jeudi 12 janvier 2012

Le génie de l’allégresse voluptueuse




LE PROGRAMME HORS DU COMMUN. (Suite)




Voix 1 :


Mais qui sont donc ces sensualistes qui dans un tel enfer parlent de la “sexensualisation” du monde?


Rimbaud :


Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l’éducation
Des races, des classes et des bêtes sur ce Vaisseau
Repos et vertige
A la lumière diluvienne
Aux terribles soirs d’étude.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Les sensualistes reviennent – pour ce qui est de la question de cette présence-absence “poétique” au monde, “où l’on ne parle pas, où l’on ne pense pas” – à une forme de pragmatisme sans affaires tel qu'on le trouve parfois exprimé chez les anciens Chinois ; mais ce qui dérange le plus dans la façon qui est la leur c'est que non seulement ils affirment que cette affaire-là est une histoire sans paroles, qui s’offre ou ne s’offre pas – et à laquelle rien ne prépare vraiment : ni l'étude des traités, ni les contorsions physiques, ni les longues méditations (ce qui chagrine déjà beaucoup de monde...) –, mais qu'en plus, non contents de rejeter l'ascèse (ce qui met hors d'eux les souffreteux masochistes... et qui ne l'est pas un peu) et de se moquer des exégètes (ce qui a le don d'exaspérer ceux qui trouvent là un moyen d’occuper le mauvais temps ou de libérer un peu de ressentiment... et qui n'en a pas un peu), ils prétendent tout au contraire que si quelque chose peut bien amener le poétique à vous saisir, ce serait plutôt le génie de l’allégresse voluptueuse, l’expérience de la beauté et de la volupté, de l'insouciance et de la légèreté, si possible amoureuses, l'idylle, telle qu'ils l'entendent, la construction heureuse des situations, et tout ce qui y prépare ou les permet ; bref, pour presque tout le monde, sectateurs de l’Ouest ou de l’Est, de l’Europe, de l’Orient ou de l’Extrême-Orient : le scandale et l’abomination !


Rimbaud :


Eux chassés dans l’extase harmonique,
Et l’héroïsme de la découverte.


Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,
Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche
Est-ce ancienne sauvagerie qu’on
pardonne ? –
Et chante et se poste.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


En attendant le coup de grâce qui clôt le bec et laisse sans paroles et sans pensées, perdu dans la source profonde, et puisqu'il faut bien s'occuper en attendant l'ouverture du Temps poétique, les sensualistes laissent les uns à leurs exercices, les autres à leurs études, d'autres encore à leur ivresse profonde, et, pour leur part, c'est dans le jeu léger ou ardent qu'ils aiment à se laisser surprendre. 
Lin-tsi et Casanova, Tchouang-tseu et Nuage-Fou, Nietzsche et Rimbaud (qui donne le “la” et le “”) ! Voilà le cocktail, my dears !


Les Upanishads :


Si quelqu'un ne voit rien d'autre en dehors de soi-même, n'écoute rien d'autre, ne connaît rien d'autre, voilà la grandeur ; si quelqu'un voit, écoute, connaît quelque chose d'autre, voilà la petitesse...
Dans notre monde on appelle grandeur l'abondance de vaches, de chevaux, d'éléphants, d'or, d'esclaves, de femmes, de champs, de terres. Mais ce n'est pas cela que j'entends, ce n'est pas cela que j'entends parce qu'alors une chose toujours se fonde sur l'autre...
"... La grandeur, le bhu-man, se découvre en soi-même, dans le pivot intérieur de la vie."
Cette grandeur est tout ce qui existe... Celui qui pense ainsi, médite ainsi, connaît ainsi... celui-là est le seigneur absolu. Il peut tout ce qu'il veut dans tous les mondes. Ceux qui pensent autrement, sont dépendants et voués aux mondes qui périssent.


Debord :


Rien n'est plus naturel que de considérer toute chose à partir de soi, choisi comme centre du monde ; on se trouve par-là capable de condamner le monde sans même vouloir entendre ses discours trompeurs. Il faut seulement marquer les limites précises qui bornent nécessairement cette autorité : sa propre place dans le cours du temps, et dans la société ; ce qu'on a fait et ce qu'on a connu, ses passions dominantes. “Qui peut donc écrire la vérité, que ceux qui l'ont sentie ?”


