vendredi 4 décembre 2015

SENSUALISME CONTEMPLATIF — GALANT OU BARBARIE suivi de RENAISSANCE SENSUALISTE















Terreur et fureur masochistes


On découvre souvent ces derniers temps, et toujours davantage, ça et là dans les médias, de jeunes idolâtres plus ou moins fanatisés, exemplaires de cette jeunesse qui joue au dur et à l’affranchi mais en fait prosternée par sa terreur masochiste, vraisemblablement motivée, du monde, et que l'on sent prête à tout pour défendre, si les occasions l'y conduisent encore un peu plus qu'aujourd'hui, sa soif inextinguible d'un garde-fou et d'un maître à la fois terrible et bon que lui provoque sa si grande détresse infantile et existentielle que lui donne le monde tel qu’il est.
Et cependant, à d'autres moments on sent bien, malgré tout, qu'une autre partie de cette jeunesse, si l'Histoire et les situations voulaient bien le lui permettre, pourrait tout aussi bien, éveillée en cela par les trésors poétiques, la belle liberté de parole et de mœurs que certains, acteurs de ce mouvement de la liberté issu des années soixante et soixante-dix -– en fait issu de 68 –- déploient aujourd'hui devant elle, et excitée de surcroît par les sensualistes, être la génération la plus intelligemment sensuelle, la plus sensuellement intelligente et la plus humainement consciente de l'ensemble des problèmes du monde, que l'on ait jamais vue.



Sensualisme contemplatif — galant ou Barbarie


« La question de savoir si l'Homme est bon ou non est un passe-temps philosophique. L'Homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins biologiques fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions qu'il a créées. » affirmait, impérial, le docteur Reich, très supérieur en cela au docteur Destouches puisqu'il envisageait ainsi l'Homme tel qu'il peut et doit être, et non tel qu'il est, et même si l'on peut imaginer en souriant le style de ce qu'aurait pu être la réaction de Céline à cette proposition reichienne et aussi à cette autre de Guy Debord : « Une science des situations est à faire, qui empruntera des éléments à la psychologie, aux statistiques, à l'urbanisme et à la morale. Ces éléments devront concourir à un but absolument nouveau : une création consciente de situations. »

Sensualiser le monde et les situations, et libérer l'enfance d'un même mouvement — des versions savamment améliorées du ghotul des Murias et de l'Abbaye de Thélème de Rabelais pourraient nous y aider —, c'est-à-dire enfin masculiniser véritablement les hommes et féminiser réellement les femmes en supprimant la fixation collante des enfants sur leurs parents — et celle des parents sur leurs enfants — et donc, aussi, celle des hommes et des femmes entre eux et sur eux-mêmes et qui est du même ordre —, et leur permettre ainsi de se sexensualiser, pour ainsi dire ; et, de fait, éliminer du même coup la puissance hypnotique du Spectacle en libérant la puissance créatrice, poétique, individuelle des uns, des unes et des autres, puissance que les tristes psychologues d'aujourd'hui disent être mauvaise — et de leur point de vue, et puisqu'il s'agit pour eux d'adapter les pauvres Hommes au pauvre monde, ils ont raison — puissance dont on n'a vu le plus souvent que des formes contournées par cette misère des mœurs, des caractères et de la division du travail, qui se perpétuent les unes les autres, puissance qu'il s'agit, à l'inverse, de favoriser et dont il faut attendre bien au contraire le raffinement et l'humanisation des Hommes, et à laquelle il faudra adapter le monde.

Qui devrons nous sensualiser — puisque d'une façon ou d'une autre nous serons toujours là —, que restera-t-il, en fin de compte, des riches ou des pauvres, des puissants ou des exclus, des Mahométans furibonds, des Talmudistes fanatisés, des Protestants froidement surexcités, des Catholiques réveillés, des Confucéens assurés, des Orthodoxes déchaînés, des Hindous exaltés, des Animistes aujourd'hui réanimés, des Verts vidés, décolorés, des Altermondialistes confusionnistes plus ou moins spontanés, des « gauches illusionnistes » déprimées, des Bleus galvanisés, des Bruns forcenés, des membres des sectes, hallucinés, des consommateurs idolâtres, hystériques ou extasiés, ravis, gavés, de ceux qui meurent de trop manger de nourriture frelatée ou des autres qui meurent de faim, oubliés, ou des étonnants et à coup sûr détonants mélanges que tout cela donnera dans la suite du mouvement du temps ?
Une chose est sûre : il faudra sensualiser pour humaniser et raffiner.
Pour le moment l'affrontement est général.

