mercredi 23 novembre 2016

La société de l'injouissance et l'amour contemplatif — galant











R.C. Vaudey. Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 






Le détournement ramène les conclusions critiques passées qui ont été figées en vérités respectables, c’est-à-dire transformées en mensonges. Kierkegaard déjà en a fait délibérément usage, en lui adjoignant lui-même sa dénonciation : « Mais nonobstant les tours et détours, comme la confiture rejoint toujours le garde-manger, tu finis toujours par y glisser un petit mot qui n’est pas de toi et qui trouble par le souvenir qu’il réveille » (Miettes philosophiques). C’est l’obligation du jeu avec ce qui a été institutionnalisé en vérité respectable qui détermine cet emploi du détournement, avoué ainsi par Kierkegaard, dans le même livre : « Une seule remarque encore à propos de tes nombreuses allusions visant toutes au grief que je mêle à mes dires des propos empruntés. Je ne le nie pas ici et je ne cacherai pas non plus que c’était volontaire et que dans une nouvelle suite à cette brochure, si jamais je l’écris, j’ai l’intention de nommer l’objet de son vrai nom et de revêtir le problème d’un costume historique. »



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Un véritable jouisseur, une véritable jouisseuse, des jouisseurs contemplatifs — galants, donc, fuient les épisodes infantiles, et laissent aux médiocres le soin de s’arrêter à cueillir toutes les fleurs des pulsions partielles qui se trouvent sur le chemin de la régression — qui est le plus souvent le cadeau empoisonné de l’angoisse, de la rage ou du ressentiment.
Ils recherchent dans l’art d’aimer un point de perfection, comme de bonté et de maturité — qu'un Juif viennois, Sigmund Freud, avait bien aperçu, et offert à notre jeune curiosité, lorsqu'il associait la génitalité et la tendresse , point de perfection où l'abandon aux grâces corporelles et sentimentales s'allie à la puissance déployée des amants pour leur offrir les plus harmoniques des extases. (Et c'est encore un autre Juif qui nous le rappelait, en le chantant, plus sentimentalement que narcissiquement, à son amante : « Ô mon amour, je vais et je viens, entre tes reins, et je me retiens... Non... Maintenant ! Viens ! » et aux enseignements de ces deux-là, et de quelques autres, nous avons seulement ajouter les observations tirées de notre propre expérience qui nous a appris que la contemplation, la jouissance du Temps toujours associées à la misère religieuse, indigène ou exotique et donc jamais libertines, au sens premier du terme ou, pire encore, à la haine des sens suivent nécessairement cette forme accomplie de l'amour, de la poésie... qui constitue le chemin le plus exquis, le plus bouleversant et le plus direct aussi — pour atteindre cette jouissance contemplative — galante du Temps...)
Eh quoi ! Ces jouissances mystiques peuvent-elles se comparer aux rages ressentimentales et instrumentalisantes, aux désespoirs sexualisés, plus ou moins reconnus, à ces injouissances hystérisées qui se nourrissent aussi malheureusement et de la rupture des freins sociaux et du renversement de toutes les lois de la délicatesse et de la complicité — lorsqu'ils existent encore  ?




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Tremblez, haïssez : vous régresserez ; analité, oralité, voyeurisme, sado-masochisme etc.: c’est à eux d’amuser les néo-petits-bourgeois, qui « font l’amour » sans objet, sans goût, et sans pénétration —  si l’on peut dire.

 