Lin-tsi :


Jeunes gens, jeunes filles, il y a certains chauves qui appliquent leur effort à l'intérieur, s'imaginant chercher en eux une voie de sortie du monde. Ils se trompent ! Chercher le Bouddha, c'est perdre le Bouddha ; chercher la voie, c'est perdre la voie ; chercher les patriarches, c'est perdre les patriarches. Ne vous y trompez pas, vénérables ! Je ne tiens pas à ce que vous expliquiez les Textes ou les Traités, ni à ce que vous soyez de grands sujets du roi, ni à ce que vous discutiez intarissablement comme cascades, ni à ce que vous fassiez preuve d'intelligence et de sagesse. Tout ce que je veux, c'est que vous ayez la vue juste.
Belle jeunesse, mieux vaut être un maître sans affaires, que de savoir interpréter cent volumes de Textes ou de Traités, ce qui conduit à mépriser les autres, tels les Asura qui ne pensent qu'à être victorieux ou battus. L’inscience, qui fait croire à la personnalité et au moi, nourrit des actes ayant pour fruit l'enfer. C'est ainsi que le moine Bonne-Étoile, qui connaissait le Dodécuple Enseignement, tomba vivant en enfer ; la terre n'avait plus de place pour lui. Mieux vaut être sans affaires et se mettre au repos ;
Lorsque vient la faim, je mange mon grain ;
Quand vient le sommeil, je ferme les yeux.
Le sot se rit de moi ;
Le sage me connaît.”
Jeunes gens, jeunes filles, ne cherchez rien dans la lettre ! Vous vous fatigueriez l'esprit ; vous inhaleriez sans profit de l'air froid. ‘Mieux vaut ne laisser naître aucune pensée de production conditionnée : on dépasse ainsi et les Trois Véhicules et les Bodhisattva avec toutes leurs études qui ne sont qu'expédients.’


Rimbaud :


Personne à Aden ne peut dire du mal de moi. Au contraire. Je suis connu en bien de tous, dans ce pays, depuis 10 années.
Avis aux amateurs !
Quant au Harar, il n'y a aucun consul, aucun poste, aucune route ; on y va à chameau, on y vit avec des nègres exclusivement. Mais enfin on y est libre, et le climat est bon.
Telle est la situation.


Le Vieux :


Connais le masculin.
Adhère au féminin.
Soit le Ravin du monde.
Quiconque est le ravin du monde,
La vertu constante ne le quitte pas.
Il retrouve l'enfance.


Connaît le blanc.
Adhère au noir.
Soit la norme du monde.
Quiconque est la norme du monde, la vertu constante ne s'altère pas en lui.
Il retrouve l’illimité.


Voix 1 :


Mais cette vraie vie comment se manifeste-t-elle, pratiquement ?


Rimbaud :
(énonçant la voie parfaite...)


C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.
C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.
C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.
L'air et le monde point cherchés. La vie.


Voix 1 :


La beauté se perd-t-elle
dans le tourbillon de la vie ?


Voix 2 :


NON !


Nous affirmons la magnificence du monde !


Nietzsche :


Si nous disons oui à un seul instant, nous disons oui, par-là, non seulement à nous-mêmes, mais à toute l'existence. Car rien n'existe pour soi seul, ni en nous, ni dans les choses, et si notre âme, une seule fois, a vibré et raisonné  comme une corde de joie, toutes les éternités ont collaboré à déterminer ce seul fait – et dans cet unique instant d'affirmation, toute l'éternité se trouve approuvée, rachetée, justifiée, affirmée.


Rimbaud :


J’ai tendu des cordes (de joie) de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Les sensualistes proposent, pour accéder à cette autre attitude au monde, que le dépassement tant de l'esprit techniciste et prédateur que le retour des fadaises “spiritualistes”, “religieuses” ou “mystiques” nécessite, le génie de l’allégresse de la volupté, l'empire des sens, la jouissance tendre, amoureuse-abandonnée, la musique, les chants, l’art, la beauté des situations, des lieux, des mets, des vins, des hommes et des femmes, de l'âme des hommes et des femmes, quelque chose du XVIIIe siècle (français, vénitien ?), donc, surtout le dépassement de l'antique guerre des sexes, la refonte du monde par la poésie – en avant – et, sur cette base essentielle, la tendresse, les jeux, les extases de l'amour compris comme voie royale à la jouissance de l'or du Temps, c'est-à-dire une attitude contemplative-active, mystique-sensualiste, en un mot voluptueuse-émerveillée.


Rimbaud :


Quand nous sommes très forts, – qui recule ? très gais, – qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, – que ferait-on de nous ?
Parez-vous, dansez, riez. – Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre.


Voix 2 :


Il s’agit donc de faire l’Action paradoxale, de planter le grand Arbre de Vie, onduleux, et inutile au commun, dans les vastes jardins de l'Infini amoureux, pour se prélasser dessous sans rien faire ou dormir, insouciant, à son pied ?


Voix 3 :


Il s’agit !









(A.S. 3)