mercredi 25 janvier 2017

De l'irruption de la violence sexuelle (suite)









Henri Matisse
La Joie de vivre
Paris 1905-1906









Cher ami


La phrase de la jeune esclave birmane qui avait été violée par son « négrier » thaïlandais, et qui déclarait : « Je ne peux pas me venger du père mais je garde son fils pour lui faire du mal », permet de prendre en compte les traumatismes pré et péri-nataux pour expliquer l'apparition de la peste émotionnelle.  

« La morale sexuelle », de l’irruption pré-historique de laquelle Reich parlait, ne s'attaquait pas à ces zones profondes de la personnalité.

« La violence sexuelle », de l’irruption historique de laquelle je parle, a provoqué, à l'inverse –- on le voit avec cette esclave , pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, massivement, intensivement, habituellement, ces traumatismes pré et péri-nataux qui s'ancrent au plus profond de l'histoire personnelle.

Si être « souvent frappé pour les manifestations spontanées de la turbulence de ses pulsions naturelles », comme le dit Roheim à propos de Deparintja le garçon que le missionnaire avait corrigé , entraîne, par projection, l'acquisition d'un surmoi sadique, et condamne à être affligé d'une structure caractérielle incapable sauf analyse de la stase en question de se déployer jusqu'à cette maturation génitale dont nous parlons, où la libido peut s'allier à la Zärtlichkeit pour s’abandonner, dans la non-intentionnalité, aux grâces corporelles et sentimentales de l'amour accompli poétique, mystique, contemplatif, galant , et condamne, dans le même mouvement, à se retrouver fixé à jamais dans cette castration du possible déploiement génital de la personnalité, castration effectuée et par ces punitions qui entraînent la rétractation de la libido et sa régression au stade sadique-anal et par l’identification du plaisir au jeu des punitions infligées ou subies, bref, si de simples punitions et traumatismes, finalement tardifs, entraînent déjà cette perte de l'insouciance et l'apparition du sado-masochisme dans l'histoire de l'Humanité avec les conséquences qu'en tire Reich, à savoir que cette répression précoce du déploiement de la libido non seulement crée le sado-masochisme mais aussi « sa propre justification idéologique, à savoir la nécessité de la répression des pulsions, du fait qu'elle suscite des pulsions anti-naturelles, secondaires, asociales, comme par exemple [ce] sadisme et [ce] masochisme ; la même remarque s'appliqu[ant] à toutes les tendances perverses. » , si, donc, de simples punitions et traumatismes tardifs répétés ont pu, pour la première fois, faire apparaître le sado-masochisme dans l'histoire des Hommes, on comprend mieux les résultats bien plus catastrophiques encore pour les structures caractérielles et pour les sociétés qu'ont pu provoquer, quelques milliers d'années plus tard, l'invention de l’agriculture et, avec elle, celles, concomitantes, du viol et de l'esclavage donc l'irruption de la violence sexuelle , en traumatisant immensément, profondément les mères et plus encore leurs enfants par les traumas pré et péri-nataux que ces « inventions » ont entraînés.

Freud, dans Inhibition, symptôme et angoisse, notait déjà :
« Il y a plus de continuité entre la vie intra-utérine et la toute petite enfance que l’impressionnante césure de l’acte de naissance ne nous donnerait à le croire. »

Il y a, dès la pré-Histoire, le moment de l'irruption de la morale sexuelle, dont parlait Reich, qui est le moment de la répression et du contrôle de certains enfants pour des raisons de mariages arrangés , irruption de la morale sexuelle qui provoque déjà l'apparition de troubles caractériels tels que la neurasthénie ou l'hystérie, et une dégradation de l'humeur accompagnée d'une nervosité morbide ; et il y a, plus tard, dans l'Histoire, le moment de l'irruption de la violence sexuelle, dont je parle, qui est celui de l'apparition-explosion massive de la gynophobie (des fils martyrisés par leurs mères, esclaves violées), gynophobie constitutive de cette Histoire, avec comme conséquence l'apparition de la peste émotionnelle et de la folie réactive sexuelle, philosophique, religieuse, jusqu'au monothéisme, tout à la fois délire post-traumatique d'un esclave terrorisé et sidéré, ayant vu son temple détruit, l'élite de son peuple déportée et livrée aux caprices des Assyriens, et manifestation de la nécessité de la répression des pulsions, du fait que l'irruption de la morale sexuelle, d'abord, et l'irruption de la violence sexuelle, ensuite, et par les mécanismes que nous avons vus, ont suscité des « pulsions anti-naturelles, secondaires, asociales, comme par exemple le sadisme et le masochisme ; la même remarque s'appliquant à toutes les tendances perverses ».

