Le
propos du diable
Peindre
l'enfer sur l'enfer, rajouter le négatif au négatif, chanter la
beauté du négatif,
comme titrait bêtement un auteur à propos de Debord, c'est le plus
facile.
L'époque
y invite furieusement.
La
faiblesse des personnalités, le caractère excessivement anxiogène
des conditions de l'existence, les grandes mégalopoles, l'insécurité
des moyens d'existence, la violence omniprésente, le spectacle de la
destruction et du déchiquètement des hommes, un peu partout sur la
planète, auquel chacun est constamment confronté, la drogue —
toutes les variétés de drogues —, l'alcool — toutes les
variétés d'alcools —, la profusion de tout cela, même pour les
plus démunis, qui fait voler en éclats des surmoi à peine
constitués, totalement affaiblis, voilà qui rend aisé pour chacun
le dévoilement de l'enfer et la description des abîmes infernaux.
Élaborer
des meurtres subtils, planifier la destruction de peuples entiers,
ou, plus modestement, écrire des romans chargés de fiel, de venin
et de négativité, marqués par le désespoir — voir ce que dit
Lautréamont du désespoir, et où, selon lui, il mène — : voilà
ce à quoi invite l'époque.
Mais
découvrir au-delà de cela, le déploiement possible de l’humain
dans la volupté et dans la jouissance — non pas dans celle sadique
ou masochiste, et même “en transe”, que comprennent seulement
l'injouissant et l'injouissante modernes, mais dans la volupté
heureuse, extasiée — , construire la beauté, la poésie, l'art,
dégager, par-delà
l'enfer exploré,
des voies claires, voilà l'avant-garde
de ce temps,
voilà les
buts de l'avant-garde de ce temps,
voilà ce que nul en dehors de nous — et de très peu d'autres —
n’est capable de faire en ce moment. Pour cette simple raison que
ce qui est au-delà de l'enfer n'intéresse, pour le moment,
absolument personne, — tous étant absolument absorbés ou abattus
ou accaparés etc. par l' “exploration”, la “découverte” de
cet enfer ; la ruine perpétuellement subie et imposée par cet
enfer.
Découvrir
en soi des abîmes toujours plus meurtriers, toujours plus
masochistes, toujours plus sadiquement dévastateurs, voilà ce qui
fascine l’injouissant moderne. Très normalement.
Et
seuls l'art, la littérature et la théorie qui exposent cela
intéressent ces injouissants du présent.
Le
reste leur paraît fade et sans intérêt.
C'est
la figure du démoniaque aujourd'hui.
Il
dit : “La rencontre n'est jamais possible. Imaginer la communion
est ridicule. Rien n'est aussi excitant que la négativité. Le
bonheur est sans histoire. Il n'y a pas d'art heureux. La
littérature, le sexe sont un défouloir. Etc.”
Le
mal se reconnaît toujours ainsi : il est assis à la table et il
rit. Il a beaucoup de masques. Désespérés, cyniques, alcooliques
mondains, dépravés notoires, notables en goguette, nymphettes
ravagées, joyeux fêtards et autres ravis de la crèche, déclassés
revenus de tout, voyous. Il n'attend rien que la mort, il est
désespéré de tout ; c'est, comme disait Debord, celui
à qui on a fait du mal.
L'injouissant.
C'est
aussi celui qui dit que la jouissance c'est de souffrir extrêmement,
— pour mieux dominer – et d’abord sa propre terreur — et,
éventuellement, jusqu'à en mourir ; ou de faire souffrir
extrêmement, jusqu'à tuer.
Déchirer
ou être déchiré et appeler cela la jouissance, tel est le propos
du diable.
Intervention
discrète
La
construction des situations c'est également la construction du
caractère sur la base de l'exploration des pulsions destructrices et
autodestructrices. Qui ne sont pas, malheureusement, seules à
s’opposer à la formation du goût auquel s’oppose aussi les
enfantillages et les faiblesses de la jeunesse avec lesquels, selon
Swift, il ne faut pas être trop sévère.
Sainte-Beuve
écrit pour sa part : “La jeunesse est trop ardente pour avoir du
goût. Pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la
faculté de goûter les belles et douces choses de l'esprit, il faut
encore du loisir, une âme libre et vacante, redevenue comme
innocente, non livrée aux passions, non affairée, non bourrelée
d'âpres soins et d'inquiétudes positives ; une âme désintéressée
et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en proie à
sa propre veine insolente ; il faut du repos, de l'oubli, du silence,
de l'espace autour de soi. Que de conditions, même quand on a en soi
la faculté de les trouver, pour jouir des choses délicates !”
L'expérience
de la jouissance, c'est-à-dire de ce qui est au-delà du plaisir (ou
de la transe, comme l'on voudra) de la satisfaction des pulsions de
destruction ou d'autodestruction, cette expérience répétée peut
amener, avec la nécessaire construction des situations et de la vie,
au renforcement de cette expérience — à l’aventure.
Ces
aventures, que tout cela entraîne, peuvent, à leur tour, consolider
ce renforcement ou ce déploiement ou cette construction de la
personnalité dans le sens d'une jouissance post-destructrice et
post-autodestructrice. Une belle maturité d’hommes et de femmes
affranchis, et au (beau) parfum de la vraie vie. C'est, possiblement,
ce qui s'offre aux individus dans la rencontre et dans la volonté de
reconnaissance de soi-même, de l'autre et du monde.
