mercredi 30 septembre 2015

Buatschleli batscheli bim bim bim













Henri Matisse
La Danse
1909- 1910







La voix d'Amy se tut — puis éclata le tonnerre de nos applaudissements.


Elle vint nous rejoindre à la table, où elle dut encore supporter les éloges dithyrambiques que nous faisions de son interprétation d'Otis. Chacun y allant de son — sincère — encensement, sauf Nietzsche qui, tout seul de son côté, chantait :

« Buatschleli batscheli
bim bim bim
Buatscheli batschleli
bim !

Je crois que je suis a bitzeli besoff… », sans même pouvoir finir sa phrase. 

Quand il en arrivait au dialecte — ce qui était aussi rare que ses ivresses —, nous savions, Lin-tsi et moi, qu'il était temps de le faire raccompagner jusqu'à son domicile — un mouvement qu'à ce moment-là il acceptait – généralement docile.

 Je demandai donc à Arthur s'il savait où Nietzsche était descendu à Venise. « Au Palazzo Berlendis (sur le rio dei Mendicanti, dans Cannaregio) qui appartient à la famille de Peter Gast dont il est l'hôte — comme souvent… », me répondit-il.

Je me souvins alors qu'il y avait écrit Aurore, et son dernier poème Venise, qu'il avait aussitôt inclus dans Ecce Homo, notant au passage cette phrase qui est restée : « Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise. »

J'allais me tourner vers le patron du Lineadombra, qui, à deux tables de là, suivait — discrètement mais passionnément — nos débats, afin d'organiser le retour de notre ami vers son logis lorsque j'entendis derrière moi le père de Zarathoustra me dire d'un ton railleur : « Vous avez cru que j'étais schlass, mon cher Vaudey… Eh bien non ! Je vous ai bien attrapé ! »

Sacré Polak ! (Enfin, c'est ce qu'il prétendait être.)

Savoir s'il était schlass ou s'il l'avait joué ne m'importait guère — mais, de fait, il semblait avoir récupéré.

Amy avait fait son effet, et il paraissait avoir perdu de sa fureur dionysiaque — maintenant que – en pensée – il avait tout buté.

Ce cher Friedrich, nous pouvions lui être reconnaissant, lui qui — alors que nous n'étions qu'un tout jeune homme — nous avez offert — sur un plateau — de Platon et des idéalistes, la peau.

Poussant à ses fins dernières la leçon qu'il avait apprise de Schopenhauer, il avait balayé définitivement la chose en soi — à laquelle celui qui avait été son maître était resté accroché.


S'appuyant sur les découvertes de son siècle, et portant la conception du Vouloir à ses dernières extrémités, il avait pu affirmer que l'« Être » était Devenir, et rien que cela. Ainsi, il avait balayé le vieil Être de la métaphysique, cet Arrière-monde — ainsi qu'il l'appelait —, ce prétendu suprasensible tapi derrière le sensible et qui, selon lui, le « momifiait » — alors que, selon moi, il momifie plutôt ceux qui y croient (à moins que cela ne soit l'inverse et qu'il faille d'abord être momifié ((comme le disait Marlène l'Effrontée : « Moins t'es sensible, plus tu tombes dans le suprasensible…)), cuirassé aurait dit Reich, pour céder aux sirènes arrière-mondistes ; ou encore qu'il n'y ait entre les deux un rapport dialectique : la momification, la perte de la capacité à la pure jouissance du Temps ((perte observable chez tous les philosophes depuis Platon)) entraînant les fantaisies idolâtres-idéalistes qui elles-même renforcent en retour, par la création des situations et du monde qu'elles amènent, nécessairement, à une momification toujours plus intense du vivant, et donc du sensible… ((dans le même mouvement…))) , ainsi Nietzsche avait balayé ce prétendu suprasensible, caché derrière les apparences, et affirmé :

« Qu’est désormais pour moi l’"apparence" ? Ce n’est certainement pas l’opposé d’un "être" quelconque — que puis-je énoncer de cet être, si ce n’est les attributs de son apparence ? Ce n’est certes pas un masque inanimé que l’on pourrait mettre, et peut-être même enlever, à un X inconnu ! L’apparence est pour moi la vie et l’action elle-même qui, dans son ironie de soi-même, va jusqu’à me faire sentir qu’il y a là apparence et feu-follet et danse des elfes et rien autre chose — que, parmi ces rêveurs, moi aussi, moi "qui cherche la connaissance", je danse le pas de tout le monde, que le connaisseur est un moyen pour prolonger la danse terrestre (c'est moi qui souligne…), et qu’en raison de cela il fait partie des maîtres de cérémonie de la vie, et que la sublime conséquence et le lien de toutes les connaissances est et sera peut-être le moyen suprême pour maintenir la généralité de la rêverie, l’entente de tous ces rêveurs entre eux et, par cela même, la durée du rêve. »

Mais, surtout, balayant le pessimisme de Schopenhauer, il avait eu l'illumination du Retour — cette pulvérisation de la chose en soi.

