jeudi 6 septembre 2018

« Bureau d'esprit » et art sensualistes











Le Paradis terrestre
Pierre Bonnard
1916-1920






Chère amie,


Sans doute fallait-il apporter ce supplément poétique, extatique, contemplatif, mystique à cet art du bon usage du temps et des relations amoureuses entre les femmes et les hommes élaboré par les Français, au cours des siècles, dès l'époque des Courtois, dans les salons des XVIIe et XVIIIe siècles, et jusque dans le XXe siècle.


Le règne des usuriers et des marchands, qui se déploie pleinement à partir du XIXe siècle, a laissé le monde aux mains de gens ignorant tout de l'otium et de la belle galanterie, belle car c'est seulement dans un contact égalitaire (voire de légère subordination, comme le comprend la galanterie) avec les femmes que les hommes peuvent rivaliser d'esprit, de raffinement et de civilité, bref, s'humaniser : livrés à eux-mêmes (ou établis dans un rapport de domination des femmes), ils s'adonnent aux affaires, au jeu, aux drogues, à la guerre, à l'abus sexuel, et/ou ils cèdent « à l'impérialisme du concept » (voyez les Grecs) ; de la même façon, les femmes gagnent beaucoup à partager ce loisir avec les hommes, dans un rapport égalitaire, voire de légère supériorité, qui correspond généralement à la réalité des caractères et des esprits, mais qu'elles dissimulent le plus souvent, en milieu hostile, par tactique,ou par duplicité. Par courtoisie, je vous fais grâce de ce à quoi elles échappent — à commencer par ce mal, plutôt moderne, de leur singerie des hommes.


Ce nouveau monde, usuraire et sadien, ignorant tout du bon emploi du temps que ne pouvaient connaître que ceux qui disposaient librement du leur , il lui importe sans doute peu de connaître le résultat de nos « recherches sur l'amour et le merveilleux ».


Héloïse m'apprend que les Japonais prennent un ou deux emplois supplémentaires, pour occuper leur vie : sans doute est-ce un mélange d'embrigadement productiviste, de misère culturelle, architecturale, relationnelle etc. qui crée l'injouissance particulière de ce peuple : mais lorsque l'on dit « les Japonais », il faut comprendre : les sous-produits humains particuliers de la révolution industrielle et technique, que l'on trouve au Japon : ils sont sans doute assez différents de ce qu'étaient leurs ancêtres de la fin du XIXe siècle, lorsque le Japon s'est ouvert à l'Occident (je dis différents, je ne dis pas que les uns valent mieux que les autres)


Nietzsche remarquait déjà que la sauvagerie « peau-rougesque » du goût des Américains pour le travail et l'argent conduirait rapidement à devoir justifier ce que l'on appelait alors les « parties de campagne », par des considérations utilitaristes (comme leur intérêt pour la santé).


Aujourd'hui, le produit phare de l'ère usuraire-sadienne, l’injouissant, peut se demander, en faisant ce qu'il croit être de l'humour, de quoi pouvaient bien parler les hommes avant que ne fussent inventés le football (les sports de masse), et les voitures. Pourtant, en relisant Montaigne, Marie de Gournay, Mademoiselle de Scudéry, La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, Madame de Sévigné, Chamfort, ou en écoutant Élisabeth Jacquet de La Guerre, on peut savoir qu'il y a eu, en France, une vie galante et spirituelle avant l'invention du supporter et du touriste processionnaire (aussi redoutable que la chenille du même nom), vie galante et spirituelle qui a fait autorité en Europe où l'on a voulu l'imiter, et que les femmes et les hommes avaient pu, alors, lier des rapports d'intelligence et de complicité intellectuelle, sensuelle, poétique ou artistique, même dans le cadre d'un patriarcat qui ne laissait pas beaucoup de choix à ces dernières.


C'est cette tradition que nous avons reprise et déployée, en partant de la grande et nouvelle liberté de certaines femmes de la génération d’Héloïse, et de celle de certains des hommes de la mienne.

Notre désintérêt pour toute « réussite » sociale, fût-elle littéraire ou artistique, notre choix du célibat, ainsi que notre désir de ne pas avoir d'enfants, dans les conditions qui ne sont plus celles des siècles pré-industriels, dans lesquels une large parentèle — pour les pauvres — ou une large domesticité — pour les riches — s'occupaient d'eux, et qui ne sont pas encore celles des siècles post-industriels, c'est-à-dire post-économistes et post-analytiques (s'ils existent jamais…), nous permettent et nous ont permis, jusqu’ici, de nous adonner à ces occupations dont le souvenir tend à s'effacer de la mémoire des vivants d'aujourd'hui : la liberté, l'amour, la poésie — pour le dire comme d'autres —, et même d'apporter, avec l'amour contemplatif galant, la suite tant attendue à « l'idée de l'amour » dont parlait Breton.



Voilà, chère amie, ce dont nous devisions, allongés dans l'herbe, tout en regardant le ciel bleu, ce matin, Héloïse et moi, sur la terrasse où Héloïse tenait ce « salon improvisé », à moins que ce ne fût « une partie de campagne » au débotté, ou encore une réunion improvisée de notre « bureau d'esprit » sensualiste.



