jeudi 14 novembre 2013

La théorie et l'art des libertins contemplatifs — galants : une théorie et un art d'apothéose







Qu'est-ce que le romantisme ? — En matière de valeur esthétique, voici la distinction fondamentale dont je me sers désormais ; je me demande dans chaque cas : est-ce la faim ou la surabondance qui est ici devenue créatrice ? À première vue l'on pourrait préférer une autre distinction beaucoup plus évidente : est-ce le désir de se figer, de s'éterniser, d' “être” qui a été la cause de telle ou telle œuvre ? Ou est-ce un besoin de destruction, de changement, de devenir ? Mais ces deux besoins, si l'on y réfléchit plus profondément, sont encore ambigus et peuvent s'interpréter diversement, en vertu justement de ma première position que je préfère à juste titre, il me le semble.

Le besoin de destruction, de changement, de devenir peut être l'expression d'une force exubérante et grosse d'avenir (le terme que j'emploie en ce cas, on le sait, est celui de “dionysiaque”), mais ce peut être aussi la haine chez l'homme mal venu, indigent, déshérité, qui détruit et doit détruire, parce que tout ce qui est, et l'être même, le révolte et l'irrite.

Le besoin d' “éternisation”, d'autre part, peut venir de la reconnaissance et de l'amour ; l'art qui naît de cette origine sera toujours un art d'apothéose, dithyrambique chez Rubens, contemplatif chez Hafiz, clair et bienveillant chez Goethe ; il répandra sur les choses une lumière homérique ; mais ce peut être aussi par ailleurs la volonté tyrannique de l'homme souffrant qui voudrait transformer en une loi tyrannique ce qu'il a de plus personnel, de plus unique, de plus étroit, la véritable idiosyncrasie de sa souffrance, et qui se venge en quelque sorte sur les choses en leur imposant son image, l'image de sa torture, en la leur imprimant, en la gravant sur elles au fer rouge. C'est là le pessimisme romantique sous sa forme la plus expressive, que ce soit dans la philosophie volontariste de Schopenhauer, que ce soit dans la musique de Wagner.” Nietzsche. 1885-1886 (XVI § 846). La volonté de puissance II. Page 406.

Un art d'apothéose, qui se déploie à partir de la reconnaissance et de l'amour, dithyrambique comme chez Rubens, contemplatif comme chez Hafiz, clair et bienveillant comme chez Goethe, qui répand sur les choses une lumière homérique, et qui, par-dessus tout, est tout sauf l'expression de la volonté tyrannique de la vieille part d'homme souffrant en nous qui voudrait transformer en une loi tyrannique la véritable idiosyncrasie de sa souffrance — et qui se vengerait ainsi sur les choses en leur imposant son image, l'image de sa torture, en la gravant sur elles au fer rouge —, voilà ce que nous faisons avec les diverses manifestations de l'Avant-garde sensualiste.

Plus simplement, et plus essentiellement encore, avec notre vie.



R.C. Vaudey. In A.S. 4. Juillet 2006/Mai 2008







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