« Le postulat de la conservation de l'énergie exige l'éternel retour. », avait-il écrit.

La conservation de l'énergie et l'éternité impliquaient que toutes les combinaisons possibles du monde se fussent déjà produites et qu'elles se répéteraient — infiniment. Le monde n'étant, et n'ayant jamais été, depuis l'éternité et pour l'éternité, que volonté de puissance, tout ce qui est, toutes les combinaisons possibles du monde devaient donc avoir été, infiniment, et « être » (c'est-à-dire : devenir), de nouveau, infiniment.

La Volonté de Nietzsche n'accouchait pas de la même tragique répétition d'une pauvre comédie déshéritée, avec les mêmes pauvres acteurs — comme chez Schopenhauer – même flore, même faune, même Homme… — mais d'un kaléidoscope flamboyant où tout — dont nous ne savons jamais rien – ou presque… — avait déjà existé et existerait en retour — à jamais.

Son vertige alors, comme celui d'un qui découvre qu'il a depuis longtemps dépassé la terre ferme de la falaise et qu'il court dans l'espace et le vide ; pire : qu'il n'y a jamais eu ni falaise ni même vide.

Et nous, nous étions parti, comme une fleur, de cela, qu'il nous avait offert, depuis l'endroit même où il était tombé : les ruines du bunker des certitudes philosophico-religieuses bâties par plus de deux mille ans d'idéalisme momifiant — bunker qu'il avait fait sauter.

Pas étonnant que dans son ivresse, il voulût buter tous ceux qui s'en réclamaient encore, plus d'un siècle après.

Plus tard, contemplant ces ruines, j'en déduirais, avec Shelley, que « les poètes sont les législateurs non reconnus du monde », et qu'il appartient à chaque Homme (mâle ou femelle) de tout mettre en jeu pour faire apparaître la Beauté dans le monde, et que là était le fin mot de l'histoire, et de l'Histoire, aussi… ; — tout en affirmant, paradoxismiquement, que la philosophie est une œuvre d'art… et rien qu'une œuvre d'art ; — mais cela, ce serait plus tard – et c'est une autre affaire.

Souvent, à Paris, lorsque j'étais encore étudiant, nous traînions vers Saint-Michel, Nietzsche, Lin-tsi et moi — avec nos belles de l'époque —, poussant jusqu'à la librairie « Shakespeare et les beatniks », ainsi que nous l'appelions, près de la Seine, finissant — après avoir fumé un joint sur les quais où « au bord de la rivière recommençaient le soir ; et les caresses ; et l'importance d'un monde sans importance » — au Polly Maggoo où Lin-tsi, ce vieux bandit de brousse, qui buvait à l'époque comme un trou sans jamais être soûl, déclarait : « Je vous le dis : il n'y a pas de Bouddha, il n'y a pas de Loi, pas de pratiques à cultiver, pas de fruits à éprouver. Que voulez-vous donc tant chercher auprès d'autrui ? Aveugles qui vous mettez une tête sur la tête ! Qu'est-ce qui vous manque ? C'est vous, adeptes, qui êtes là devant mes yeux, c'est vous-même qui ne différez en rien d'un Patriarche ! Mais vous n'avez pas confiance en vous, et vous cherchez au-dehors. Ne vous y trompez pas : il n'y a pas de loi au-dehors ; il n'y en a pas non plus qui puisse être obtenue au-dedans de vous-même. Plutôt que de vous attacher à mes paroles, mieux vaut vous mettre au repos et rester sans affaires ; ce qui s'est produit, ne le laissez pas continuer ; et ce qui ne s'est pas encore produit, ne le laissez pas se produire : cela vaudra mieux pour vous que dix années de pérégrinations. », tandis que Nietzsche lui répondait : « Le monde qui nous importe est faux, c'est-à-dire qu'il n'est pas un état de fait, mais une invention, une façon d'arrondir une maigre somme d'observations : il est "fluide", c'est un devenir ; une erreur sans cesse mouvante qui n'approche jamais de la vérité ; car — il n'y a pas de "vérité" ».

C'était déjà beaucoup pour déniaiser le jeune « philosophe » que j'étais, mais je ne crois pas qu'avec ces seuls deux amis j'eusse été suffisamment armé pour goûter la vraie vie. Heureusement, un soir — ou plutôt une nuit —, tandis que nous dérivions — car la dérive était, on l'aura compris, du temps que les situs avaient raison, notre principale occupation —, je rencontrais Reich — dans un bar.