On voit aussi dans cette mêlée le vieux matriarcat hystérique, sorcière et vaudou, mégère et gourou — qui avait profité, lui aussi, de cette disparition du carcan moral petit-bourgeois —, revanchard, tenter de regagner le maximum de terrain ; il provoque en retour, avec d'autres facteurs plus pragmatiques, cette réactivation fanatique du vieux patriarcat qui du coup ressort — habitué qu'il est à traiter les adorateurs et adoratrices du Veau d'or, et leurs transes, tous plus ou moins sectateurs de la Déesse-Mère nourricière, et surtout castratrice — là où elle avait disparu, la camisole (burka ou, à tout le moins, voile) qu'il sait être un remède, certes précaire, mais dont il espère qu'il pourra contrecarrer cette résurgence du féminin autonomisé, donc égaré, qu'il connaît déjà, et aussi ce surgissement historique possible de la sensualité et de la volupté alliées à la raison, qu'il ignore ne l'ayant que rarement rencontré, et pour cause, mais qu'il pressent peut-être intuitivement dans certaines attitudes neuves des femmes et des hommes d'aujourd'hui, et qui le terrorise encore davantage, comme il terrorise également toutes les autres sortes d'idolâtres.


 
Renaissance sensualiste


Et c'est aussi cela la future Renaissance sensualiste que nous envisageons : le dépassement dialectique de la vieille opposition entre le patriarcat et le matriarcat qui, chacun à sa façon, auront préparé ainsi l'avènement de cette ère sensualiste qui vient : le patriarcat — dans ses versions monothéistes — en imposant la Loi et le Livre, et en posant ainsi les prémices du déploiement de la Raison (mais en provoquant, par son organisation rigide et castratrice, la peste émotionnelle, les malformations et la détresse caractérielles, émotionnelles, poétiques, sentimentales, amoureuses, avec les réactions religieuses, guerrières, idolâtres, “économiques” qu'elles impliquent et que le XXe siècle a parfaitement analysées) contre le matriarcat, ses transes paganistes et son univers halluciné — qu'ont ressuscités massivement depuis les années soixante les gens du courant “new-age”, tous sectateurs de la transe sous stupéfiants, de Gaïa, des puissances féminines “occultes”, etc. — matriarcat dont l'apport à cette nouvelle ère qui pourrait s'ouvrir pour l'humanité, après les luttes religieuses, culturelles et économiques qui nous occupent, consistera en l'accent indispensable que ce courant met sur la reconnaissance et l'acceptation des rythmes biologiques primaires, impétueux, impérieux, et sur la célébration de la puissance vibrante, palpitante, ondulante, péristaltique et extatique du vivant.

La volupté et la sensualité alliées à la raison, l'humanisation de l'amour, c'est aujourd'hui pour quelques happy few, le plus souvent, et pour tous demain — éventuellement. Mais pour les masses aujourd'hui ce sont le kitsch sirupeux ou le désabusement ou la violence sexuelle que les derniers aristocrates libertins ont rendue depuis deux siècles “chic” aux yeux de tous ceux qui, aujourd’hui, partis de rien et arrivés très vite à la misère poétique, sensuelle, sentimentale, sexuelle, s'empressent de l'exercer dès qu'ils atteignent au moindre pouvoir sur autrui leurs “partenaires”, ou les enfants pauvres de leur province ou de quelque région du monde que ce soit , violence sexuelle que des gens comme le jeune Montesquieu ou Madame de Scudéry pensaient à juste titre être le fait des miséreux puisqu'ils pensaient que “l'amour” était toujours “plus grossier, plus brutal et plus criminel parmi les gens qui n'ont aucune politesse et qui sont tout à fait ignorants de la belle galanterie” et il revient à chacun de reconnaître sur ce point le miséreux en lui-même , violence sexuelle dont on voit bien qu'à un autre niveau, celui de la phylopsychogénèse, elle est irriguée d'un côté par toute la mythologie et l'histoire de la violence dominatrice patriarcale avec sa terreur, au fond, de la jouissance, et sa rage concomitante de tout soumettre — et surtout les femmes — et, d'un autre côté, par celles de la violence hystérique et extasiée du vieux matriarcat préhistorique enfermé dans cette forme particulière de la non-réalisation de l'humain et de la folie.

En attendant cette subsomption raffinée et délicate, dont nous parlons, de ces courants historiques mêlés et opposés, c'est donc la guerre, et la bêtise des générations d'imbéciles morts pèse lourd dans le cerveau des crétins vivants ; la préhistoire ne nous lâche pas ; le troupeau bêle à la mort ses vieilles pleurnicheries enragées, et nous, tranquillement, nous ensemençons l'avenir.
Pour qu'y brille un jour de tout son éclat l'or du Temps dont nous parlait André Breton.