Pour le reste, ces Tableaux galants (comme L’amour contemplatif galant), ainsi que je les ai nommés, constituent effectivement des « œuvres d’art », des installations vidéo-poétiques qui ressortissent au domaine de l’art, que je n’appelle plus art contemporain ou art actuel mais art sensualiste.

Le premier d’entre eux fut le Manifeste sensualiste lui-même, qui fut projeté dans une galerie d'art sous cette forme et présenté ainsi pour la première fois au public, en juin 2001.

J’avais à l’époque de sa publication en librairie expressément demandé à Gallimard un addenda au contrat d’édition qui nous lie, qui précise que je garde les droits pour cette variante du Manifeste, qui relève de l’art, et de son marché et non de celui de l’édition. Ce que les éditions Gallimard avaient accepté sans difficulté.

Ces Tableaux galants en suivent donc les règles : il ne peut exister de chacun d'eux que douze exemplaires numérotés, dont je suppose que l’on pourrait assurer facilement l’authenticité par la block chain.

Si votre ami désire acquérir un exemplaire de l’une ou l’autre de ces installations vidéo-poétiques, il peut m'écrire.

Il est évident que pour certaines je devrais de mon côté m’assurer de l’accord des interprètes ; dans le cas contraire, je ferais rejouer les pièces (dont chacune ne dure que quelques minutes) par d’autres musiciens baroques.

Vous me conseillez d’ouvrir une galerie en ligne : si votre ami veut se charger d’être notre galeriste, c’est une option que nous pouvons envisager. Considérée notre visibilité, il ne pourra compter que sur d’authentiques amateurs de ce que nous sommes, des collectionneurs-mécènes en quelque sorte. Mais c’est son problème.

Vous savez comme moi que ni l’art ni la poésie ni la théorie sensualistes n’intéressent qui que ce soit. Ce qui ne préoccupe pas notre moi, car notre seul souhait est que cette poésie vécue qui nous saisit ne cesse jamais (sic), mais pourrait préoccuper notre toit.






Avec mes respectueux hommages,




R.C. Vaudey, le 5 septembre 2018






Pièce jointe


Loisir et oisiveté. — Il y a une sauvagerie tout indienne, particulière au sang des Peaux-Rouges, dans la façon dont les Américains aspirent à l’or ; et leur hâte au travail qui va jusqu’à essoufflement — le véritable vice du nouveau monde — commence déjà, par contagion, à rendre sauvage la vieille Europe et à propager chez elle un manque d’esprit tout à fait singulier. On a maintenant honte du repos : la longue méditation occasionne déjà presque des remords. On réfléchit montre en main, comme on dîne, les yeux fixés sur le courrier de la bourse, — on vit comme quelqu’un qui craindrait sans cesse de « laisser échapper » quelque chose. « Plutôt faire n’importe quoi que de ne rien faire » — ce principe aussi est une ficelle pour donner le coup de grâce à tout goût supérieur. Et de même que toutes les formes disparaissent à vue d’œil dans cette hâte du travail, de même périssent aussi le sentiment de la forme, l’oreille et l’œil pour la mélodie du mouvement. La preuve en est dans la lourde précision exigée maintenant partout, chaque fois que l’homme veut être loyal vis-à-vis de l’homme, dans ses rapports avec les amis, les femmes, les parents, les enfants, les maîtres, les élève, les guides et les princes, — on n’a plus ni le temps, ni la force pour les cérémonies, pour la courtoisie avec des détours, pour tout esprit de conversation, et, en général, pour tout otium. Car la vie à la chasse du gain force sans cesse l’esprit à se tendre jusqu’à l’épuisement, dans une constante dissimulation, avec le souci de duper ou de prévenir : la véritable vertu consiste maintenant à faire quelque chose en moins de temps qu’un autre. Il n’y a, par conséquent, que de rares heures de loyauté permise : mais pendant ces heures on est fatigué et l’on aspire non seulement à « se laisser aller », mais encore à s’étendre lourdement de long en large. C’est conformément à ce penchant que l’on fait maintenant sa correspondance ; le style et l’esprit des lettres sera toujours le véritable « signe du temps ». Si la société et les arts procurent encore un plaisir, c’est un plaisir tel que se le préparent des esclaves fatigués par le travail. Honte à ce contentement dans la « joie » chez les gens cultivés et incultes ! Honte à cette suspicion grandissante de toute joie ! Le travail a de plus en plus la bonne conscience de son côté : le penchant à la joie s’appelle déjà « besoin de se rétablir », et commence à avoir honte de soi-même. « On doit cela à sa santé » — c’est ainsi que l’on parle lorsque l’on est surpris pendant une partie de campagne. Oui, on en viendra bientôt à ne plus céder à un penchant vers la vie contemplative (c’est-à-dire à se promener, accompagné de pensées et d’amis) sans mépris de soi et mauvaise conscience. — Eh bien ! autrefois, c’était le contraire : le travail portait avec lui la mauvaise conscience. Un homme de bonne origine cachait son travail quand la misère le forçait à travailler. L’esclave travaillait accablé sous le poids du sentiment de faire quelque chose de méprisable : — le « faire » lui-même était quelque chose de méprisable. « Seul au loisir et à la guerre il y a noblesse et honneur » : c’est ainsi que parlait la voix du préjugé antique ! » 


Nietzsche. Le Gai Savoir. (IV ; 329)




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