Dès lors, l'union béatifique du monde et de l'Homme n'a plus pu être trouvée et vécue spontanément dans l'expansion du jeu et de la Joie : elle a dû être cherchée ailleurs, dans le retrait et par le rabougrissement de l'Homme  : dès que l'énergie vitale n'a plus été en mesure d’exulter spontanément par exemple, dans la jeu suprême de la jouissance génitale , il s'est agi, lorsque l'on a voulu pouvoir quand même jouir du Temps et du Monde, de déprimer cette énergie, de l'affaiblir le plus possible, en se tenant à distance des femmes pour les hommes — et des hommes — pour les femmes : ce qui a donné l'ataraxie des Grecs, et leurs fumées métaphysiques dans lesquelles les hommes étouffent encore ; le quiétisme des bouddhistes, fuyant, eux aussi, les femmes, ne mangeant que du soja et du riz pour ne pas « s'échauffer », et dont les radotages, malgré Lin-tsi ou Ikkyu, qui n'en avaient cure, occupent encore les cervelles de tant de nos contemporains ; la terreur partagée de la femmeinstrument, selon leur démence, du démon des Juifs, des Chrétiens et des Mahométans dont les rituels plus ou moins autistes se portent mieux que jamais face à ceux de la religion transgressive du pauvre en Occident, la pop-culture, qui, il y a cinquante ans, paraissait devoir mener à on ne sait quel Paradis « révolutionnaire », et qui, aujourd'hui, où de vieilles putes rêvent de brûler la Maison Blanche pour soutenir ce qu'incarne Mme Clinton, n'apparaît plus visiblement que ce qu'elle était essentiellement : la création et l'instrumentalisation d'une caste d'officiants et d'un lumpenprolétariat « culturels », « transgressifs », utilisés dans la guerre psychologique et pratique pour le démantèlement en Occident du prolétariat industriel organisé par les fascistes rouges, la destruction des restes de la paysannerie, encore à l'époque plus ou moins vaticanesque, et le remplacement de tout ceux-là par l'extension phénoménale de l'esclavage salarié le plus brutal en Asie, et partout ailleurs dans le monde, accompagnant les ravages inédits, et hors de tout contrôle, de l'éco-système ; le tout au bénéfice politique, financier et religieux des vainqueurs du moment de ces luttes pluri-séculaires.

Cette pop-culture, dans laquelle j'inclus évidemment « l'art contemporain », s'était voulue, il y a cinquante ans, lorsqu'elle prétendait encore à la culture, l'héritière de ces poètes, de ces artistes, de ces écrivains qui avaient recherché, eux, l'expansion et l'excitation de l'énergie vitale, de la libido, par le contact des sexes opposés, ou non, mais en commettant l'erreur de ne pas se soucier de la folie des pulsions secondaires, et qui n'avaient donc rencontré — et une fois transgressé le mince vernis social, culturel et religieux que ce qu'il recouvrait et qui était à sa racine : le meurtre, le viol, bref, la destructivité et l'autodestructivité ; en quelque sorte, le Ça de Freud ; — et qui n'avaient trouvé ainsi, au mieux, que la tristesse (Post coïtum etc.) ou, au pire, que la démesure de la folie et de la volonté de mort ; de sorte que nous sommes pour n'avoir pas commis cette erreur, et avoir suivi par ailleurs notre cœur et notre héritage baroques les premiers depuis bien longtemps dans l'histoire des hommes à avoir recherché et trouvé cette jouissance puissante et paisible du Temps et du Monde dans l'exultation sensualiste et dans la « turgescence » sentimentale des cœurs et des corps, et dans l'accord de ces exultations sensualistes et de ces turgescences sentimentales des sexes opposés et pourtant si heureusement et mystiquement complémentaires.