Jeune homme ce qui m'importait c'était l'art d'aimer — dont j'ignorais tout. Comme, de confidences en confidences, je lui rapportais ce qui était, pour moi, à l'époque, d'inquiétants abandons et d'assez terrifiantes gloires sexuels — dont j'ai déjà parlé — mais aussi des déboires sentimentaux, il éclaircit pour moi de la sexualité, en un instant, toute l'histoire. Et je lus, dans le temps qui suivit, moi aussi, Reich dans une version non maspérisée.

Avec ces trois-là, l'affaire était faite. Si les deux premiers m'avaient fait libertin, au sens que l'on donnait au dix-septième siècle à ce mot — mais libertin – esprit libre – de la façon la plus extrême, la plus radicale —, le dernier m'avait montré la voie qui pourrait me mener à ce que j'appellerais, bien plus tard, l'amour contemplatif — galant ; le libertinage idyllique.

Et l'on sait quels mauvais plaisirs peut servir le libertinage, s'il n'est pas idyllique… —

Mais avant d'en arriver là il me faudrait — en plus d'avoir la baraka — d'abord affronter mes terreurs, mes rages et mes souffrance refoulées à l'origine de mes projections — sexuelles et philosophiques — hallucinées.

En quelque sorte, il me faudrait me démomifier, me décuirasser en revivant ces souffrances, ces terreurs, ces désespoirs et ces haines — qui m'avaient fait perdre la pure jouissance du Temps.

Sans Reich, j'eusse passé ma vie à défouler, selon de toujours identiques schémas, mes frustrations passées — envenimées par ce monde de chiens – dont j'ai dit en trois mots, à la page quatre-vingt-quatorze du Manifeste sensualiste, tout ce qu'il faut en dire, et que Caraco avait délayé dans son Bréviaire du chaos — sans lui, dis-je, j'aurais passé ma vie à défouler mes frustrations, et mes fixations, dans le cul, la bouche ou le vagin de mes « petites amies », pour finir par faire deux moutards à « la femme de ma vie », — ce qui m'aurait conduit, dans le plus courant des cas, après quelques années, à traîner tard le soir, et la nuit aussi, dans les bars ou les clubs « libertins », à la recherche de proies sexuelles ou même seulement de putains. Une vraie vie de « plouc », pour reprendre ce mot de Debord dans La véritable scission — mais certainement pas une vie d'aventures philosophiques et poétiques.

Des esprits chagrins pourraient dire qu'à l'époque, à vingt ans, j'avais, justement en Guy Debord, un autre maître, prétendument marxiste, matérialiste et hégélien. Ceux qui ont prétendu cela de Debord — des connards post-hégéliens, le plus souvent les stals quand ce n'était pas la racaille gauchiste (léninistes, troskistes, maoïstes) dont les derniers spécimens « philosophiques » achèvent de pourrir, — pour l'attaquer ou pour le louer —, n'ont, à mon sens, rien compris à sa stratégie « guerrière » : Debord n'accordait de « vérité » à la théorie (cf. la préface à la quatrième édition italienne de La société du spectacle) que comme arme de combat, pour le combat poético-social.

Il a d'ailleurs écrit ceci, que l'on peut lire dans La planète malade : “L'optimisme scientifique du XIXe siècle s'est écroulé sur trois points essentiels. Premièrement, la prétention de garantir la révolution comme résolution heureuse des conflits existants (c'était l'illusion hégélo-gauchiste et marxiste ; la moins ressentie dans l'intelligentsia bourgeoise, mais la plus riche, et finalement la moins illusoire). Deuxièmement, la vision cohérente de l'univers, et même simplement de la matière. Troisièmement, le sentiment euphorique et linéaire du développement des forces productives.”

Mais personne n’a jamais remarqué cette conception de Debord — évoquée dans la Préface à la quatrième édition italienne de La société du spectacle, et, aussi, dans La société du spectacle elle-même conception que j’ai mise en parallèle avec celle de Lin-Tsi, concernant les visions du monde, comprises comme rêves et, pour lui, selon son caractère, comme armes.

Mais que personne parmi cette vermine de morts-vivants momificateurs dont je parle ne l'ait jamais remarqué — ou même ne puisse l'entendre — ne me tire pas des larmes.


J'en étais là de mes réflexions lorsque, une fois encore, la belle Arété (sosie de Sophia Loren, dont elle avait également l'accent) relança le feu de nos conversations — élégamment.




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