“Qu'est-ce
que le romantisme ? — En matière de valeur esthétique, voici la
distinction fondamentale dont je me sers désormais ; je me demande
dans chaque cas : est-ce la faim ou la surabondance qui est ici
devenue créatrice ? À première vue l'on pourrait préférer une
autre distinction beaucoup plus évidente : est-ce le désir de se
figer, de s'éterniser, d' “être” qui a été la cause de
telle ou telle œuvre ? Ou est-ce un besoin de destruction, de
changement, de devenir ? Mais ces deux besoins, si l'on y
réfléchit plus profondément, sont encore ambigus et peuvent
s'interpréter diversement, en vertu justement de ma première
position que je préfère à juste titre, il me le semble.
Le
besoin de destruction, de changement, de devenir peut être
l'expression d'une force exubérante et grosse d'avenir (le terme que
j'emploie en ce cas, on le sait, est celui de “dionysiaque”),
mais ce peut être aussi la haine chez l'homme mal venu,
indigent, déshérité, qui détruit et doit détruire, parce que
tout ce qui est, et l'être même, le révolte et l'irrite.
Le
besoin d' “éternisation”, d'autre part, peut venir de la
reconnaissance et de l'amour ; l'art qui naît de cette origine sera
toujours un art d'apothéose, dithyrambique chez Rubens, contemplatif
chez Hafiz, clair et bienveillant chez Goethe ; il répandra sur les
choses une lumière homérique ; mais ce peut être aussi par
ailleurs la volonté tyrannique de l'homme souffrant qui voudrait
transformer en une loi tyrannique ce qu'il a de plus
personnel, de plus unique, de plus étroit, la véritable
idiosyncrasie de sa souffrance, et qui se venge en quelque sorte sur
les choses en leur imposant son image, l'image de sa torture, en la
leur imprimant, en la gravant sur elles au fer rouge. C'est là le
pessimisme romantique sous sa forme la plus expressive, que ce soit
dans la philosophie volontariste de Schopenhauer, que ce soit dans la
musique de Wagner.” Nietzsche.
1885-1886 (XVI § 846). La volonté de puissance II. Page 406.
Un art d'apothéose, qui se déploie à partir de la reconnaissance
et de l'amour, dithyrambique comme chez Rubens, contemplatif comme
chez Hafiz, clair et bienveillant comme chez Goethe, qui répand sur
les choses une lumière homérique, et qui, par-dessus tout, est
tout sauf l'expression de la volonté tyrannique de la vieille part
d'homme souffrant en nous qui voudrait transformer en une loi
tyrannique la véritable idiosyncrasie de sa souffrance — et qui se
vengerait ainsi sur les choses en leur imposant son image, l'image de
sa torture, en la gravant sur elles au fer rouge —, voilà ce que
nous faisons avec les diverses manifestations de l'Avant-garde
sensualiste.
Plus
simplement, et plus essentiellement encore, avec notre vie.
R.C.
Vaudey. In A.S.
4. Juillet 2006/Mai 2008
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