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Avec la consommation sexuelle, la Société de l’Injouissance — qui détruit l’ancienne vie amoureuse, y compris ses formes lyriques – livrées au kitsch ou, à l'inverse, à la répétition, « démocratisée », de ses manifestations négatives — devient ouvertement dans ce secteur « sexuel » ce qu’elle est implicitement dans sa totalité : la jouissance de l’injouissance.
La destruction extrême du rapport poétique et sentimental peut s’y trouver platement reconnue comme une valeur positive officielle, car il s’agit d’afficher une réconciliation avec l’état dominant des choses, dans lequel tout rapport poétique et sentimental est joyeusement proclamé absent.
La vérité critique de cette destruction en tant qu’anéantissement de l’amour et de la relation sentimentale est évidemment cachée, car la Société de l’Injouissance, qui a la fonction de faire oublier l’amour, la poésie, dans l’a-culture entre autres sexuelle —, applique dans la pseudo-nouveauté de ses moyens modernistes la stratégie même qui la constitue en profondeur.
Ainsi peut se donner pour nouvelle une école néo-sadienne, qui simplement admet qu’elle admire la destructivité pour elle-même. Par ailleurs, à côté de la simple proclamation de la beauté suffisante de la dissolution du communicable, la tendance la plus moderne de la culture injouissante — et la plus liée à la pratique festive de l’organisation générale de la société — a réussi à recomposer, par des « festivités d’ensemble », un milieu néo-libertin — au sens précédent du terme : sadien — simplet, à partir d’éléments largement décomposés ; notamment en intégrant des débris artistiques ou des hybrides esthético-littéraires dans l’animation sexuelle, culturelle ou artistique.
Ceci est la traduction, sur le plan de la pseudo-vie amoureuse de la Société de l’Injouissance, de son projet général qui vise à ressaisir le travailleur parcellaire comme « personnalité bien intégrée au groupe », tendance décrite par les récents théoriciens américains des genders. C’est partout le même projet crânement affiché de constituer une communauté mondiale de bo(no)bos névrosés dont les caprices névrotiques, fièrement revendiqués, sont tout à la fois techniquement satisfaits et économiquement exploités, en tant que nouvel Eldorado et filon intarissable du capitalisme généticard et casinotier.



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Le parallélisme entre l’idéologie et la schizophrénie établi par Gabel (La Fausse Conscience) doit être placé dans ce processus de matérialisation de l’injouissance. Ce que la conscience défaite était déjà, la société l’est devenue. La désinsertion de la praxis, et la fausse conscience anti-sensualiste qui l’accompagne, voilà ce qui est imposé à toute heure de la vie quotidienne soumise à la Société de l’Injouissance ; qu’il faut comprendre comme une organisation systématique de la « défaillance de la faculté de rencontre », et comme son remplacement par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’« illusion de la rencontre » — enfin, là où l’on prétend encore à la rencontre...
Dans une société où personne ne peut plus être reconnu mais seulement instrumentalisé par les autres, chaque individu devient incapable de reconnaître sa propre réalité névrotique. La perversion est chez elle ; la séparation a bâti son monde.



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Le caractère fondamentalement tautologique de la Société de l’Injouissance découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Elle est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la névrose moderne  névrose dans un premier temps décorsetée, puis tout simplement déniée. Elle recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire.



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La société qui repose sur l’injouissance moderne — que reproduit, d’un même mouvement, la société moderne — n’est pas fortuitement ou superficiellement injouissante, elle est fondamentalement injouissiste. Dans le projet socio-économique, image de l’injouissance régnante, le but n’est rien, le développement est tout. L’injouissance ne peut en venir à rien d’autre qu’à elle-même.


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En tant qu’indispensable parure des objets produits maintenant, en tant qu’exposé général de la rationalité du système, et en tant que secteur économique avancé qui façonne directement une multitude croissante d’images-objets, l’injouissance — festive ou guerrière — est la principale production et le principal filon de la société actuelle.



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La Société de l’Injouissance se soumet les hommes vivants dans la mesure où leur misère caractérielle — et bien sûr matérielle, aussi — les a totalement soumis. Elle n’est rien que l’injouissance se développant pour elle-même. Elle est le reflet fidèle de la production des choses, et de l’objectivation tout aussi fidèle, et croissant toujours davantage, des producteurs.



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La première phase de la domination du productivisme industriel — menée par l’usure capitaliste — sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l’être en avoir. La phase suivante de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de ce productivisme avait conduit à un glissement généralisé de l’avoir au paraître, dont tout « avoir » effectif devait tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière, où toute réalité individuelle était devenue sociale, directement dépendante de la puissance sociale, façonnée par elle et où en ceci seulement qu’elle n’était pas, il lui était permis d’apparaître. Dans la Société de l’Injouissance, cette dégradation de l’être en avoir ne se doit pas seulement de paraître, elle doit paraître jouir, jouir de cette perte, en quelque sorte : paraître jouir de l’injouissance, tel est son commandement.



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Le Domaine des Amants, le 8 février 2014.





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