Quant
à la généralisation de cette expérience jusqu'à une pratique
civilisationnelle, cela passe pour le moment nos prétentions. Vivre
cette expérience poétique post-destructrice et
post-auto-destructrice sur la base de la compréhension des pulsions
de destruction et d'autodestruction, de leurs origines individuelles,
historiques, philosophiques etc., construire les relations, les
caractères et les situations, les aventures favorables à tout cela
au milieu du cynisme, de la haine, de soi et du monde, généralisés,
c'est pour le moment l'utopie que déploie l'Avant-garde sensualiste.
Naturellement
nous vivons, et naturellement nous laissons quelques traces de cette
vie. Notre intervention au milieu du bal des damnés de tous ordres,
des violents de tous acabits, des pervers de toutes catégories, des
ravagés par le désir de saccager tout et le reste etc., notre
intervention au milieu de tout ceux-là reste relativement discrète
— et c'est tout à fait bien ainsi.
La
rémanence
Nous
l’avons écrit plus haut : nous faisons des expériences sur la
rémanence.
Combien de temps, combien de jours, dure, par exemple, l’extase
harmonique, et pendant combien de jours vibre-t-elle, dans telle ou
telle situation de la vie. Ne pas travailler, ne voir personne. Qui,
par exemple, est-il supportable de croiser etc. ?
Comment
passer en voyageurs, en distinguished
foreigners
à travers le monde ?
Où
vivre sans contact avec ceux qui vous entourent ?
Qu’écrit-on
dans ces cas-là (ce que l'on peut lire en ce moment) ?
Que
peint-on ? Que crée-t-on ? etc.
Absolument
sans intérêt pour tous les damnés de la terre.
Ascendance
Ainsi
tous “s’attardent artistiquement sur des formes au lieu d’être
comme des suppliciés que l'on brûle et qui font des signes sur leur
bûcher.”
L'Avant-garde
sensualiste est avant-gardiste déjà dans le sens où elle est
post-analytique, — en quelque sorte.
On
pourra éventuellement reprocher beaucoup de choses à l'Avant-garde
sensualiste. Certains détails. Des noms qui auront été changés.
Mais pour le reste tout est absolument exact.
Certains
collages ont été et seront reproduits. Les détournements,
lorsqu'on lira correctement les différents numéros de Avant-garde
Sensualiste,
pourront être, pour la plupart, facilement reconnus. (Par exemple,
en lisant correctement le numéro 2 de Avant-garde
sensualiste,
on pouvait reconnaître que le texte “Les sensualistes, poètes
montrant la voie de l’avenir.” était en quasi-totalité de
Nietzsche, puisqu’il était en partie repris avec indication de son
auteur, page 35 de ce même numéro.)
Les
poèmes sont datés ; et, également, les écrits avec cet air
de lendemain
qui fait notre spécificité.
Aucun
n'a été inventé ou écrit après coup.
Pour
l'instant, on peut dire que durant les 14 dernières années — et,
si l'on remonte plus loin, pour certains d’entre nous, depuis les
20 ou même les 30 dernières années — rien de ce qui manifeste la
grâce d'exister n'a été inventé, échafaudé pour l’occasion.
La création d’une Fondation
sensualiste
regroupant les archives, et nos œuvres, le démontrera.
Lorsque
nous regardons en comparaison les folies des uns et des autres nous y
retrouvons les nôtres. Ce que nous n’y sentons jamais, à quelques
rares exceptions près, c'est l'air paradisiaque que nous avons
respiré. Que nous respirons.
Pour
le reste, tout le monde peut s'en charger. C'est facile, c'est
immédiat, c'est le tourment et l'enfer de chacun.
S'établir
au-delà du tourment et de l'enfer, par-delà l'autodérision, le
cynisme, l'autodestruction, de façon post-analytique,
post-économiste, voilà le défi. Voilà l'utopie.
L'époque
a les “vedettes” qu'elle mérite.
Lorsque
l'on regardera plus tard ce temps — si quelqu'un le regarde
vraiment —, on n'y verra que nous. Les autres auront tous été
mangés par le diable pour l'avoir manifesté et avoir parlé son
langage. “Tu t'imagines l’union mais cela n'est pas possible” :
c'est la voix du diable.
Pourquoi
nous manifesterions-nous dans ce monde. Autant aller au milieu d'une
assemblée d'ivrognes, — et en plus “défoncés” à toutes
sortes de drogues.
N'importe
qui, qui a déjà vu à l’œuvre la désespérance ironique
d'après-boire du malheureux Employé
moderne,
comprendra ce que je veux dire.
Pourquoi
irions-nous nous manifester au milieu de tous les désespérés du
monde en phase de s'explorer ou de se perdre et de disparaître.
Sans
intérêt.
Sans
importance.
L'époque
encense qui elle encense.
C'est
son problème.
Que
le monde devienne ce qu'il leur plaira ou non qu’il devienne.
Qu’importe.
Aucun
parmi les sensualistes n'a de descendance.
Nous
serions plutôt dans l'ascendance.
La
nôtre.
Maintenant.
Là
où nous sommes.
Toujours.
Avant-garde
sensualiste 3
Janvier 2005/Juin 2006