Reich, à propos des premiers mois de la vie et de l'histoire individuelle pré-verbale, notait déjà quelque part dans ce qui a été regroupé comme le volume I de ses Premiers écrits qu'il était regrettable que l'on ne pût accéder à cette époque de la vie : c'est pourtant ce que nous avons fait avec la régression analytique primale qui permet d'accéder en partie à ses traumatismes.

Aujourd'hui, ces traumatismes sont bien pris en compte et remarquablement analysés par certains, avec des résultats impressionnants — de sorte qu'à notre façon nous avons été des précurseurs. 

Cette intelligence analytique toujours plus ramifiée et libératrice de la folie folie qui naît de la souffrance refoulée , c'est ce que j’appelle la Raison, même si le but de cette « Raison » est sa dissolution dans la jouissance extatique du monde, et dans la Joie. 

J'y vois un élément essentiel, tout aussi essentiel que la création sensualiste des situations sans laquelle ces mots seraient creux et vains, et je me souviens de ces moines bouddhistes auxquels les autorités birmanes avaient créé, à l'inverse, des situations très anti-sensualistes, en les internant dans des camps en pleine campagne et en les y laissant mourir, littéralement, de faim, et qui racontaient comment ils avaient fini par se jeter sur les chiens errants pour les dévorer, ou comment ils avaient sucé la moelle des os de leurs compagnons morts qu'ils avaient peut-être aussi achevés et dévorés , et comment ils avaient, après leur libération, renoncé à être moines, et aux illusions du bouddhisme.

Certains résultats de ces explorations de la souffrance, pré et péri-natale, indicible mais non pas totalement inexplorable , me semblent cependant un peu forcés : par exemple, l'idée que le fœtus est un organisme étranger que combat le corps de la mère me paraît relever de la projection. Il serait intéressant de vérifier si c'est, ou non, une réaction physiologique acquise — depuis cette époque de l'irruption de la violence sexuelle dont je parle –-, et si les femmes des groupes matriarcaux qui existent encore présentent les mêmes réactions physiologiques, et avec la même intensité.

J'ai beaucoup de respect pour les pionniers de l'exploration analytique — et pour certains de leurs successeurs mais, ainsi que je l'écrivais, le 1er juin 2001, à la fin du Manifeste sensualiste 

« ... Ce qui fait l’immense avantage de l’Avant-garde Sensualiste par rapport à ses prédécesseurs, dans ce courant poétique particulier que je viens de rappeler, c’est que ceux qui, dans l’histoire du siècle et de ce courant de pensée, s’étaient occupés d’exploration analytique ne s’étaient occupés activement ni d’art ni de poésie ni n’avaient mené non plus des existences très poétiques ou artistiques ; ils s’étaient plutôt laissé aller à ces impérieuses routines, incompatibles avec une exploration poétique de la vie et une véritable compréhension des choses. Quant à ceux qui s’étaient occupés de leur aventure personnelle et avaient mené ces existences poétiques et artistiques et s’étaient occupés d’art et de poésie, ils n’avaient le plus souvent pas voulu avoir affaire personnellement à l’inconscient autrement que sous ses formes sublimées (le surréalisme n’est même que cela) ou bien ils l’avaient délibérément rejeté du champ de leur réflexion, comme les situationnistes qui avaient préféré, pour le dire avec leurs mots, la débauche et l’alcool, les filles pas tristes et les nuits. Ou encore pour parler comme Rimbaud “le sommeil bien ivre sur la grève”.

Or les avancées de la poésie et de la Raison dans le siècle précédent ont montré que l’on ne pouvait et accepter les conformismes et juger correctement du monde, ce que Chamfort avait déjà dit ainsi : “ un philosophe regarde ce qu’on appelle un état dans le monde comme les Tartares regardent les villes, c’est-à-dire comme une prison ” ; mais ces mêmes avancées de la Raison et de la poésie avaient montré également à quel degré minimum de puissance déliée retrouvée cette extériorité au monde devait servir, ce qui est une exigence nouvelle qui ne s’était encore jamais posée, de façon si éclairée, à aucun poète, aucun philosophe, aucun aventurier…


Nous allons donc sortir dans le monde avec cela : la plus belle théorie, le plus bel amour. » 


N'est-ce pas ce que nous faisons depuis la parution de ce très extra-ordinaire Manifeste ?



Porte-toi bien.




R.C. VAUDEY




Le 25 janvier 2017





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