferait que passer comme une tempête ; l’amant souhaitait de sentir ses vœux et ses jouissances avec autant d’harmonie et de diversité que les lèvres inspirées savaient les décrire, et le riche lui-même ne pouvait pas voir de ses propres yeux ses richesses, ses idoles, aussi magnifiques qu’elles lui paraissaient, illuminées par la splendeur du génie, qui comprend et relève le prix de toute chose. Et quel autre enfin que le poëte a figuré les dieux, nous a élevés jusqu’à eux et les a fait descendre jusqu’à nous ? 


Johann Wolfgang von Goethe





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