Partir, agir, aimer, jouir, créer. Nager, jouer, danser, marcher, voyager, dormir. Ne rien faire, mais ébloui. Lâcher tout, si nécessaire.
Avant tout organiser la vie dans le sens de la vie, vibrante, vivante : voilà, nous semble-t-il, quelques-unes des voies qui mènent à trouver l'or du Temps dont on trouvera peut-être quelques traces dans cette ébauche de “Programme Hors du commun”, dans lequel Breton, justement, définit les buts et les moyens de l'Avant-garde sensualiste, où Duchamp commente la position de Breton vis-à-vis de l'amour — qui est aussi la nôtre — et où Nietzsche, très en forme, rappelle le type de regard que nous portons sur les Hommes et l'Histoire, donne le sens de “l'opéra fabuleux” et le but du “Coup du monde.”






LE PROGRAMME HORS DU COMMUN






Nietzsche :


Qu'un homme résiste à toute son époque, qu'il l'arrête à sa porte et lui fasse rendre compte, cela exerce forcément de l'influence ! Qu'il le veuille, peu importe, qu'il le puisse voilà le point.


Breton :


Le Dieu qui nous habite n'est pas près d'observer le repos du septième jour.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Dans l'émouvant mouvement
Du sable mouvant
Aspirant
De votre corps aimant
De mon corps aimant
La dérive heureuse
Océane
L'exploration tendre
Profonde
Détachée du Temps
Des méandres voluptueux
De la sensitive
Explosive-fixe


Chaque mouvement, chaque retrait, chaque pénétration, chaque constriction aspirante
Nous découvre les terres fermes
Les grottes sous-marines du Grand Cœur du Temps
La main dans la main nous découvrons les enchantements de vos Palais
Idéaux
Aquatiques


Je suis le plongeur qui dérive
Vers votre cœur
Sans hâte
Amplement
Vous êtes l'océan


La houle tous les deux
Nous prend.


Breton :


L'idée de l'amour allait droit devant elle sans rien voir; elle était vêtue de petits miroirs isocèles dont l'assemblement étonnait par sa perfection. C'étaient autant d'images de la queue des poissons, quand, de par leur nature angélique, ceux-ci répondent à la promesse qu'on peut se faire de toujours se retrouver 


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Notre aura bleue
Liserée d'or
Cette vapeur bleutée
Entourant nos corps
Au paroxysme
-– Savouré puissamment dans le ravissement étonné -–
Du plus ardent du plus doux du plus pénétrant
Du plus éblouissant du plus irradiant
Mouvement
De leur corps à corps
Si loin de tout
De mes yeux si lointains
Je l'ai vue


Puissance altière
La vôtre la mienne
Sensations en excès délicieux
Extraordinaire ardeur printanière
En renouveau d'excès voluptueux
Délices débordés sentimentaux
Tout concourait
Il est vrai
-– Ton con court et
Ardent
De feu et d'eau
Mon sexe turgescent
Long et lent
Vif et ardent
Parfaitement
Et tous leurs emportements -–
Tout concourait excessivement
À cette palpitation de bleu et d'or
Irisant
En brume divine
Nos corps


Éternité du Temps
Rien ne passera
Et souvent des amants
Dans la suite du Temps
Relisant cela
S'embrasseront
S'embraseront.


Pour l'heure
Tout à notre gloire
Tout alanguis de ces rayonnements
Après avoir traversé la terre
De notre sommeil si lourd et si bon
Excessivement
Nous restons sans paroles et sans force
Dans la langueur attendrie du soir


L'amour est le feu ardent
La vie même
Son éblouissement


Y demeurer
Décidément.


Breton :


L'aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n'est pas tout. L'amour sera. Nous réduirons l'art à sa plus simple expression qui est l'amour…


Marcel Duchamp (s'adressant au public…) :


Je n'ai pas connu d'homme qui ait une plus grande capacité d'amour. Un plus grand pouvoir d'aimer la grandeur de la vie et l'on ne comprend rien à ses haines si l'on ne sait pas qu'il s'agissait pour lui de protéger la qualité même de son amour de la vie, du merveilleux de la vie. Breton aimait comme un cœur bat. Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution. C'est là son signe.
...
La grande source d'inspiration surréaliste, c'est l'amour. L'exaltation de l'amour électif, et Breton n'a jamais accepté que quiconque du groupe, par libertinage, démérite de cette idée transcendante. Il l'a écrit : “J'ai opté en amour pour la forme passionnelle et exclusive, contre l'accommodement, le caprice et l'égarement...”
...
Qui plus que lui a médité sur la dérision du bonheur humain, a médité sur les causes de conflit et d'antagonisme qui pourraient surgir, même lorsque la société sans classes sera instaurée ; qui mieux que lui a frôlé la grande explication surréelle de la vie; cette prise de conscience totale d'une vérité sans frontières, qui a plus aimé que lui, ce monde en dérive ?
[...]



Avant-garde sensualiste 1 ; Juillet/Décembre 2003

R.C. Vaudey





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